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Brésil : Retour vers un sombre passé, ou un saut dans un inconnu inquiétant

Revue de presse

lundi 29 octobre 2018, par siawi3

Source : https://www.slate.fr/story/169122/bresil-election-presidentielle-bolsonaro-parti-travailleurs-lula-antipetisme?utm_source=Ownpage&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Le Brésil déteste Lula et son système plus qu’il n’aime Bolsonaro

Anne Denis

27 octobre 2018 à 11h17 — mis à jour le 27 octobre 2018 à 12h24

L’avance que conserve, à la veille du scrutin, le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro est d’abord le signe d’un rejet viscéral du Parti des Travailleurs.

Photo : Un partisan de Jair Bolsonaro tient une figurine de Lula en tenue de prisonnier lors d’une manifestation à Curitiba, le 6 avril 2018. | Mauro Pimentel / AFP

Il est franco-brésilien, chef d’entreprise et vit avec sa femme médecin et ses enfants dans un quartier résidentiel de São Paulo. Contrairement à la plupart des familles aisées du Brésil, il n’a pas d’employée de maison, mais fait appel à une femme de ménage une à deux fois par semaine. Comme elle habite à soixante-dix kilomètres, explique-t-il, elle se lève à 4 heures du matin, prend un train puis trois bus différents pour venir travailler.

Il a été surpris d’apprendre que le 28 octobre, jour du deuxième tour de la présidentielle, elle irait voter pour Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite, et non pour Fernando Haddad, qui représente le Parti des travailleurs (PT), celui de Lula. « Je lui ai demandé, raconte-t-il, si elle ne craignait pas que l’élection de Bolsonaro ne menace la démocratie au Brésil, et elle m’a répondu : “De quelle démocratie parlez-vous ? Dans mon quartier, on vit déjà sous la dictature des gangs !” »

Chaque semaine, elle lui parle de l’agression qu’une personne de son entourage ou elle-même a subie, et des guerres de territoires terrifiantes que se livrent les bandes armées rivales dans la banlieue pauvre où elle et sa famille vivent. La sécurité est sa priorité absolue, et c’est la raison pour laquelle elle vote Bolsonaro –comme beaucoup de Brésiliennes et Brésiliens très modestes.

Qu’importe que l’ancien militaire devenu député pendant vingt-sept ans n’affiche aucun programme crédible pour faire baisser la criminalité galopante dans le pays, se bornant à proclamer qu’« un bon bandit est un bandit mort » et à promettre d’autoriser le port d’armes « aux gens bien ». Qu’importe, par ailleurs, qu’il soit perçu comme le candidat de l’agrobusiness, des riches et des élites, comme le montre un sondage Ibope du 16 octobre.

À la veille du scrutin, Jair Bolsonaro, ultranationaliste, admirateur de la dictature, machiste, homophobe et apparemment incompétent sur la plupart des enjeux de cet immense pays, semble avoir conquis la majorité des 147 millions d’électeurs et électrices que compte le Brésil : malgré un léger tassement depuis une semaine , le dernier sondage de Datafolha publié jeudi le crédite encore d’une large avance, à 56% de voix.

Tardive candidature Haddad

En face, Fernando Haddad a été évidemment lourdement handicapé par son propre camp et son mentor. La branche la plus radicale du PT s’est accrochée jusqu’à l’absurde à une candidature de Lula, même lorsque ce dernier, condamné à douze ans de prison pour corruption, a été emprisonné en avril. Ce n’est qu’en septembre, lorsque sa candidature a été invalidée, que l’ancien président s’est résigné à chercher quelqu’un pour le remplacer.

Il aurait pu adouber Ciro Gomes, homme politique de centre gauche qui a été son ministre au début des années 2000 et qui se présentait sous l’étiquette du Parti démocratique travailliste, avec des perspectives pas si mauvaises. Les mauvaises langues diront que Lula s’est bien gardé d’introniser ce politicien aguerri, qui risquait de prendre trop d’ascendant au sein du PT. « Il a fait passer son désir de préserver sa stature avant l’intérêt de son parti », constate le géographe Hervé Théry.

Lula a donc choisi Fernando Haddad, un universitaire de 55 ans modéré, qui a été son ministre de l’Éducation et celui de Dilma Rousseff entre 2005 et 2012. Le système de bourses mis en place par Haddad pendant cette période a d’ailleurs permis d’entrouvrir les portes de l’université aux jeunes des classes moins favorisées –et notamment à des étudiantes et étudiants noirs. Élu maire de Saõ Paulo en 2013, il s’y est montré plutôt bon gestionnaire.

Photo : Fernando Haddad en rally à Recife, le 25 octobre 2018 | Leo Caldas / AFP

En dehors de la mégapole pauliste néanmoins, le nom d’Haddad n’était guère connu dans le pays. Un vrai problème quand il ne reste que trois semaines pour faire campagne, d’autant qu’il est un piètre tribun et que ses visites répétées à Lula dans sa prison de Curitiba ont vite permis de le caricaturer en créature docile de l’ex-président.

Le 7 octobre, Haddad est tout de même parvenu à se hisser au second tour –certes avec dix-sept points de retard sur son rival (46%)– grâce aux couches les plus pauvres de la population, qui vivent dans le Nordeste et dans les périphéries des grandes villes. Elles sont les bénéficiaires de la Bolsa Familia, l’aide sociale efficace développée par Lula, ce qui lui vaut leur reconnaissance indéfectible. Un électorat fidèle, mais insuffisant pour faire gagner Haddad au second tour.

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Espoir déçu du « front démocratique »

Celui-ci a donc aussitôt appelé à un « front démocratique » pour faire barrage au « fascisme », et envoyé quelques signaux de rassemblement. Exit la couleur rouge et les affiches avec Lula, jugées trop gauchisantes. Le programme a été expurgé de ses mesures les plus radicales, telles que le recours massif aux prêts bonifiés pour doper la croissance. Haddad a également dénoncé la dérive autoritaire du Venezuela, un chiffon rouge agité par son rival, contrairement à la direction de son parti, qui s’y est refusée.

Mais Bolsonaro a continué de grimper dans les sondages, et aucun front démocratique ne s’est constitué. De petits partis de gauche ont annoncé leur ralliement à Haddad, tout comme la candidate écologiste Marina Silva (1% des voix), mais les partis traditionnels de centre droit, laminés lors des législatives, n’ont pas bougé. Ciro Gomes (12,5% des voix au premier tour, tout de même), s’est pour sa part contenté d’un « soutien critique » qui n’en est pas vraiment un, avant de s’envoler en vacances en Europe. Le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) a décidé de rester neutre, tandis que l’un de ses ténors, João Doria, rejoignait les rangs de Bolsonaro.

Ces jours-ci, dans un climat de panique et de tension extrêmes, Haddad s’est démené pour rallier quelques figures, parmi lesquelles Gomes et surtout le très respecté Fernando Henrique Cardoso (PSDB), ancien président du Brésil (1995–2002) et père du Plan Real qui a permis de vaincre l’hyperinflation.

