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Tunisie : le vrai faux divorce du prsident Essebsi avec les islamistes

mercredi 26 septembre 2018, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/09/25/en-tunisie-le-vrai-faux-divorce-du-president-essebsi-avec-les-islamistes_5360079_3212.html

En Tunisie, le vrai faux divorce du prsident Essebsi avec les islamistes

Bji Cad Essebsi a annonc sa sparation davec Ennahda aprs trois ans dalliance. Mais une rupture peut en cacher une autre.

Par Frdric Bobin
(Tunis, correspondant)

LE MONDE Le 25.09.2018 19h11 Mis jour le 25.09.2018 19h17

Le prsident tunisien, Bji Cad Essebsi, et le dirigeant du parti Ennahda, Rached Ghannouchi, en juillet 2016 au palais de Carthage, prs de Tunis.
Cest un divorce personnel dfaut dtre une fracture politique. Le chef de lEtat tunisien, Bji Cad Essebsi, a annonc, lundi 24 septembre, dans un entretien la chane El-Hiwar Ettounsi sa sparation davec Ennahda, le parti issu de la matrice islamiste avec lequel il avait nou en 2015 une alliance qui avait restabilis le paysage politique aprs les turbulences post-2011.

Lannonce est importante. Hritier de Habib Bourguiba, le pre de la nation , Bji Cad Essebsi incarne la continuit de lEtat et notamment de son inspiration moderniste qui avait faonn, depuis lindpendance de 1956, la singularit de la trajectoire tunisienne dans le monde arabo-musulman. La rconciliation en 2015 entre le parti quil a fond, Nidaa Touns, et les islamistes dEnnahda avait grandement contribu dsamorcer la monte de la violence dont la Tunisie avait connu les prmices dans les annes 2012-2013. Une re se clt ainsi, celle dune connivence personnelle entre M. Essebsi et Rached Ghannouchi, le chef dEnnahda. La complicit entre les deux cheikhs comme les appellent les Tunisiens avait entran dans son sillage une coopration relativement harmonieuse entre leurs formations.

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Leur sparation ne signifie pas pour autant la rupture de lalliance entre les familles moderniste et islamo-conservatrice en Tunisie. Car le parti prsidentiel, plong dans une crise interne, est en train dimploser. Sur ses bases historiques merge une force en plein essor, centre autour du chef de gouvernement, lui-mme issu de Nidaa Touns, Youssef Chahed. Tout indique que la relation de travail entre ce dernier et Ennahda, dj bien tablie au sein dun gouvernement de coalition, se poursuivra. Limpact de lannonce du chef de lEtat sera donc limit.

Epreuve de force

En fait, la vraie bataille en cours secoue moins les relations entre les deux courants de pense que les quilibres internes la famille politique du chef de lEtat. Entre Bji Cad Essebsi et Youssef Chahed, cest la guerre froide. L est le vrai divorce. Le prsident tunisien na gure got la rsistance que lui a oppose son ancien protg, dont il avait parrain la nomination il y a deux ans la tte du gouvernement. Dans cette preuve de force, M. Chahed peut dores et dj compter sur une quarantaine de dputs, en majorit des dissidents ayant quitt Nidaa Touns aprs la conqute de sa direction en 2016 par Hafedh Cad Essebsi, le fils du chef de lEtat.

Photo : Le prsident Bji Cad Essebsi et le chef de gouvernement, Youssef Chahed, avant le premier conseil des ministres de ce dernier, en aot 2016.

Toutefois, le facteur dcisif de la survie au pouvoir du chef de gouvernement rside surtout dans lattitude dEnnahda, qui dispose du premier groupe parlementaire avec 69 dputs et se trouve ainsi paradoxalement propuls au rang darbitre de la crise interne de Nidaa Touns. Au nom de la stabilit politique de la Tunisie, le parti islamo-conservateur de Rached Ghannouchi stait jusqualors oppos au dpart de M. Chahed que rclamait la direction de Nidaa Touns avec laval discret du chef de lEtat. Depuis sa victoire aux lections municipales du printemps, qui la consacr premier parti en Tunisie, il tient dsormais ouvertement tte au prsident de la Rpublique, une rsistance nouvelle qui contraste avec la loyaut, confinant parfois au suivisme, manifeste ces trois dernires annes.

