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Brésil: dossier de presse

Wednesday 7 November 2018, by siawi3

Source: http://lepcf.fr/spip.php?page=article&id_article=4040

Brésil : futur quartier général du néonazisme mondial

par Heitor O’Dwyer de Macedo

Lundi 29 octobre 2018

Pour le Brésilien que je suis, les mots utilisés pour dire ce qui se passe au Brésil aujourd’hui ne nomment pas vraiment ce qui s’y joue. On parle de dictature, d’extrême droite, de fascisme. Des mots obsolètes. Comme si la pensée s’arrêtait au seuil de l’horreur. Comme si le silence empêcherait le monstre d’advenir.

C’est un épisode peu connu de la deuxième guère mondiale. Pour retarder l’avancée des forces alliées sur Caen, les nazis ont lancés contre les tanks deux milles petits engins d’un peu plus d’un mètre. Leur nom de code était : les œufs de la mort. Leur petite taille les rendaient indétectables aux radars des blindés qui se désintégraient au contact de ces équipements menus bourrées d’explosifs. La particularité c’est qu’ils étaient conduits par des enfants tziganes entre huit et dix ans. On dit que leur entrainement s’est fait dans la plus grande joie, heureux qu’ils étaient de conduire ces mini voitures. Cet enthousiasme pendant les exercices de préparation, se doit à l’instructeur militaire, excellent pédagogue et une autorité en méthodes comportementalistes.

On ne connaît pas tous les détails des conditionnements qui ont permis que l’objectif de l’opération ait été pleinement atteint : les enfants ont sans hésitation dirigé leurs véhicules contre les chars. La seule information dont on dispose : en prévision de l’action, et pour éviter que les gamins paniquent au moment de l’intervention, un mois avant celle-ci tous ont été rendus sourds par chirurgie. 95% des engins ont percuté les chars et les ont détruits. Tous les petits pilotes sont morts.

Hanna Arendt disait que « l’homme normal ne sait pas que tout est possible. » Mais, depuis presque un siècle, nous n’avons plus de doute, nous savons que l’inhumain fait partie de l’humain, que le pire est une banalité, que la haine et le meurtre peuvent être une méthode de gouvernement.

Pour ce qui se passe actuellement au Brésil des informations précises ont été donné ici, à MEDIAPART.
- L’article de Romaric Godin : https://www.mediapart.fr/journal/international/221018/bresil-une-economie-en-panne-minee-par-les-inegalites,
- l’échange éclairante entre Erika Campelo, Maud Chirio et Fabrice Andréani : https://www.mediapart.fr/journal/international/101018/vers-une-derive-fascisante-au-bresil ,
- le papier du correspondant au Brésil, Jean Mathieu Albertini : https://www.mediapart.fr/journal/international/181018/au-bresil-les-agressions-politiques-se-multiplient-avant-le-second-tour
- ou encore les réflexions de Christian Laval : https://blogs.mediapart.fr/christian-laval/blog/221018/la-dictature-neoliberale-qui-menace-le-bresil

Mais pour le Brésilien que je suis, qui a vécu un temps sous la dictature militaire installée après le coup d’état militaire de 1964, les mots utilisés pour dire ce que se passe au Brésil aujourd’hui ne nomment pas vraiment ce qui s’y joue. On parle de dictature, d’extrême droite, de fascisme. Des mots obsolètes. Comme si la pensée s’arrêtait au seuil de l’horreur, comme si l’on avait peur de penser jusqu’au bout. Par pudeur, par crainte de, en nommant le monstre, le faire exister. Comme si le silence l’empêcherait d’advenir. Mais le monstre est déjà bien là. Il rit de l’effroi qu’il provoque, il bave de jouissance en vomissant ces ordures.

