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Brésil : Pasteurs évangéliques, « Jair Bolsonaro est le seul à défendre les valeurs de l’Eglise »

lundi 15 octobre 2018, par siawi3

Source : https://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2018/10/05/au-bresil-jair-bolsonaro-est-le-seul-a-defendre-les-valeurs-de-l-eglise_5365013_3222.html

Pasteurs évangéliques, « Jair Bolsonaro est le seul à défendre les valeurs de l’Eglise »

LE MONDE | 05.10.2018 à 10h25

De plus en plus de pasteurs évangéliques de haut rang appellent ouvertement à voter pour le candidat d’extrême droite.

Elle promène son chien en laisse, d’une main ferme et nerveuse, de ceux qui ont trop perdu dans leur existence pour se permettre une nouvelle déconvenue. Irene Silva, la chevelure grisonnante et la voix sonore, s’est installée à Varginha voilà déjà quarante et un ans. Elle avait 20 ans et la vie devant elle. Descendue du Minas Gerais, Irene s’était installée dans cette petite communauté située dans la périphérie nord de Rio de Janeiro pour son calme, sa nature environnante et sa paroisse catholique. Et puis la carte postale changea de couleur.

Au fil des ans, Varginha est devenue une favela comme tant d’autres, gangrenée par la violence et le trafic, délaissée par les services publics, polluée à l’excès et touchée de plein fouet par la déferlante évangélique. Plus de la moitié des habitants se sont convertis aux cultes pentecôtistes et baptistes, à l’image de l’Etat de Rio, le moins catholique du Brésil, avec 55 % de fidèles. La venue du pape François, ici même, en 2013, dans la petite église catholique Sao Jerônimo, n’y changea rien.

Irene, elle aussi, a basculé. Depuis une vingtaine d’années, trois fois par semaine, elle participe au culte de l’Assemblée de Dieu, principale église évangélique brésilienne. Et comme beaucoup ici, elle dit ne plus croire en la politique. Certes, elle a voté Lula en 2002 et en 2006, pour sa réélection, « mais on ne [l’]y reprendra plus, le PT [Parti des travailleurs, gauche], les dirigeants, tous sont pourris ». Au premier tour de la présidentielle, dimanche 7 octobre, elle aurait préféré promener son chien et regarder ailleurs. « Je suis fatiguée de voter, mais le pasteur nous a indiqué qu’il fallait glisser un bulletin dans l’urne pour Jair Bolsonaro, alors je vais le faire. » Elle ajoute, enjouée et soudainement inspirée : « Dans le fond, il a raison et tout le monde le dit : Bolsonaro est différent et il est le seul à défendre les valeurs de l’Eglise. »

« C’est un miracle »

Le sourire d’Irene jette une lumière crue sur la fidélité des électeurs évangéliques à la parole de leurs pasteurs. Un sondage effectué en 2012 par l’Institut Datafolha révélait déjà qu’un tiers des fidèles déclaraient voter pour le candidat indiqué par leur guide spirituel, alors qu’un autre tiers disait « le prendre en considération ». Il renvoie surtout à une unité inédite des principales chapelles évangéliques derrière ce capitaine de réserve d’extrême droite.

Jamais autant de leaders évangéliques n’avaient ainsi soutenu un candidat à la présidentielle. Dernier en date, Edir Macedo, évêque autoproclamé de l’Eglise universelle du royaume de Dieu, qui a affirmé, dimanche, sur sa page Facebook, soutenir Bolsonaro. Patron de Record, deuxième chaîne de télévision du pays, il avait fait campagne contre Lula dans les années 1990 avant de le rejoindre. Son Parti républicain avait même intégré le gouvernement de Dilma Rousseff pendant ses deux mandats. Il ne l’a lâchée que lors de sa chute. Sa formation s’était jointe au groupe de députés évangéliques, qui a voté à 93 % en faveur de sa destitution.

Aujourd’hui, comme la majorité des figures reconnues par les électeurs évangéliques, il appartient à la frange la plus conservatrice de la droite. Son soutien affiché à Bolsonaro n’en constitue pas moins une vraie déconvenue pour le candidat du PT, Fernando Haddad. On attribue d’ailleurs aux prêches du dimanche la récente montée du rejet de Haddad dans les sondages (dix points) et la poussée des intentions de vote en faveur de Bolsonaro (près de douze points).

