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France : La culture du silence imposée aux femmes

On crie, mais cela sert-il ?

vendredi 12 octobre 2018, par siawi3

Source : https://lesglorieuses.fr/on-crie/

On crie, mais cela sert-il ?

par Rebecca Amsellem

Mercredi 10 octobre 2018

Les premières traces d’un homme qui dit à une femme de la fermer sont dans l’Odyssée. Ce n’est autre que Télémaque qui dit à sa mère, Pénélope : « Mère (…), retourne dans tes appartements, reprends tes travaux, ta toile, ta quenouille (…) discourir est l’affaire des hommes, de tous les hommes mais surtout de moi qui détiens le pouvoir dans cette maison » (Mary Beard, Les femmes et le pouvoir : un manifeste, Perrin, 2018). Si nous faisons de la parole des femmes dans l’espace public un événement, c’est bien parce que nous sommes les dignes héritières d’une culture du silence vieille de la Grèce antique. La parole fut peu à peu installée comme un attribut de la « bonne » virilité comme le dicton latin en atteste : vir bonus dicendi peritus, « un homme de bien qui sait parler ». Plutarque lui-même surenchérit : « Devant des étrangers, tout aussi pudiquement qu’elle se garde d’ôter ses vêtements une femme doit se garder d’exposer sa voix ».

Les dernières traces d’un homme qui dit à une femme de la fermer sont très probablement sur Twitter. La culture du silence imposée aux femmes fut en effet ébranlée au moment où un outil permettait à chacune de s’exprimer sans qu’une main vienne baisser un son ou qu’une convention empêche de parler haut et fort. Et pourtant, le PDG du réseau social, Jack Dorvey, a lui-même avoué : « Nous soyons tous les jours des voix réduites au silence sur Twitter » (traduction Le Monde).

Le problème n’est pas Twitter, ou l’espace public, ou les différents champs au sein desquels les femmes n’ont pas une place ; le problème est que ces structures ont été créées avec une velléité de domination des femmes. « Comment se fait-il que les définitions conventionnelles du ‘pouvoir’ (et d’ailleurs aussi de la ‘connaissance’, de l’ ‘expertise’ et de l’ ‘autorité’) que nos esprits véhiculent excluent les femmes ? » se demande Mary Beard dans ses différents discours. Parce qu’il y a eu une volonté de réduire les femmes au silence depuis l’antiquité en utilisant des mécanismes plus ou moins conscient.

Si dans la Grèce et la Rome antique la culture du silence s’accompagnait d’une inégalité politique (avec l’absence du droit de vote) ou d’une inégalité économique (impossibilité d’avoir un lien avec de l’argent sans l’intermédiaire d’une homme), celle-ci s’accompagne aujourd’hui d’un imaginaire collectif où les femmes sont de facto exclues des sphères de pouvoir. « Lorsqu’une femme est en passe d’accéder au pouvoir, le vocabulaire employé par les médias pour décrire cette incursion côtoie les métaphores qui soulignent que les femmes appartiennent à un monde autre. « Dans tous les cas, les métaphores communes dont nous usons pour représenter l’accès des femmes au pouvoir - ‘elles frappent à la porte du pouvoir’ ‘elles se jettent à l’assaut de la citadelle’, ‘elles brisent le plafond de verre », ou « on leur fait la courte échelle » - soulignent le fait que la féminité serait nature extérieur au pouvoir. »

Comment briser cette culture du silence ? En parlant haut et fort ? Nous l’observons bien, un an après le début du mouvement #metoo, les témoignages de femmes se multiplient dans l’indifférence des structures qui pourraient les légitimer. Les accusatrices du juge Kavanaugh le savent. Alors qu’elles ont chacune témoigné des agressions sexuelles qu’elles ont subies, celui-ci a été confirmé par le Sénat des Etats-Unis, à la Cour Suprême. Parler ne suffit donc pas.

« C’est la structure qu’il faut changer » nous dit Marie Beard. « Il n’est pas aisé d’adapter les femmes à une structure que l’on a par avance bâtie sur des codes masculins : c’est la structure qu’il faut changer. Cela suppose de penser autrement le pouvoir. Cela suppose de réfléchir en commun au pouvoir de ceux qui suivent, et pas supposément de ceux qui dirigent. Cela suppose surtout de penser le pouvoir en tant qu’attribut, ou même en tant que verbe au sens de ‘conférer du pouvoir’), et non en tant que possession. »

La pensée de Mary Beard résume bien, à mon sens, l’enjeu des féministes. La révolution féministe n’a pas pour objectif de s’imprégner des codes des structures aujourd’hui en plus. Elle a pour vocation de repenser ces structures pour les adapter aux notions d’égalité et de solidarité. Finissons par ces mots de la poétesse Nayyira Waheed, « tout ce qui sommeille en vous. réveillez-le* ».

* « everything that is sleeping in you. wake it up. »