Pareillement inconsistantes sont les analyses politiques qui essayent de rendre compte du comment on est arrivé à une telle situation épouvantable. On insiste sur la corruption. Mais la corruption existe au Brésil depuis qu’il est au berceau ; donc, une telle proposition relève plutôt, soit de l’ignorance, soit de la paresse de pensée. On essaye de réfléchir au Brésil, selon les repères d’une société occidentale qui a un relatif fonctionnement démocratique ; or, au Brésil il n’y a jamais eu le rempart des contre-pouvoirs. Autrement dit, c’est encore une analyse qui adopte le point de vue colonial : quelqu’un qui croit que Marie a fait un enfant avec une colombe, ne peut comprendre la multiplication cellulaire.

Quelques rappels. Steve Bannon, le suprématiste blanc (sic !), néonazi mentor de Trump, a intégré l’équipe de campagne du candidat Jair Bolsonaro. Celui-ci est en voie d’acheter, ou a déjà acheté, la chaine de télévision Record, concurrente de La Globo. Ce qui signifie que de l’argent, beaucoup d’argent, et certainement pas seulement brésilien, est déjà dans le circuit.

Avant cela : il y a eu la destitution de la Présidente Dilma Roussef, et l’installation d’un gouvernement d’assassins (cette phrase n’est ni une métaphore, ni une expression de colère). Puis, sans aucune preuve, le Président Lula est mis en prison. Quelque temps après, l’actuel chef du gouvernement annule le décret qui interdit le travail esclave et lundi dernier, le 18 Octobre il a rétabli la police politique.

Les preuves que Jair Bolsonaro est un néo-nazi, on les trouve dans ses déclarations et dans ce qu’il fait depuis des années.

Il a voté la destitution de Dilma Roussef, en dédiant son vote au tortionnaire de Dilma Roussef, le Colonel Ustra. Le fils de Bolsonaro, député nouvel élu, se déplace avec une chemise où est imprimée l’effigie d’Ustra. Mais Bolsonaro a aussi dédié son vote, comme le rappelle Jean Mathieu Albertini, à Duque de Caxias qui a massacré la révolte des esclaves brésiliens au XIX siècle.

Entre les deux tours de la prochaine élection, le vénérable Moa do Catendê, Maître de Capoeira, a été assassiné avec plusieurs coups de couteaux parce qu’il déclarait être contre Bolsonaro. Des femmes qui ont manifesté contre Bolsonaro sont violées, battues. Des homosexuels, sont lynchés : oh bicharada, toma cuidado, o Bolsonaro vai matar viado (oh les pédales, avec Bolsonaro, est venue l’heure de tuer les folles), ceux qui distribuent des tracts pour Haddad sont passés à la barre de fer.

« On donne des coups de pieds sur le visage de ceux qui aiment l’art, la culture, l’éducation, la liberté d’expression, la diversité, la citoyenneté, la solidarité, la démocratie On marche docilement vers l’abîme, dans cette insanité collective où le Brésil nie un autre Brésil possible. Et la haine, et l’horreur et la haine, et rien de ce qui est dit n’a plus de sens. L’important c’est de savoir si la bourse a grimpé, si le dollar a chuté »

(Ceci n’est pas un poème, dans les réseaux brésiliens, Octobre 2018, anonyme)
Oui, l’effroi est installé.

Les extraits que je donne ici, ci-dessous, viennent tous de documents filmés au cours de sa longue députation. Ils sont visibles sur youtube ou sur des réseaux sociaux brésiliens. Sans aucun doute, Steve Bannon a bien choisi, avec Bolsonaro, le terrain d’entrainement de ses troupes.

Je m’excuse d’avance de partager avec le lecteur français un échantillon minime de ce que vivent les brésiliens quotidiennement depuis des mois. Parce que, je sais, ce peu est déjà excessif. Mais il me semble important que vous puissiez vous représenter la peur, l’angoisse, l’effroi que vivent mes amis – qui seraient certainement ceux d’une grande majorité de ceux qui liront ce papier. Et la peur des amis de mes amis. Et la peur qu’ont aussi les pauvres, les pauvres, tous les opposants, le peuple – que le candidat néonazi désigne déjà comme ses ennemis. Croyez, c’est avec douleur et dégout que je transcris et traduit toute cette ignominie. Mais l’indignation et la colère contre toute cette mer de boue qui traverse le Brésil, plus la solidarité avec ceux qui sont déjà menacés d’humiliation, de torture et d’assassinat, sont plus fortes que la peine et la nausée.

