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A Tunis, la bataille des mariages mixtes La loi et des maires islamistes

mardi 25 septembre 2018, par siawi3

Source : https://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2018/09/03/a-tunis-la-bataille-des-mariages-mixtes_5349308_3212.html

A Tunis, la bataille des mariages mixtes La loi et des maires islamistes

lundi 3 septembre 2018, 03h36 Mis jour le 03.09.2018 16h16 :

par Frdric BOBIN

Les Tunisiennes ont le droit, depuis 2017, dpouser des non-musulmans. Des mairies de sensibilit islamiste refusent toutefois denregistrer de telles unions.

Les youyous, aussi stridents que roucoulants, rsonnent dans le vaste hall de la mairie. Le couple bat, lui cravate raye sur une chemise rose, elle drape dans une mousseline immacule, savance pas timides sur le sol carrel. Cest la saison des mariages en Tunisie, et la mairie du Kram, commune situe au nord de Tunis, reste ouverte tard le soir. Il faut bien accommoder tout le monde.

Dans son bureau du premier tage, Fathi Laayouni, qui affectionne les chemises couleur fuchsia, a tal devant lui des feuilles noircies de notes. Des passages sont ostensiblement souligns au rouge. Lhomme, avocat de son tat, sapprte plaider. Avant de slancer, une dernire amabilit : il sert dans une soucoupe un baklawa, gteau en losange farci de pistache et fruits secs, qui languit sous sa patine de miel. Nous voici au cur de l Emirat islamique du Kram . Lappellation est svre. On la doit une chroniqueuse du site dinformations Businessnews qui ne porte pas, lvidence, Me Laayouni dans son cur. Elle a bien des raisons.

Cest que le maire du Kram, frachement lu (au printemps), est un personnage extrmement controvers, y compris dans son propre camp islamiste. Lhomme savoure sa sulfureuse rputation. Il sy complat, mme si, homme de loi rompu aux arguties, il se prvaut surtout darticles et dalinas, torsads souhait pour crditer une pense foncirement orthodoxe, un rfrentiel ultra-conservateur. Le scandale ne pouvait assurment venir que de lui. Il a clat au cur de lt, quand le maire du Kram a proclam quil nautoriserait jamais, au grand jamais, un mariage en son fief entre une Tunisienne et un non-musulman.

Son diktat municipal est un dfi ouvert lanc au prsident de la Rpublique lui-mme, Bji Cad Essebsi, qui stait personnellement engag dpoussirer une pratique administrative ouvertement discriminatoire. En Tunisie, lhomme avait le droit dpouser une non-musulmane. Mais linverse tait proscrit. Les Tunisiennes taient interdites dunion avec un non-musulman. Ainsi lavait formalis, en sinspirant dune tradition musulmane ancestrale, une circulaire datant de 1973 diffuse par le ministre de la justice de lpoque. A lautomne 2017, le chef de lEtat, adepte dune vision moderniste du statut de la femme, a ordonn labrogation de la circulaire, lgalisant du coup le type de mariage mixte (avec la Tunisienne comme pouse) jusque-l prohib.

Pense dure, enveloppe avenante

Me Laayouni, l mir du Kram, nen a cure. Il est entr en rsistance. Il a ordonn ses services dtat-civil de refuser ce profil de mariage. Il invoque une lecture particulire de larticle 5 du Code du statut personnel datant de 1956 hritage du Pre de la nation Habib Bourguiba, pourtant dordinaire clbr comme progressiste et bien sr la Constitution de 2014. Celle-ci postule que lEtat a pour responsabilit de protger le sacr (article 6). Cela suffit Me Laayouni pour affirmer quil ne fait quappliquer la loi . Et que linfamie vient des autres, cette minorit dextrmistes qui veut liminer la religion de son interprtation de la Constitution, qui semploie dtruire la famille et la morale .

Fathi Laayouni est un symptme, celui du rveil du courant dopinion islamiste en Tunisie, qui avait fait profil bas depuis 2013 anne charnire o la monte du salafisme violent avait provoqu en raction une vaste mobilisation contre lislam politique. Dans ce contexte, le parti Ennahda, issu de la matrice islamiste mais entr en alliance tactique dbut 2015 avec ses anciens rivaux modernistes, avait enjoint ses partisans de pondrer leurs postures. La consigne de discrtion a tenu environ trois ans.

Depuis la victoire dEnnahda aux lections municipales du 6 mai, la base islamiste redonne de la voix. Sa nouvelle hardiesse cause parfois des soucis une direction du parti trs proccupe par son image auprs des Occidentaux, quil ne faut pas effaroucher. Me Laayouni est habile. Il invoque la Constitution et Bourguiba. Une pense dure dans une enveloppe avenante.
Contradictions

Mais en face du maire du Kram se dressent dautres diles, aux antipodes de sa vision du monde. La bataille du mariage fait rage. A La Marsa, autre commune du nord de Tunis, le maire, Slim Meherzi, pdiatre moderniste sans affiliation partisane, vient de clbrer ostensiblement un mariage bigarr : celui dune Tunisienne avec un Portugais catholique. Il en est trs fier. Et il sapprte rcidiver le mois prochain avec un Franais. Il faut tre intransigeant avec lapplication des principes constitutionnels , clame M. Meherzi.

Cest que sa lecture de la Constitution nest pas celle de Me Laayouni. Lui retient plutt la stipulation que lEtat garantit la libert de conscience (article 6), que la Tunisie est un Etat civil fond sur la citoyennet (article 2) et que les citoyens et les citoyennes sont gaux en droits et en devoirs (article 21). Toute Tunisienne a le droit dpouser qui elle veut : un athe, un bouddhiste ou peu importe , dit M. Meherzi.

Un autre maire, celui de LAriana, commune proche de Tunis, saffiche lui aussi accueillant vis--vis des couples mixtes. Fadhel Moussa, professeur de droit et ancien lu lAssemble constituante (2011-2014), lance une invitation : Tous les couples sont bienvenus dans ma mairie. Il na encore mari aucun couple mixte, mais il se dit prt le faire la premire occasion. Pour moi, la foi relve du for intrieur , insiste-t-il.

Entre Le Kram, La Marsa, LAriana et bien dautres communes encore, la Tunisie prouve ses contradictions. La bataille des mariages mixtes est comme une nouvelle ligne de front idologique. Elle se dploie dans les nervures dun pays promu laboratoire des mutations socitales de la rive mridionale de la Mditerrane.