Dans un long entretien à l’Estadão, le 13 octobre dernier, celui-ci s’est agacé des pressions « pétistes » : « Je n’ai à subir de contrainte morale de personne, je ne vends pas mon âme au diable [...]. Personnellement, Bolsonaro représente tout ce que je n’aime pas. Mais je ne pense pas que le vote pro-Bolsonaro soit lié à ce qu’il dit ou pense. Le vote est anti-PT. [...] Le PT est en grande partie responsable de la situation au Brésil, qu’il s’agisse de l’économie ou de la complicité avec la corruption. »

L’ex-président s’est depuis montré plus incisif sur Twitter, condamnant notamment les menaces du candidat d’extrême droite envers les journalistes de la Folha de São Paulo, qui ont révélé le scandale des fake news anti-PT diffusées massivement sur WhatsApp, mais il n’a pas appelé à voter Haddad pour autant.

Peut-être a-t-il été frappé par la violence qui émanait de la dernière prestation de Jair Bolsonaro dimanche 21 octobre, lorsque celui-ci s’est adressé en direct de son domicile, sur écran géant, à la foule de ses soutiens réunis sur l’avenue Paulista de São Paulo. Les clameurs qui se sont élevées lorsqu’il les a appelés à « rayer les voyous rouges de la carte » ou lorsque, s’adressant à Lula, il hurlé « Tu vas pourrir en prison ! » en disent long sur le degré de haine anti-PT qui règne désormais dans le pays, et qu’il attise sciemment .

Absence d’autocritique

Le bilan des treize années de « pétisme » est clairement critiquable. D’autant que, comme le déplorent Ciro Gomes et l’ex-président Cardoso, le parti se refuse à toute réelle autocritique –les récents regrets de Haddad paraissent surtout opportunistes.

Avec le recul, on s’étonne que durant ses deux mandats flamboyants (2003-2011), Lula n’ait pas davantage utilisé la manne des matières premières pour rénover l’organisation archaïque du pays et investir dans les infrastructures et les services publics. Malgré tout, on ne peut que saluer les aides sociales intelligentes mises en place, qui ont fait sortir près de trente millions de personnes de la pauvreté, et les avancées démocratiques en faveur des minorités autochtones, noires et LGBT+.

En revanche, la profonde récession de 2015 (-4%) et 2016 (-3,5%) et la dégradation des comptes publics sont, pour la plupart des économistes, en grande partie imputables aux erreurs du gouvernement de Dilma Rousseff, et non au seul retournement des cours des matières premières.

Surtout, le tentaculaire scandale de corruption qui a éclaté en 2014 et l’opération judiciaire Lava Jato qui a suivi ont porté un coup dévastateur à l’image du PT et de Lula auprès d’une bonne partie de son électorat –notamment les petites classes moyennes, qui ont la vie dure et qui ont été écœurées.

Une véritable aubaine pour un Bolsonaro jugé « clean », même si depuis près de trente ans, rappelle le chercheur François-Michel Le Tourneau, il a fait de sa carrière politique « une véritable PME familiale », où travaillent femme et enfants, eux-mêmes élus fédéraux ou locaux.

On pourrait objecter que des dizaines de personnalités politiques de tous bords sont mouillées dans des scandales, que nombre d’entre elles sont déjà passées par la case prison ou s’y préparent. Que Dilma Rousseff a été destituée par des parlementaires souvent infiniment plus corrompus qu’elle, dont le président de la Chambre Eduardo Cunha, aujourd’hui sous les verrous. Mais venant du parti de l’ancien ouvrier de gauche Lula, le héros des pauvres qui avait promis de rompre avec les vieilles méthodes des partis brésiliens, la corruption institutionnalisée semble plus insupportable encore.

Photo : Lula à son arrivée à la prison de Curitiba, le 7 avril 2018 | Heuler Andrey / AFP

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Clientélisme obstiné

« La grande erreur du PT a été de s’allier en 2003 avec ce qui il y a de pire dans la tradition politique brésilienne depuis cinquante ans : le Parti du mouvement démocratique brésilien [PMBD], qui n’est qu’un comptoir de commerce, dénonce Jean-Yves Carfantan, économiste installé au Brésil depuis plus de trente ans. Le PT n’a inventé ni le clientélisme, ni le capitalisme de connivence, ni le système de rentes distribuées par l’État à une élite restreinte, mais, avec le PMDB, il l’a considérablement amplifié. »

Idem en ce qui concerne les relations « incestueuses » entre l’État et le monde des affaires : via la banque nationale de développement BNDES (un levier puissant de la politique industrielle de l’Etat brésilien), les gouvernements Lula et Dilma ont octroyé des prêts bonifiés à un rythme soutenu – ce, aux frais des contribuables. « Mais beaucoup des entreprises bénéficiaires, souvent de grandes entreprises, auraient pu se financer elles-mêmes. L’octroi de ces prêts n’a pas toujours répondu à des critères de politique industrielle », ajoute Jean-Yves Carfantan.

Selon lui, la finalité est évidente : « Se maintenir coûte que coûte au pouvoir ». Quitte à basculer dans le détournement de fonds et le versement de pots de vins : des pratiques qui consituent un mal endémique de la politique brésilienne, mais qui se sont démultipliées pendant le règne du PT – comme l’a montré dès 2005 le scandale du Mensalao (dont Lula est sorti miraculeusement indemne) puis celui, gigantesque, du Lava Jato. « Lula a été manipulé par son bras droit José Dirceu, un juriste brillant, tête pensante de tout le système. » Condamné en 2012 puis emprisonné dans le cadre du Mensalao, ce très proche de Lula, cofondateur du PT, a été remis en liberté mais fait l’objet de nouvelles condamnations, cette fois dans le cadre de Lava Jato.

Pour les soutiens de Lula, l’emprisonnement de ce dernier et la destitution de Dilma Rousseff procèdent d’un même coup d’État, et d’une justice partisane. À l’autre extrémité du spectre, la grande bourgeoisie d’affaires a toujours méprisé le parti du président métallo –même si elle a longtemps volontiers collaboré avec lui– et voit désormais d’un bon œil le programme ultra libéral de Bolsonaro. Les évangéliques, en nombre croissant (22,2% de la population selon le dernier recensement), peuvent être séduits par les thèses conservatrices de ce dernier.

Mais la majeure partie de la population brésilienne semble surtout animée d’une volonté farouche d’en finir avec la corruption et le régime de castes, pour enfin obtenir ce qu’elle demande depuis les grandes manifestations de 2013, et que le PT n’a pas su entendre : des transports publics qui fonctionnent, des routes carrossables, des soins de santé acceptables, une éducation moins indigente.

Cet « antipétisme » virulent se retrouve dans toutes les strates de la société, comme le montre encore le sondage Ibope du 16 octobre. Il risque de porter au pouvoir un homme autoritaire, impréparé et imprévisible, mais qui appelle depuis des années à la haine –des « rouges », des femmes, des minorités LGBT+, autochtone et noire...– avec constance. Un retour vers un sombre passé, ou un saut dans un inconnu inquiétant, qu’une majorité de Brésiliennes et Brésiliens semblent décidés à faire demain.

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Source : https://www.mediapart.fr/journal/international/241018/au-bresil-l-election-de-bolsonaro-serait-pire-qu-un-retour-aux-annees-de-plomb?onglet=full

Au Brésil, l’élection de Bolsonaro serait « pire qu’un retour aux années de plomb » de la dictature militaire

mercredi 24 octobre 2018, MEDIAPART

Maud CHIRIO
interviewée par Rachida EL AZZOUZI

Pour l’historienne Maud Chirio, l’élection probable de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil constitue un péril fasciste sans précédent, et qui ne tombe pas du ciel dans une démocratie fragilisée depuis plusieurs années. Entretien.