Hanna Arendt disait que les nazis sont « une bande d’hommes déclassés qui cherchent à ôter aux autres leur sens de la réalité. » Voici donc Bolsonaro dans ses mots. Réflechissez. Et faites circuler ces informations.

– Je suis favorable à torture. (…) L’erreur a été de torturer et de ne pas tuer
– (Etant élu) je fermerai le Congrès et je donnerai le coup d’état le jour même. Je pars pour la dictature
– Je suis le seul député qui a voté contre tout projet des droits du travail pour les femmes de ménages
– Des politiques pour que la mortalité infantile arrête d’augmenter ? Cela a à voir avec l’alimentation de la mère, beaucoup de femmes enceintes n’ont pas d’hygiène buccale
– J’ai l’immunité pour dire que je suis homophobe. Avec grand orgueil
– Lula a annoncé hier un million de maisons populaires. J’aurai aimé qu’avec cette proposition soit aussi annoncé un million de ligatures et de vasectomies
– Sur Hitler : Il faut comprendre ce qui s’est passé à cette époque-là. Il avait le plan de dominer le monde et d’imposer sa race. Les vainqueurs d’une bataille imposent leur volonté. Et Hitler voulait imposer sa volonté. C’est logique, aujourd’hui on n’admettrait pas cela. À cette époque là, c’était une autre histoire. Un seul homme voulait cela, et tous en Allemagne l’ont rejoint. (Journaliste : Pour vous, il y a quelque chose d’admirable chez Hitler ?) Professionnellement il a été un grand stratège. Quand tu as un général, ici au Brésil, ou dans n’importe quelle armée du monde, lui, le général, doit être prêt pour annihiler l’autre pays, pour détruire l’autre pays pour défendre son peuple
– Excuse-moi, à travers le vote tu ne changeras rien dans ce pays. Rien, absolument rien. Tu ne pourras changer, malheureusement, le jour où l’on engagera une guerre civile ici, à l’intérieur. En faisant un travail que le régime militaire n’a pas fait. En assassinant environs trente mile. À commencer par Fernando Henrique Cardoso (ex président du Brésil et qui se refuse aujourd’hui à soutenir le vote contre Bolsonaro) Non, il ne faut pas le laisser de côté. Oui, en assassinant. S’il y a quelques innocents qui vont mourir, c’est très bien. Dans n’importe quelle guerre, il y a des innocents qui meurent.
– Nous allons fusiller tous ceux qui soutiennent le PT ici, dans l’Etat du Acre (en faisant le geste d’une rafale de mitraillette)
– Sur l’esclavage, sur les noirs : Les Portugais ne mettaient même pas les pieds en Afrique. Ce sont les nègres eux-mêmes qui livraient les esclaves (…) Qu’est-ce que c’est cela d’avoir une dette historique avec les noirs ? (À une journaliste noire qui lui demande ce qu’il ferait si son fils tombait amoureux d’une noire) Écoute, nègre, je ne vais pas discuter promiscuité avec toi. Je ne cours pas ce risque, et mes fils ont eu une bonne éducation, et n’ont pas vécu dans des environnements comme sont lamentablement les tiens. ( Le non de l’interveiweuse est Preta, ce qui en brésilien veut dire nègre. La traduction n’est pas exact dans sa littéralité, mais elle rend bien l’effet de discours)(…) (Les nègres) ne servent même pas pour procréer (…) Je ne rentrerai pas dans un avion piloté par un nègre. Je n’accepterai pas d’être opéré par un nègre
– Trump est en train de faire un excellent gouvernement dans son pays
– (à une femme députée qui l’interpelle) Je (ne) te viole pas parce que tu ne mérites même pas ça
– Quelques mesures si je suis élu : zéro budget pour les ONG qui défendent les droits de l’homme … Tout propriétaire rural aura le droit d’avoir des armes …
– Où il y a une réserve indienne, il y a une richesse dans le sous-sol. Il faut changer cela …

