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Espagne : Les clés sociales du sécessionnisme catalan

mercredi 3 octobre 2018, par siawi3

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Source : https://plus.lesoir.be/181798/article/2018-10-02/les-cles-sociales-du-secessionnisme-catalan

Les clés sociales du sécessionnisme catalan

Mis en ligne le 2/10/2018 à 14:23

Par Armando Fernández Steinko, professeur de Sociologie à Madrid ; Antonio Santamaría, journaliste catalan et Martin Alonso, politologue retraité à Cantabria.

La voix de la gauche non nationaliste est, en général, absente dans le débat de l’indépendance de la Catalogne, estiment les auteurs de cette carte blanche qui insistent également sur la dimension internationale de la problématique indépendantiste, dans la mesure où la poussée populiste menace les acquis de l’après-guerre.

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Un caricaturiste a expliqué ainsi aux Espagnols les restrictions sociales de la crise : « Ils ferment les volets et ils nous disent qu’il fait nuit. » Mais une partie de la population s’en est rendu compte et elle est sortie dans la rue pour exprimer son indignation : c’est de là que vient le 15M, mouvement qui démarra à Madrid puis s’étendit au reste de l’Espagne, et forma le parti Podemos. À Barcelone, les indignés furent matraqués par la police autonome dans des scènes semblables à celles impliquant la police nationale le 1er octobre 2017. Un membre dirigeant de l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya), parti nationaliste du centre gauche, s’est ainsi exprimé : « Qu’ils aillent pisser sur l’Espagne ». Nous voyons ici que l’évolution de la mobilisation se reflète dans le changement des slogans : on est passé du slogan d’un mouvement social « la violence, c’est d’être payé 600 euros » à celui d’un mouvement ethno-populiste : « l’Espagne nous vole [nous, les Catalans] ».

Affaires en cascade

Pour procéder à ce glissement, les leaders ont appliqué le principe d’Eric Hoffer : « Pour mettre fin à un soulèvement social il suffit de promouvoir un mouvement religieux ou nationaliste ». La Catalogne est une des plus riches communautés d’Espagne, celle qui a appliqué les mesures antisociales les plus agressives et dont le parti hégémonique – qui a modelé à son image les institutions autonomistes – est touché par un flot d’affaires de corruption qui affectent la famille de l’ancien président Pujol, un bon nombre de responsables de la Generalitat et du parti nationaliste CiU (aujourd’hui, PDeCat). L’instrumentation de la question identitaire a été reconnue par Santi Vila, membre du gouvernement catalan, en 2014 : « Si ce pays n’avait pas produit un récit nationaliste, comment aurait-il pu supporter les réductions budgétaires de plus de 6 milliards d’euros ? »

Sentiment de supériorité

Le mouvement indépendantiste fournit aux classes moyennes catalanophones, atomisées et dépolitisées, un sentiment de supériorité ethnique et social, face à l’autre moitié de la population, composée de travailleurs originaires du reste de l’Espagne, hispanophones, qui habitent la périphérie de la zone métropolitaine de Barcelone, et que Quim Torra, actuel président de la Generalitat, a traité de « colons » (SOS Racisme a qualifié son discours de « dangereux, irresponsable et inacceptable »). D’autre part, ce mouvement agit comme un élément d’homogénéisation idéologique des classes moyennes précarisées par la crise, qui mène à un sentiment de communion identitaire.

Un récit pseudo-historique monté de toutes pièces

Pour encourager l’homogénéisation, il a fallu créer sur mesure un récit pseudo-historique qui désavoue les acquis de la période démocratique. On ressuscite Franco pour établir une analogie entre les pro-indépendantistes d’aujourd’hui et les républicains de la guerre civile. Contrairement à ce que montrent les indicateurs de démocratie tels Freedom House ou The Economist Intelligence Unit, le mouvement indépendantiste présente l’Espagne comme un état franquiste. Plus qu’une banalisation du franquisme, ceci constitue un manque de respect envers les antifranquistes : c’est une imposture, car la majorité de la bourgeoisie catalane s’en est accommodée et s’est sentie protégée par le régime franquiste jusqu’à la fin. D’autres références sociologiques actuelles : seulement 32 % des Catalans ayant un revenu inférieur à 900 € souhaitent l’indépendance tandis qu’ils atteignent 54 % à partir de 4.000 € (El País, 28/09/2017). En revanche, en Espagne, la Catalogne est à la traîne en matière de soins de santé et en tête en matière de privatisation. En bref, le Catexit est un cas d’école du nationalisme/populisme des riches.

Manipulation et désinformation

Les partisans de l’indépendance ne sont jamais parvenus à obtenir le soutien de la moitié de la population catalane ; l’idée d’un « mandat du peuple » est un cocktail de propagande et de relations publiques. Une anecdote de la journaliste Sandrine Morel le montre. Quand elle expose ses doutes sur la légitimité du référendum du 1er Octobre au directeur de communication de PDeCat, « on le voit contrarié par mon scepticisme. […] Et il me lance une phrase qui me laisse stupéfaite : “Si on achète deux pages de publicité dans Le Monde, tu écriras ce que tes patrons te disent… ” En voyant mon indignation, il répond, embarrassé : “Eh bien, c’est comme ça que ça fonctionne ici” ». La journaliste raconte également la manipulation de l’information qui a suivi le 1er octobre, y compris des informations fausses sur les personnes blessées.

Il y a d’autres réalités difficiles à accepter de voir. Par exemple, le fait d’empêcher une manifestation non nationaliste, le 16 septembre dernier, les attaques contre les sièges des partis non nationalistes ou la pression sur les juges (67 ont quitté la communauté autonome en deux ans) ainsi que d’autres institutions de l’État. Le drapeau comme trompe l’œil.

Traduit de l’espagnol par Martin Alonso et Yolanda Rouiller