Spécialiste de l’histoire contemporaine du Brésil, Maud Chirio se prépare à assister ce dimanche 28 octobre à la victoire du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro à l’élection présidentielle. « Si Fernando Haddad [le candidat du parti travailliste (PT) de Lula – ndlr] venait à l’emporter, ce qui apparaît improbable mais encore possible, je crains un coup d’État, les électeurs de Bolsonaro étant appelés à occuper la rue, ce qui veut dire des émeutes, des violences et probablement une intervention militaire rapide. »

Pour cette historienne qui a consacré sa thèse à la dictature militaire brésilienne (La Politique en uniforme : l’expérience brésilienne, 1960-1980, Presses universitaires de Rennes, 2016), c’est pire qu’un retour aux années de plomb qui s’annonce : une plongée dans une inconnue fasciste. « Cela fait trente ans que Bolsonaro est appuyé par ce que la dictature militaire a conservé de dissidence interne fasciste. […] Ce n’est pas simplement une filiation de la dictature militaire. C’est une filiation entre l’extrême droite fascisante dissidente à l’intérieur du pouvoir militaire et aujourd’hui. C’est considérablement plus radical que le pouvoir militaire des années 1960-1980. »

Rachida El AzzouziUn nostalgique de la dictature militaire (1964-1985) et de l’un de ses plus féroces tortionnaires, Brilhante Ustra, est aux portes du pouvoir de la quatrième plus grande démocratie au monde, qui est aussi l’une des plus jeunes. Comment se fait-il que la mémoire de la dictature ne soit pas, trente ans plus tard, un garde-fou ? Est-ce parce que le Brésil n’a jamais affronté en face son passé dictatorial ?

Maud Chirio : La mémoire de la dictature brésilienne n’est malheureusement pas une mémoire négative et donc un garde-fou à l’égard de quelqu’un qui se met à en exalter une image complètement reconstruite, dans le cadre de la montée en puissance d’un mouvement fasciste. Ce n’est pas un hasard si l’extrême droite militaire est en ce moment si forte. La dictature militaire brésilienne n’a pas fait l’objet d’un véritable travail de mémoire parce que la transition entre la dictature et la démocratie a été négociée et contrôlée par les militaires.

Les militaires se sont protégés de procédures judiciaires par une amnistie qu’ils se sont auto-octroyée en 1979 et qui n’a jamais été remise en cause. C’est le seul pays d’Amérique du Sud qui n’a jamais remis en cause sa loi d’amnistie. Les militaires ont également mis leur veto à la consultation de leurs archives militaires, toujours inaccessibles aux chercheurs, et à la production d’un récit officiel qui condamnerait les violences, les disparitions, les atteintes à l’État de droit, aux droits humains.

Les seuls dispositifs de justice transitionnelle depuis la fin de la dictature ont consisté en une commission sur les morts et disparus, en 1995, qui permettait que des familles de disparus soient indemnisées, ainsi qu’une commission d’amnistie pour que ceux qui avaient souffert dans leur vie, leur corps, leur carrière soient eux-mêmes indemnisés. Ce sont là des dispositifs d’indemnisation qui n’ont concerné que les victimes. Il n’y a pas de récit collectif de désignation des coupables.

Entre 2012 et 2014, la commission nationale de la vérité, à l’initiative de Dilma Rousseff, alors présidente du pays et elle-même victime de torture, a été une exception. Elle n’a pas permis de juger des coupables, mais elle a produit pour la première fois un discours de condamnation de la part de l’État, très tard, presque trente ans après. Cette commission a été très mal vécue par l’extrême droite militaire, qui a toujours gardé un pouvoir interne et mis un veto absolu au fait que le pouvoir produise une mémoire négative sur la dictature militaire.

La dictature militaire brésilienne est souvent relativisée au motif qu’elle aurait été moins brutale et sanglante qu’en Argentine ou au Chili. Est-ce une clé de lecture pour comprendre l’indigence de ce travail mémoriel ?

La dictature brésilienne a de fait été moins meurtrière, elle a moins exterminé l’opposition mais elle a été une dictature matrice des dictatures voisines et, en tant que telle, ce n’est pas une dictature à relativiser. Elle a été matrice car c’est vraiment au Brésil qu’ont été importées, comme sources d’un régime, les théories de contre-insurrection qui considéraient que le monde, et l’Amérique latine en particulier, était en guerre contre le communisme et que cette situation de guerre nécessitait de réformer l’État et de transformer les États en des États autoritaires militaires et répressifs.

Cette importation de théories essentiellement formulées par des armées coloniales, française, anglaise et nord-américaine, dans des opérations de guerre coloniale, est devenue une manière de penser une guerre interne en Amérique du Sud et a porté des États militaristes. C’est au Brésil que cette conception naît en 1964, et elle va être imitée largement dans les pays voisins, en Uruguay, au Chili et en Argentine.

« L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer », répète Jair Bolsonaro, qui promet, s’il est élu, d’abuser de l’extermination physique. Pourquoi cette arme de destruction n’était-elle pas, entre 1964 et 1985, massivement utilisée ?

Plusieurs raisons l’expliquent. Premièrement, une certaine modération sur ces questions-là des plus hauts états-majors, des généraux. Deuxièmement, le fait qu’il n’y ait pas eu 30 000 morts, comme en Argentine, avec 30 000 familles en deuil, a permis que la logique de la transition soit protectrice à l’égard des tortionnaires et des bourreaux, qui ont réussi à garder leur espace de pouvoir et le contrôle de la mémoire. La modération sur les questions de vie humaine de la dictature militaire brésilienne a probablement été un facteur qui a empêché la construction franche d’un discours de condamnation de la part de l’État et d’une combativité des forces de gauche dans le fait de mettre en avant cette mémoire.

Enfin, cette dictature militaire brésilienne a toujours été contestée en interne par des réseaux militaires d’extrême droite, qui étaient des réseaux liés à l’intégralisme, c’est-à-dire au fascisme brésilien, et qui ont toujours, tout au long de la dictature, défendu une répression plus absolue, une véritable extermination des opposants, un régime franchement autoritaire, sans aucun garde-fou hérité de la démocratie. C’est très exactement de ces réseaux-là, de ces lignes dures que Bolsonaro et son entourage militaire sont issus.

Bolsonaro a été expulsé de l’armée en 1988. Comme il était à ce moment-là une figure importante de la jeunesse militaire car il avait défendu la revalorisation des soldes militaires, il a été immédiatement appuyé par des réseaux militaires fascisants de la réserve d’extrême droite, qui ont porté son élection comme député de l’État de Rio, puis comme député fédéral. Cela fait trente ans qu’il est appuyé par ce que la dictature militaire a conservé de dissidence interne fasciste.

Il y a un lien aussi de ce point de vue-là : c’est parce que la dictature militaire brésilienne a été sensiblement plus modérée que ses voisines qu’elle a été contestée de l’intérieur par des forces extrêmement radicales, qui sont maintenant aux portes du pouvoir. Ce n’est pas simplement une filiation de la dictature militaire. C’est une filiation entre l’extrême droite fascisante dissidente à l’intérieur du pouvoir militaire et aujourd’hui. C’est considérablement plus radical que le pouvoir militaire des années 1960-1980.