Pour beaucoup, ce dernier ne fait que récolter les fruits d’un travail de terrain, sur fond de dégagisme de la classe politique. Dès le départ, l’ancien député du Parti progressiste (PP, droite) a orchestré sa campagne comme étant celle du candidat de « l’unité évangélique ». Bolsonaro est catholique, mais il a été « baptisé » en 2016 dans les eaux du fleuve Jourdain, en Israël, par le pasteur Everaldo Pereira, signe de son alliance avec les pentecôtistes. Il a reçu le soutien du célèbre pasteur Silas Malafaia, le chef spirituel de l’Assemblée de Dieu, l’Eglise d’Irene, et l’une des voix les plus rétrogrades du champ évangélique, demandant notamment une marche arrière sur le mariage pour tous et la fin de toute éducation sexuelle à l’école.

Figure éminente du populisme religieux brésilien, Malafaia s’est également illustré aux côtés de Bolsonaro convalescent. Il est allé à l’hôpital après l’attaque au couteau dont a été victime le candidat. « C’est un miracle », s’est-il alors écrié.

« Contre la théorie du genre »

Encore la semaine dernière, ce fut au tour du député Hidekazu Takayama, pasteur lié au très traditionaliste Ministère de Belém et président du Front parlementaire évangélique, qui réunit 84 des 513 députés de la Chambre, d’apporter son soutien. « Il y a une unanimité sur le fait que Bolsonaro est le seul candidat de la vie, de l’Eglise, de la famille et de l’économie libérale, de l’école libre et contre la théorie du genre », a ajouté Robson Rodovalho, leader de l’Eglise Sara Nossa Terra et membre influent au sein du Conseil des pasteurs du Brésil.

« La nouveauté, c’est que les responsables évangéliques ont décidé de s’entendre et d’en finir avec la compétition institutionnelle au nom d’un bien supérieur, pour produire un candidat avec la marque évangélique », souligne Henrique Vieira, pasteur évangélique, « progressiste », précise-t-il, acteur et ancien conseiller municipal pour le Parti socialisme et liberté (PSOL).

« Il est ridicule de penser que tous les évangéliques sont conservateurs par essence, même s’ils le sont en majorité, parce que la majorité de ceux qui dialoguent avec eux vient de la droite », ajoute le jeune pasteur. Selon les derniers sondages, les évangéliques, qui représentent un tiers de la population, disent soutenir à 48 % Bolsonaro, contre 18 % Haddad. Un écart qui pourrait encore s’accroître en vue d’un deuxième tour entre les deux candidats.

« Les erreurs de la gauche, et du PT en particulier, ont été nombreuses, admet Henrique Vieira. De tout temps, parler par exemple de la famille pour la gauche, c’était être conservateur, abandonnant ainsi ce thème à la droite. Certes, le PT a mis en place des politiques sociales, mais le parti s’est distancé culturellement des pauvres, incapable d’apporter un discours pour répondre à la valorisation de l’autonomie individuelle face aux difficultés quotidiennes, le cœur même des prêches évangéliques. »

« Un président qui va travailler pour nous »

A cela s’est ajoutée une présence plus massive dans l’espace public. « Jusqu’à il y a quelques années, la stratégie était d’occuper les assemblées locales et fédérales, mais l’exécutif est désormais devenu une cible des groupes évangéliques importants, comme les Eglises pentecôtistes et néopentecôtistes, les plus puissantes en matière de notoriété et d’impact médiatique », note Valdemir Figueredo, professeur de sciences politiques, théologien et pasteur carioca.

Elu maire de Rio en octobre 2016, une première pour un tel poste, le pasteur évangélique Marcelo Crivella promettait déjà, dès 2011, comme le rappelle si justement Lamia Oualalou, auteure de Jésus t’aime (Ed. Cerf, 288 pages, 20 euros), la conquête de la magistrature suprême : « Je ne sais pas si cela sera dans notre génération, mais les évangéliques vont élire un président de la République, qui va travailler pour nous, et pour nos Eglises. Nous allons accomplir la mission qui est depuis 2000 ans le principal défi de l’église, qui est d’amener l’Evangile à toutes les nations de la terre. »

Lors de la dernière messe, le pasteur d’Irène a demandé aux fidèles de revenir dimanche à « 5 heures » pour l’homélie dominicale. « Nous avons tous repris en chœur : “17” heures, le numéro sur les bulletins du candidat Bolsonaro ! », lâche-t-elle avant de tourner les talons et de disparaître.