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En qute de respectabilit aprs les errements de son passage au pouvoir en 2012 et 2013, annes marques par la monte de la violence salafiste, Ennahda avait en effet tabl sur une rconciliation avec ses anciens adversaires du camp moderniste , dont beaucoup linstar du chef de lEtat lui-mme sont issus de lancien rgime. La fragmentation de Nidaa Touns, prcipite par larrive sa tte du fils du prsident, a nanmoins conduit Ennahda revoir sa relation avec Bji Cad Essebsi. Au sein du parti islamiste, qui se dfinit dsormais comme dmocrate musulman , la tentation est vive de changer de pied et de sceller une alliance avec Youssef Chahed, alternative potentielle au clan Essebsi au sein de la mme famille moderniste .

Baby-sitter le fils Essebsi

Lidologie tient ici moins de place que le choc des ambitions personnelles. Le tournant a t la conqute, au dbut de 2016, de lappareil de Nidaa Touns par Hafedh Cad Essebsi, qui a rveill le syndrome dune succession dynastique que la plupart des Tunisiens pensaient appartenir un pass rvolu. Cest la volont du prsident Essebsi dimposer son fils la tte du parti qui a provoqu sa dislocation , assure Moncef Sellami, dput dissident de la formation, qui a ralli le camp favorable M. Chahed.

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Au printemps 2017, les tensions se sont exacerbes quand M. Chahed, jeune chef de gouvernement (41 ans) au pass de technocrate mconnu du grand public, a rsist ouvertement aux pressions exerces sur lappareil dEtat par Hafedh Cad Essebsi et par son quipe de la direction de Nidaa Touns. On ne pouvait pas dpenser toute notre nergie baby-sitter le fils Essebsi , soupire un proche du chef du gouvernement.

Dans la partie de bras de fer qui sest alors esquisse, M. Chahed a jou sur la popularit que lui a value sa campagne contre la corruption. Larrestation de lhomme daffaires Chafiq Jarraya, lun des barons de lconomie informelle et un proche de la faction de Hafedh Cad Essebsi, porte son paroxysme le schisme au sein du parti au pouvoir.

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Au fil des mois, il est devenu vident aux yeux des observateurs que M. Chahed nourrissait dsormais les plus hautes ambitions. Songe-t-il se prsenter la prsidentielle de 2019 ? Selon ses proches, il a en fait pris toute la mesure du pouvoir que lui confre sa fonction de chef de gouvernement en vertu de la Constitution de 2014, dinspiration parlementaire. Parfois contre le vu du prsident, il impose ses nominations et ses limogeages de ministres.

Faiseur de roi

Entre la Kasbah, sige du gouvernement, au centre de Tunis, et Carthage, commune au nord de la capitale o est situ le palais prsidentiel, le vrai pouvoir est la Kasbah , affirme lun de ses fidles. Ds lors, un scnario gagne en crdibilit : plutt que de viser la prsidence, M. Chahed chercherait se maintenir la tte du gouvernement ou y retourner sil devait en tre cart entre-temps lissue du scrutin lgislatif de 2019, qui pourrait consacrer une nouvelle configuration parlementaire. Rester la Kasbah, cest gouverner rellement tout en tant faiseur de roi Carthage , glisse un membre de son entourage.

Mais ses rivaux feront tout pour lui barrer la route. Cest que M. Chahed nest plus autant peru comme le chevalier blanc que lorsquil a dclench, au printemps 2017, sa campagne contre la corruption. Des doutes sur ses motivations relles commencent en brouiller la perception. Il limine ses rivaux, rels ou imaginaires, avec des dossiers dont certains se rvlent vides aprs coup , grince une personnalit dont la carrire politique a ainsi t prmaturment interrompue. Il fait rgner la peur en exerant des pressions sur des hommes daffaires pour quils le rejoignent, dnonce Ridha Belhaj, un proche de la direction de Nidaa Touns. Il y a un vrai danger pour la transition dmocratique.

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Dans la bataille en cours, lUnion gnrale tunisienne du travail (UGTT) est aussi courtise quEnnahda pour faire basculer lquilibre entre les deux factions de Nidaa Touns. Si le parti islamo-conservateur parie plutt sur M. Chahed, la centrale syndicale redoute les rformes conomiques en particulier la rduction des dficits publics que le chef de gouvernement dit vouloir entreprendre sur les recommandations appuyes des bailleurs de fonds internationaux, notamment du Fonds montaire international (FMI). Et Nidaa Touns soutient ouvertement lhumeur frondeuse de lUGTT. La rentre sociale qui, en Tunisie, se droule toujours en dcembre et en janvier, sannonce chaude. Fait impensable il y a encore quelques mois, la faction anti-Chahed au sein de Nidaa Touns se rjouit en coulisse de la perspective dune fronde sociale. Latmosphre est lectrique en Tunisie.