« Il y a une adhésion à la perspective de la répression politique absolument sans précédent »

Dans un discours particulièrement violent et applaudi, prononcé dimanche 21 octobre à São Paulo, Jair Bolsonaro parle d’un « nettoyage profond » et notamment d’exterminer toute opposition. Comment se fait-il que la société ne se lève pas face à un tel péril fasciste et qu’un tel homme puisse continuer à être candidat à la présidence ?

50 % des Brésiliens sont horrifiés par ce qu’il se passe dans le pays. Malheureusement, cela va plutôt être 45 que 50. Ceux qui s’opposent à Bolsonaro sont très conscients de sa nature autoritaire, répressive, dictatoriale. Mais une partie de la population s’est fait engloutir dans un endoctrinement fasciste. Ce sont deux pays, qui ne se parlent plus. Parmi les électeurs du premier tour de Bolsonaro, il y a ceux qui ont voté par ras-le-bol et volonté de rétablir l’ordre, de lutter contre la corruption, mais aussi très largement ceux qui adhèrent à ses haines proférées à l’égard des minorités, politiques, religieuses non chrétiennes, sexuelles, raciales, etc.

Il y a une vraie adhésion au projet d’extermination des « communistes », au discours complètement assumé de Bolsonaro qui prône, comme celui prononcé dimanche 21 octobre, de mettre en prison, d’exiler, de bannir ou de supprimer la gauche, « les rouges ». Une grande partie de ses électeurs est consciente de la référence à Ustra, sait bien qu’Ustra a été le responsable d’un des appareils militaires les plus barbares, créé ad hoc par la dictature en 1969 dans l’État de São Paulo, qui faisait assister les enfants aux sévices de leurs parents ou encore recourait à des animaux sauvages pour torturer.

Mais ses électeurs considèrent, du fait de l’endoctrinement massif qu’a connu cette population par des techniques de manipulation des masses extrêmement puissantes depuis plusieurs mois, que l’ennemi de la nation, c’est le communiste et que le seul moment où l’on a vraiment tenté de lutter contre le communisme, c’est pendant les années de plomb de la dictature militaire. C’est donc cela qu’il faut refaire, en plus efficace.

Ce n’est pas un acquiescement de quelques égarés, mais bien de l’ensemble de la structure institutionnelle, Cour supérieure de justice comprise, même si ce ne sont pas tous les juges qui considèrent qu’on peut revendiquer cette période et la personne d’Ustra. Dans toutes les démocraties actuelles, le fait qu’un candidat annonce qu’il va mettre en prison son adversaire dans le scrutin serait un motif de gros problème auprès de la justice électorale, de la justice en général. Il y a une adhésion à la perspective de la répression politique et d’une violence sociale absolument sans précédent au Brésil.

C’est donc pire qu’un retour aux années de plomb…

Oui, c’est pire qu’un retour aux années de plomb. Bolsonaro veut adopter le modèle de la dictature argentine, effectuer un « nettoyage » beaucoup plus définitif que la dictature brésilienne. Et c’est un modèle argentin qui disposerait d’une base sociale que ne connaissait pas l’Argentine des années de plomb : une foule absolument motivée par l’action violente et le fait, non seulement d’acquiescer à un État répressif, mais d’elle-même prendre l’initiative de la violence politique.

On le voit déjà avec le déchaînement de violences, depuis le premier tour, à l’égard de ceux considérés comme « déviants », appartenant à des minorités. En ce sens, c’est un modèle fasciste de situation et de projet politique puisqu’on se retrouve avec une apologie de l’extermination d’un ennemi interne et de la violence politique, appuyée non seulement par un État qui serait militarisé et répressif, mais aussi par des populations complètement endoctrinées.

La démocratie brésilienne n’a qu’une trentaine d’années. Plus qu’un recul des libertés, c’est son effondrement qui s’annonce. Est-elle victime de sa jeunesse ?

La jeunesse est une fragilité pour les régimes politiques. Les institutions brésiliennes sont très jeunes. Cela a une conséquence très concrète : les membres de ces institutions sont des personnes qui ont connu la dictature, voire qui ont commencé leur carrière sous la dictature. Les juges du tribunal suprême avaient 40 ans au moment de la transition démocratique, ils se sont donc adaptés à différents régimes. Il n’y a pas de contre-pouvoir actuellement susceptible de faire obstacle ou même de signaler ce que pourrait être le déchaînement de violence après son investiture.

On s’est bercé d’illusions en pensant que les transitions démocratiques de ces pays du cône sud, parce qu’elles arrivaient au moment de l’effondrement du bloc de l’Est et de la survenue du modèle dominant des démocraties libérales, étaient pérennes. C’est un aveuglement historique absolu de considérer qu’une fois que la démocratie s’est installée quelque part, il n’y a pas de retour en arrière possible. Regardons l’Allemagne. La République de Weimar s’est faite toute seule, après la Première Guerre mondiale, et quinze ans plus tard, elle devenait l’un des pires et des plus inédits des régimes fascistes de l’Histoire.

N’y a-t-il pas tout de même des contre-pouvoirs assez solides pour contrer le danger qui s’annonce ?

Je crains que non. Les médias sont très minoritaires dans les médias conservateurs hégémoniques à exprimer des réticences à l’ascension de Bolsonaro. Un seul grand journal conservateur, Folha de Saô Paulo, a commencé depuis peu à faire du travail de journalisme autour de la campagne de Bolsonaro. Les autres médias, soit adhèrent, soit connaissent un mélange d’adhésion et de menaces, comme Globo. Plusieurs secteurs de ce grand groupe ont exprimé un malaise envers Bolsonaro par un travail journalistique et ils ont connu des menaces concrètes de la bouche même du candidat venu dans leur locaux. Mussolini avait eu le même comportement que Bolsonaro !

Quant au pouvoir judiciaire, divers du point de vue du professionnalisme et des adhésions politiques de ses membres, il est sous la tutelle d’instances supérieures qui, là encore, entre peur et adhésion, se couchent par avance à l’égard d’un nouveau régime. La meilleure preuve a été offerte par le propre fils de Bolsonaro, membre de son équipe de campagne et député fédéral, qui a menacé il y a quelques jours la Cour suprême de suppression si elle mettait des obstacles à la candidature de son père.

Quant au Parlement, très conservateur, il n’est pas exclu qu’il adhère aux propositions de Bolsonaro. Ce n’est pas une instance respectée par Bolsonaro. Il a annoncé qu’il s’appuierait sur un gouvernement militarisé et il ne mentionne absolument jamais les majorités à constituer au Congrès, un préalable dans un système démocratique. Normalement, c’est cela que l’on fait dans l’entre-deux-tours. Le candidat favori constitue une coalition. Bolsonaro laisse à penser qu’il ne gouvernera pas avec le Congrès.

Du fait de l’absence de travail mémoriel sur la dictature, l’armée jouit d’un fort capital de sympathie et n’est pas perçue comme responsable de crimes. Bolsonaro, qui a déjà le général Mourão à ses côtés, a annoncé que son gouvernement serait en partie composé par des militaires. Partout dans le pays, on voit, en parallèle de la présidentielle, des candidats ayant servi dans les forces armées se faire élire sénateurs, députés, gouverneurs. Comment expliquez-vous cette militarisation du politique ?

L’ascension du bolsonarisme s’accompagne en effet d’une militarisation. Elle est due à la fois à la poussée de l’extrême droite militaire et au discours dénonçant une corruption généralisée et la nécessité, pour la combattre, de remplacer les politiques par des militaires, car eux ne seraient pas corrompus comme les civils. La militarisation correspond à l’extrême-droitisation de la société. On l’a vu sous le régime militaire mais cela avait suivi le coup d’État. Il n’y avait pas eu de fascisation de la société avant le coup d’État. C’est à la suite du coup d’État que la classe politique s’était militarisée.

On assiste aujourd’hui à un basculement politique qui va être précédé d’une ascension dans l’opinion publique, également précédée d’une militarisation et d’une extrême droitisation de la classe politique, d’où de nombreux militaires à des fonctions électives. Ce qui sera nouveau avec Bolsonaro : un gouvernement en grande partie militaire, au moins au tiers, a-t-il annoncé, la même proportion que sous la dictature.

La probable arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro déchire les familles brésiliennes tant il clive par son homophobie, son racisme, sa misogynie. Comment le ressentez-vous sur le terrain ?

C’est un peu une affaire Dreyfus, c’est-à-dire que des gens qui jusque-là vivaient ensemble, avaient des consensus civils de base sur la tolérance de la diversité, de la différence des droits de chacun, sont en train de vaciller du fait de l’endoctrinement absolument fantastique et rapide d’une partie d’entre eux.

On se déchire sur le vote mais aussi le vivre-ensemble, la capacité à accepter un fils homosexuel, le mariage interracial au sein d’une famille, le port d’arme de telle personne. Ce sont des questions qui n’étaient pas majoritairement présentes dans les familles brésiliennes et qui sont aujourd’hui, sous l’effet Bolsonaro, en train de créer des souffrances absolument considérables à l’échelle intime des gens.

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Source : https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-nous-ne-craignons-pas-daffronter-un-gouvernement-fasciste.html

Elections au Brésil – Le MST : « Nous ne craignons pas d’affronter un gouvernement fasciste »

mardi 23 octobre 2018,

par Alexandre CONCEICÃO

Entretien avec Alexandre Conceicão, dirigeant national du MST (Mouvement des sans terre)

A moins d’une semaine d’une journée électorale importante pour l’Amérique latine (28 octobre 2018), les mouvements sociaux brésiliens redoublent d’efforts pour empêcher un projet ouvertement fasciste de prendre le pouvoir par les urnes. Dans cet entretien Alexandre Conceição, leader national du Mouvement des sans terre (MST) analyse les raisons du « phénomène Bolsonaro » et raconte comment la plus grande organisation populaire du continent se prépare à affronter un éventuel gouvernement d’extrême droite : «  Nous avons résisté aux coups, aux gouvernements dictatoriaux, aux gouvernements néolibéraux, et nous résisterons sûrement à un gouvernement fasciste s’il prend le pouvoir ».

Comment se déroule la campagne électorale ?

Alexandre Conceicão – Nous sommes dans une campagne très forte où les ennemis de la classe ouvrière et d’un continent latino-américain libre sont rassemblés autour de la candidature fasciste de Jair Bolsonaro. Le pouvoir économique, le pouvoir judiciaire et le pouvoir des médias le soutiennent ouvertement. Et maintenant, ce que nous vivons, c’est aussi une cyberguerre à travers les réseaux sociaux, en particulier avec l’application WhatsApp, une campagne de mensonges (infox) très forte contre nos candidats. Si nous pouvions nous débarrasser des réseaux sociaux pendant deux jours, Bolsonaro coulerait complètement, parce qu’il donne à peine des entretiens et ne participe pas aux débats politiques, c’est sa stratégie.

Cette campagne installe la haine et la violence avec la promesse que son gouvernement résoudra les problèmes de corruption. C’est le type de candidature auquel nous devons faire face. Fernando Haddad (PT) fait campagne depuis moins de 40 jours et a commencé par 4 points d’intentions de vote, Il a maintenant presque 42% des intentions, donc il est à huit des 50%. Les supporters de Bolsonaro tentent de le construire comme un mythe, une légende, un rêve. Mais il n’a rien de mythe, d’un rêve, c’est un monstre qui va solder à la souveraineté nationale.

Comment analysez-vous le « phénomène Bolsonaro » ?

Bolsonaro est la consolidation du coup d’Etat [contre Dilma Rousseff, avec sa destitution en août 2016, qui a été précédé par des mobilisations anti-PT de 2015 et 2916] à travers une candidature fasciste basée sur une campagne qui encourage la haine, la violence et la misogynie. Le projet politique de Bolsonaro – et de ceux qui l’appuient – consiste au plan économique à livrer des richesses naturelles [gaz, pétrole, minerais, ressources de l’Amazonie] et à privatiser de tous les actifs et toutes nos entreprises nationales. Elle est soutenue par des capitaux étrangers, en particulier par des entreprises américaines.

Et comment les Eglises évangéliques ont-elles influencé l’ascension de Bolsonaro ?

Les Eglises évangéliques font aussi partie de cet ensemble de forces réactionnaires, à travers leurs pasteurs qui ne pensent qu’à l’argent et non à la religion. Elles ont joué un rôle très fort contre la démocratie, pour la défense de « la famille » [contre le droit à l’avortement, entre autres], de la propriété privée et de la lutte contre la violence au moyen de plus de violence. Les églises évangéliques ont joué un rôle fondamental dans la progression publique du candidat fasciste, surtout dans les favelas. Mais il faut dire que ce n’est pas toutes les églises évangéliques ; il y a beaucoup de pasteurs qui sont avec la démocratie et soutiennent Fernando Haddad.

Comment vous préparez-vous face à un éventuel gouvernement Bolsonaro, compte tenu des menaces contre le Mouvement des sans terre ?

La situation sera très difficile parce qu’elle encouragera davantage la violence par le biais des milices [contrôlées par les grands propriétaires], des attaques médiatiques et de la criminalisation. Nous avons résisté aux coups, aux gouvernements dictatoriaux, aux gouvernements néolibéraux et nous résisterons certainement à un gouvernement fasciste s’il prend le pouvoir.

Nous devons réadapter notre système sécurité et notre stratégie qui consiste à continuer d’occuper les latifundia, mais aussi à produire des aliments avec le souci de protéger la vie, l’environnement et les territoires de la réforme agraire. Nous espérons aussi recevoir une forte solidarité de la part de l’Amérique latine et du monde entier pour résister. Je me souviens du coup d’État au Honduras en 2009 et d’une chanson utilisée par la résistance hondurienne qui disait « ils ont peur de nous parce que nous n’avons pas peur ». Nous n’avons pas peur d’affronter un gouvernement fasciste.

Entretien réalisé lors de l’émission « Al sur del Río Bravo » d’Argentine qui est diffusée le mardi de 15 à 17h par Radionauta FM 106.3 ; traduction A l’Encontre publiée le 23 octobre 2018

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Source : https://www.francetvinfo.fr/monde/bresil/c-est-un-projet-fasciste-ce-que-contient-le-programme-de-jair-bolsonaro-favori-de-la-presidentielle-au-bresil_2999445.html

« C’est un projet fasciste » : ce que contient le programme de Jair Bolsonaro, élu président du Brésil

Le candidat d’extrême droite est arrivé en tête du second tour avec environ 56% des voix. Avant son élection, il promettait notamment de libéraliser l’accès aux armes à feu, de faciliter les projets industriels en Amazonie et de « nettoyer le pays des marginaux rouges ».

Photo : Jair Bolsonaro, dans les locaux de la police à Rio de Janeiro (Brésil), le 17 octobre 2018. (MAURO PIMENTEL / AFP)

Vincent Daniel
France Télévisions

Mis à jour le 29/10/2018 | 08:08
publié le 26/10/2018 | 07:00

Flou, imprécis et vague... Ce sont les mots utilisés par la presse brésilienne (et internationale) pour qualifier le programme de Jair Bolsonaro, élu président du Brésil, dimanche 28 octobre, avec environ 56% des voix. Hyperconservateur, qualifié de « Trump tropical », cet ancien capitaine de l’armée, ouvertement nostalgique de la dictature militaire (1964-1985) – une époque qu’il qualifie de « démocratique » –, s’est fait connaître pour ses multiples dérapages sexistes, racistes et homophobes.

>> Qui est Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil ?

Son slogan ? « Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous ». Une référence « assumée » au Deutschland über alles (« l’Allemagne au-dessus de tout »), l’hymne nazi, selon Maud Chirio, historienne spécialiste de l’histoire contemporaine du Brésil et maître de conférences à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée. S’il fait 81 pages, le programme (PDF, en portugais) du candidat d’extrême droite « reste peu détaillé » : « C’est un choix assumé, Jair Bolsonaro et son équipe expliquent qu’ils ne voulaient pas être attaqués sur les détails par leurs adversaires donc ils n’ont pas souhaité le dévoiler en intégralité », explique l’historienne, interrogée par franceinfo avant le second tour.

Conséquence : les électeurs votaient « sur des idées générales et sur une personne plutôt que sur un programme précis », poursuit Maud Chirio. Toutefois, Jair Bolsonaro a promis, via des prises de parole publiques, de s’attaquer aux multiples maux qui bouleversent le Brésil : chômage, crise économique, insécurité... En attendant sa prise de fonction, prévue en janvier, voici ce que l’on sait du programme du nouveau président.

Sur la sécurité

Jair Bolsonaro se présente en champion de l’ordre et de la sécurité. En 2017, un record a été atteint, avec 63 880 homicides, soit sept par heure en moyenne, selon une ONG (en portugais), faisant du Brésil l’un des pays les plus violents au monde. Face à cette situation, le candidat d’extrême droite « souhaite libéraliser l’accès aux armes à feu pour la protection et la légitime défense des personnes et de leur propriété », note Maud Chirio. La mesure serait « désastreuse », estime Le Monde (article payant), qui cite une étude de l’Institut de recherche économique appliquée publiée en 2015 : la loi de 2003 qui a mis fin au libre port d’armes « aurait sauvé 121 000 vies sur dix ans, en freinant l’ascension démesurée des homicides. »

Autre mesure phare de Bolsonaro en matière de sécurité, une « carte blanche » (selon ses propres mots) laissée aux policiers et militaires pour abattre des criminels présumés. Interrogé sur les violences policières dans les favelas, le candidat était très clair avant le premier tour :

Si un policier tue dix, quinze, vingt personnes, il doit être décoré, pas poursuivi. Jair Bolsonaro

En clair, « l’armée ou la police pourrait tirer à vue sans que cela n’entraîne d’enquête, une situation inédite pour une démocratie », analyse Maud Chirio.

De manière globale, Jair Bolsonaro promet « un recours massif à la police militaire pour gérer les problèmes de criminalité urbaine », poursuit l’historienne du Brésil. Le candidat souhaite aussi abaisser la majorité pénale de 18 à 16 ans et mettre fin aux aménagements de peine. Il promet de s’attaquer à la corruption des élites « sans toutefois expliquer comment et en laissant planer la menace d’une reprise en main du pouvoir judiciaire », décrypte Maud Chirio.

Sur l’économie

Même si son programme reste peu disert sur le sujet, sa ligne économique est clairement néolibérale – même si Jair Bolsonaro a défendu auparavant en tant que parlementaire le modèle étatiste. Désormais, le candidat d’extrême droite s’engage à lancer un vaste programme de privatisations des entreprises publiques et de ventes des propriétés foncières de l’Etat afin de rembourser la dette brésilienne et réduire le déficit. Il espère ainsi faire rentrer 1 000 milliards de réis, c’est-à-dire 232 milliards d’euros, dans les caisses de l’Etat. « Un chiffre farfelu, selon les experts, et de toute façon incapable de venir à bout de la créance publique », qui représente plus de 80% du PIB, souligne Le Monde.

Même si tout est vendu, cela ne sera pas suffisant. Mais ça signifie une liquidation intégrale de l’ensemble de la participation de l’Etat à l’économie et la limitation de l’Etat à des fonctions régaliennes : armée, police, justice. Maud Chirio à franceinfo

Un « traitement de choc », d’après Les Echos, qui font état d’un bon accueil de la part des milieux économiques. Ainsi, le chef économiste pour les marchés émergents d’un cabinet de consultants à Londres explique : « Son programme caresse le marché dans le sens du poil. Il comprend une réforme des retraites, l’indépendance totale de la Banque centrale, des privatisations, et une réduction de la taille de l’Etat. »

Bolsonaro jure également de s’attaquer au chômage, qui touche près de 13 millions de Brésiliens. « Dans ses discours, il estime que les droits des travailleurs empêchent leur employabilité, il s’engage donc à les supprimer », résume Maud Chirio. En février, le candidat a ainsi déclaré :

Ce que me disent les entrepreneurs, et je suis d’accord avec eux, c’est que le travailleur va devoir choisir : moins de droits et plus d’emplois ou plus de droits et du chômage.Jair Bolsonaro

Dans la même veine, Paulo Guedes, un économiste libéral qui conseille le candidat d’extrême droite, a résumé dans ces termes les deux options qui s’offrent au Brésil : « Porte de gauche : syndicats, législation du travail qui protège et charges ; porte de droite : comptes individuels qui ne mélangent pas assistance avec sécurité sociale. »

Sur l’éducation

Fervent catholique, conservateur, soutenu par les chrétiens évangéliques, Jair Bolsonaro s’est fait le héraut de la famille traditionnelle, n’hésitant pas à s’appuyer sur des « fake news ». Il a par exemple dénoncé un soi-disant « endoctrinement des enfants à l’homosexualité orchestré par le Parti des travailleurs », rapporte l’historienne Maud Chirio. A la télévision brésilienne, en août, le candidat d’extrême droite a brandi la version portugaise du Guide du zizi sexuel et assuré que le livre illustré par Zep, qui vise à expliquer la sexualité aux enfants, faisait partie d’un « kit gay » diffusé dans les écoles brésiliennes pour promouvoir l’homosexualité et constituerait « une porte ouverte vers la pédophilie ». « Un manuel qui, en réalité, n’a jamais été distribué aux écoles », souligne Le Monde (article payant).

Afin de faire des économies, Jair Bolsonaro souhaite aussi réduire « le volume de l’éducation publique en développant l’enseignement à distance à tous les niveaux de la scolarité », explique Maud Chirio. Une mesure qui inquiète particulièrement l’universitaire : « Cela signifie notamment un renoncement à l’alphabétisation et aux enseignements fondamentaux dans les zones où les institutions scolaires sont trop chères à entretenir, les zones rurales éloignées. » Concernant les programmes scolaires, le candidat souhaite « plus de mathématiques, de sciences et de portugais ».

Sur l’environnement

Là encore, le programme du candidat Bolsonaro est peu précis en matière d’environnement mais ses déclarations publiques inquiètent particulièrement les défenseurs de la cause écologiste. L’un des membres de son équipe a par exemple fait part de son souhait de fusionner les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement. L’objectif ? « Favoriser l’agrobusiness », note Maud Chirio.

D’après RFI, « Jair Bolsonaro ne cache pas son intention d’autoriser des projets industriels, hydrauliques et miniers dans les zones protégées ». En Amazonie, par exemple. Entre la défense de la nature et les intérêts des grands propriétaires terriens, le candidat d’extrême droite a donc choisi son camp sans équivoque.

Que ce soit bien clair : le futur ministre sera issu du secteur productif. Nous n’aurons plus de bagarres à ce niveau-là. Jair Bolsonaro

Le credo de Jair Bolsonaro : en finir avec l’« activisme écologiste chiite ». Dans son vocabulaire, « chiite », vidé de son sens religieux, est synonyme de radicalisme. En août, en visite dans l’Etat amazonien de Roraima, l’ex-capitaine de l’armée s’est ainsi insurgé contre les « contrôles chiites » des agences publiques environnementales, qui « nuisent à ceux qui veulent produire ».

Le 19 octobre, une vingtaine d’ONG, dont Greenpeace et WWF, ont estimé que les propositions du candidat d’extrême droite représentent une grave menace pour l’environnement et pourraient conduire à faire « exploser » la déforestation. Un constat partagé par l’historienne Maud Chirio : « Si l’agrobusiness est libre de déforester à la hauteur des exigences économiques, cela représenterait une catastrophe environnementale considérable. »

La forêt amazonienne peut être détruite rapidement car elle a besoin d’une certaine densité pour générer sa propre humidité et continuer à exister. De même, ne plus protéger les réserves indiennes pour exploiter les terres menacerait gravement la biodiversité.Maud Chirioà franceinfo

Sur les libertés publiques

A mesure que le second tour approche, Jair Bolsonaro , anticommuniste convaincu, se fait menaçant. Dans une vidéo diffusée le 21 octobre, il a promis « d’accélérer le grand nettoyage du pays des marginaux rouges, des hors-la-loi gauchistes », laissant à ses opposants le choix entre l’exil ou la prison.

Si cette bande veut rester ici, ils vont devoir se soumettre à la loi comme tout le monde. Ou ils s’en vont, ou ils vont en prison. Ces marginaux rouges seront interdits [de séjour] dans notre patrie.Jair Bolsonaro

Le candidat d’extrême droite déclare à l’envi qu’il va « nettoyer le pays des rouges, les communistes, qu’il désigne aussi comme l’antéchrist, et des minorités », estime l’historienne Maud Chirio.

Selon ses propres mots, Bolsonaro promet une « purge comme jamais le Brésil n’en a connue ». A Fernando Haddad, le candidat de la gauche qui l’affronte au second tour, il prédit : « Vous allez pourrir ensemble en prison », avec Lula, ancien président déjà emprisonné. Autres ennemis désignés, qualifiés de « terroristes » : les membres du Mouvement des sans-terre, une organisation qui défend les paysans brésiliens non propriétaires, rapporte le Guardian (en anglais).

Par ailleurs, le candidat d’extrême droite, soutenu par les élites du pays, déclare : « Nous sommes la majorité. Nous sommes le véritable Brésil. » Des propos qui annoncent une « loi de la majorité », selon l’historienne : « Il s’agit en fait d’imposer la norme de la majorité aux Indiens, aux homosexuels, aux Noirs, aux militants de gauche, aux minorités et aux oppositions. »

Derrière cette loi de la majorité, il y a l’idée d’une communauté ’pure", c’est-à-dire blanche, chrétienne, hétérosexuelle et propriétaire. Les autres ne pourront pas réclamer de droits ou de protection. Maud Chirio à franceinfo

L’historienne pointe le risque d’un basculement vers un « régime qui ne sera pas démocratique, un régime répressif, sans contre-pouvoir ». « C’est un projet fasciste, il n’y a pas d’autre mot », dit-elle. Reporters sans frontières met ainsi en garde contre la « menace pour la démocratie » que représente Jair Bolsonaro. Et Le Monde, dans un éditorial, résume l’enjeu du second tour : « Il s’agit ici, purement et simplement, de la survie d’un régime démocratique dans un continent où sa fragilité est historique. »

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Source : https://www.francetvinfo.fr/monde/bresil/presidentielle-au-bresil-les-cinq-raisons-du-succes-de-jair-bolsonaro-le-candidat-d-extreme-droite-favori-du-second-tour_3004791.html

Brésil : les cinq raisons du succès de Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite vainqueur de la présidentielle

Exaspérations des Brésiliens, crises multiples, multiplication des fausses nouvelles... Franceinfo vous détaille comment cet ancien militaire a réussi à devenir incontournable.

Photo : Jair Bolsonaro, lors d’une conférence de presse à Rio de Janeiro (Brésil), le 25 octobre 2018. (MAXPPP)

Vincent Daniel
France Télévisions

Mis à jour le 28/10/2018 | 23:26
publié le 28/10/2018 | 06:58

Les sondages du second tour ne se sont pas trompés. Jair Bolsonaro, candidat de l’extrême droite, a remporté le second tour de la présidentielle, organisé dimanche 28 octobre au Brésil. Surnommé « le mythe » par ses partisans, il obtient environ 56% des voix, largement devant son rival Fernando Haddad, candidat du Parti des travailleurs.

>> Qui est Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil ?

Ancien capitaine de l’armée brésilienne, il affiche ouvertement sa nostalgie pour la dictature militaire (1964-1985) et s’est fait connaître pour ses multiples dérapages sexistes, racistes et homophobes. Son programme politique reste flou mais plusieurs de ses promesses retiennent l’attention. En matière de sécurité, Bolsonaro souhaite par exemple libéraliser le port d’armes pour lutter contre l’insécurité.

>> Ce que contient le programme de Jair Bolsonaro

Ultraconservateur sur les mœurs, néolibéral sur le front économique, le candidat promet également de favoriser l’agrobusiness, quitte à supprimer les normes environnementales dans les zones protégées. Pendant la campagne, Jair Bolsanaro a aussi menacé ses adversaires – les « rouges », dit-il, du Parti des travailleurs, par exemple – promettant « purge » et « grand nettoyage ». Comment expliquer l’adhésion massive des Brésiliens aux idées de Jair Bolsonaro ? En attendant sa prise de fonction, prévue en janvier, voici les cinq raisons au succès du candidat d’extrême droite.

1. Des crises institutionnelles qui s’enchaînent

Premier constat, le Brésil traverse une « tempête parfaite », écrivent le sociologue Frédéric Vandenberghe et l’anthropologue François Véran, dans une tribune publiée par Libération. Une conjonction de crises qui « explique, en partie, la montée des extrêmes ». « L’adhésion à Bolsonaro est la traduction d’une crise politique, morale et économique », abonde Maud Chirio, historienne spécialiste de l’histoire contemporaine du Brésil.

Après avoir quitté le pouvoir avec un taux de popularité record, l’ex-président Lula est aujourd’hui emprisonné pour corruption. Issue elle-aussi du Parti des travailleurs, Dilma Rousseff a succédé à Lula, mais elle a été destituée en 2016 « pour un motif budgétaire sans lien avec la corruption », précise Le Monde (article payant).

Michel Temer prend alors le pouvoir, grâce à un « coup d’Etat parlementaire », selon le spécialiste Stéphane Witkowski, de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. Sans légitimité issue des urnes, celui-ci assume alors une politique d’austérité et doit faire face à un taux de chômage qui oscille entre 12% et 14% depuis 2016, une récession record et une augmentation des inégalités... Michel Temer est, lui aussi, rattrapé par l’opération « Lava jato » (« lavage express ») et est soupçonné de corruption.

Enfin, le climat d’insécurité est de plus en plus pesant : en 2017, un record a été atteint, avec 63 880 homicides, soit sept morts par heure en moyenne, selon une ONG (en portugais), faisant du Brésil l’un des pays les plus violents au monde.

2. Un ras-le-bol contre la classe politique

Jair Bolsonaro promet de ramener l’ordre et profite de l’effondrement des partis traditionnels, minés par la corruption et l’exaspération des Brésiliens. « Son succès représente moins l’adhésion à un projet qu’à un candidat antisystème », explique Stéphane Witkowski.

Il y a une vague de dégagisme vis-à-vis de toute la classe politique brésilienne.Stéphane Witkowski à franceinfo

« En se présentant en outsider », Jair Bolsonaro a su incarner le « rejet de la politique et des politiques », estime le politologue Gaspard Estrada, directeur de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes. Une prouesse, car le candidat d’extrême droite siège à la Chambre des députés depuis 1991. « Il a réussi à faire passer l’image d’un homme fort, adepte de la ligne dure, qui va combattre la corruption », analyse Michael Mohallem, professeur de droit à la Fondation Getulio Vargas.

Il parle des politiciens comme s’il ne faisait pas partie de ce monde. Michael Mohallem à l’AFP

« Bolsonaro a repris à son compte un discours de plus en plus droitier de la part de la droite brésilienne qui a toujours été très prompte à dénoncer la corruption au sein du Parti des travailleurs mais qui s’est retrouvée prise la main dans le sac à son tour », raconte le politologue Gaspard Estrada.

Un champ de ruines politique qui laisse les mains libres à Bolsonaro pour surfer sur cette grave crise de confiance. « Avec un discours simple, voire simpliste, il a réussi à séduire, constate Stéphane Witkowski. Bolsonaro a même refusé de participer à des débats contradictoires, un moyen très simple de faire campagne sans trop se mouiller. »

3. Un matraquage médiatique et des « fake news »

Pour en arriver là, il faut aussi revenir à 2013. Date à laquelle le Parti des travailleurs a commencé à subir un « bombardement médiatique à grande échelle », relate l’historienne Maud Chirio.

Pour chasser la gauche du pouvoir, de grands médias ne parleront que de corruption généralisée au cœur de l’Etat et de violences urbaines. Maud Chirio à franceinfo

« La corruption est certes un phénomène qui touche tous les partis, confirme Stéphane Witkowski. C’est Dilma Rousseff qui a laissé faire police et justice et permis l’opération ’Lava jato’. Mais les médias ont instrumentalisé ce thème et cela a créé un contexte favorable à Bolsonaro. »

Les médias brésiliens ont contribué à exacerber une haine contre le Parti des travailleurs. Gaspard Estrada à franceinfo

Du pain béni pour Jair Bolsonaro et ses partisans qui désignent l’ennemi, le Parti des travailleurs, accusé de tous les maux du Brésil. « A côté des grands médias, un discours fantasmagorique a envahi les réseaux sociaux et les meetings », note Maud Chirio. Un discours selon lequel « le Parti des travailleurs serait une mafia communiste, le parti de l’antéchrist, qui endoctrinerait les enfants dans l’homosexualité. Et de façon générale, la gauche serait pervertie moralement et terroriste... »

Par réseaux sociaux interposés, la population est bombardée de ’fake news’, qui finissent par faire imploser l’idée même de vérité.Les historiennes Juliette Dumont et Anaïs Fléchetdans une tribune au « Monde »

Le 18 octobre, le quotidien brésilien Folha de S. Paulo (en portugais) a révélé que des entreprises soutenant Jair Bolsonaro ont financé l’envoi de fausses nouvelles en masse, via « des centaines de millions de messages », sur WhatsApp. Chargée d’observer le scrutin au Brésil, l’Organisation des Etats américains a réagi le 25 octobre, exprimant sa « préoccupation constante » face à la propagation en masse de fausses informations. Voici ce qu’a déclaré Laura Chinchilla, qui préside la mission de l’OEA chargée d’observer le scrutin :

C’est un phénomène sans précédent. C’est la première fois dans une démocratie que nous observons l’usage de WhatsApp pour propager massivement de fausses informations comme au Brésil. Laura Chinchilla

4. Un soutien précieux des lobbys

Le vainqueur de l’élection présidentielle peut également s’appuyer sur une « coalition de l’oligarchie économique et financière qui y trouve son compte », estime Stéphane Witkowski, de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. « Les lobbys les plus puissants dans le pays le soutiennent : l’agrobusiness et les évangélistes », poursuit-il. On peut par exemple citer le cas de la chaîne de télé Record, l’une des plus importantes au Brésil, qui est dirigée par un prêtre évangéliste soutenant Bolsonaro.

L’ancien militaire surfe ainsi sur une « vague conservatrice et de retour à l’ordre moral imposé et relayée par les évangélistes », rapporte le spécialiste de l’Amérique latine. Et d’ajouter :

Son discours fonctionne bien au sein de la population, en particulier dans les quartiers les plus pauvres et il est relayé par les prêtres évangélistes. Stéphane Witkowski à franceinfo

Jair Bolsonaro a aussi su se montrer opportuniste pour remporter l’adhésion de ces lobbys. « Opposé aux réformes néolibérales dans les années 1990, Bolsonaro a réussi à s’allier les milieux d’affaires à la veille du scrutin, grâce à un programme qui prône le démantèlement des droits sociaux et de l’éducation publique », écrivent les historiennes Juliette Dumont et Anaïs Fléchet dans une tribune au Monde. Résultat : « La vague qui porte Bolsonaro repose donc sur une relation complexe entre adhésion populaire, mensonges, violence et connivence des élites. »

5. Une certaine nostalgie « des années de plomb »

Tout au long de sa campagne, Bolsanaro a affiché sans complexe sa nostalgie de la dictature militaire (1964-1985). Déjà en 2016, il déclarait : « L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer. » Entouré de militaires, notamment de son candidat à la vice-présidence, le candidat d’extrême droite a promis de renforcer les pouvoirs de l’armée.

Pourquoi les Brésiliens ne sont-ils pas plus choqués par ces références à dictature ? « Le processus de transition mémorielle ne s’est pas appuyé sur un récit négatif à l’égard de la junte. (...) Les historiens parlent de ’transition incomplète’ », explique l’historienne Maud Chirio, dans les colonnes du Monde (article payant). Un travail mémoriel partiel qui permet aujourd’hui « aux jeunes qui n’ont pas connu cette époque de ne pas forcément se méfier », relève Stéphane Witkowski.

Quant aux plus vieux, « ils gardent la prospérité économique et l’ordre sécuritaire qui régnait des souvenirs partiels de l’époque », souligne le spécialiste. Pour le politologue Gaspard Estrada, ces idées s’inscrivent dans une « volonté de réviser l’histoire de la part des milieux militaires ». Ainsi, le nouveau président de la Cour suprême fédérale préfère parler de « mouvement de 1964 » plutôt que de « coup d’Etat militaire ». Gaspard Estrada met en garde : « La démocratie brésilienne est clairement mise à l’épreuve. »