Voici ce qu’a dit Bolsonaro par téléphone, lors de la manif de soutien à sa candidature le samedi 20 octobre – manif qui venait en contre-point à celle de gauche en soutien de Haddad (traduction faite et envoyée par des amis Brésiliens) :

« Cette bande (de gauche), si elle veut rester ici (au Brésil), elle devra se soumettre à la loi de chacun d’entre nous. Sinon, elle ira soit en taule, soit dehors du Brésil. Ces marginaux rouges (couleur du Parti des Travailleurs et du MST) seront bannis de notre patrie (…). Lula, tu vas pourrir dans la prison ! Mais ne t’en fais pas, bientôt, tu auras la compagnie de Lindenberg Faria (Sénateur du Parti des Travailleurs très actif pendant les élections et grand défenseur de Dilma au moment de sa destitution) pour jouer aux domino avec toi ! Puis Haddad, il est en chemin, mais ce ne sera pas pour te rendre visite, non ! Ce sera pour rester quelques années à tes côtés en prison. Vous vous aimez tellement, n’est-ce pas ? Eh bien, vous allez pourrir dans la prison ensemble ! Petralhada (bande du PT, parti des travailleurs) vous n’aurez plus de voix dans notre patrie !

J’effectuerai le plus grand nettoyage jamais vu dans l’histoire du Brésil. Vous verrez une armée fière qui travaillera en collaboration avec le futur du Brésil. Petralhada(bande du PT) vous aurez la police dotée d’un soutien juridique pour appliquer la loi sur votre dos.

Quand à vous, les bandits du MST (Mouvement des Sans Terre) et MTST (Mouvement de Travailleurs sans toit) vos actions seront qualifiées tout de suite comme des actions terroristes ! Folha de São Paulo, vous n’aurez plus un centime de la part du gouvernement ! (Folha de Sao Paulo : Quotidien qui vient de dévoiler un grand scandale concernant l’envoi illégal de milliers de fake news financé et pas déclaré par des grands entreprises et utilisés vraisemblablement par ce candidat pour salir l’image de Haddad.)

Et quant à vous qui m’écoutez depuis l’Avenue Paulista (Avenue de São Paulo où se tenait la manifestation en faveur de son élection), vous êtes en train de sauver le Brésil ! Restez mobilisés !

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Source: http://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-la-transition-religieuse-bresilienne-et-la-victoire-de-bolsonaro-un-facteur-de-poids.html

La transition religieuse au Brésil et la victoire de Bolsonaro, président évangéliste pentecôtiste

mercredi 31 octobre 2018,

par José Eustáquio DINIZ ALVEZ

Jairo Bolsonaro (63 ans) est le premier président chrétien, avec un discours évangélique pentecôtiste, à atteindre le palais du Planalto (Présidentiel) suite à un vote populaire. Les présidents Café Filho [1], qui était presbytérien, et Ernesto Geisel [2], qui était luthérien, étaient arrivés à la présidence par une élection indirecte.

Dans son premier discours après son élection à la présidence du Brésil le 28 octobre 2018, Jair Bolsonaro a cité plusieurs fois Dieu et a déclaré : « Notre slogan est allé chercher dans ce que beaucoup appellent une boîte à outils pour réparer l’homme et la femme ; cette boîte à outils est la Sainte Bible. Nous avons été dans l’Evangile de Saint Jean (8:32) où il est dit : “vous connaîtrez la vérité et la vérité rendra libres”. »

Bien qu’il se soit déclaré catholique, le 12 mai 2016, Bolsonaro s’est laissé baptiser dans les eaux du Jourdain (où la Bible dit que Jésus aurait été baptisé). La cérémonie de baptême a été présidée par le pasteur Everaldo, président du Parti social chrétien (PSC). Le côté incontestablement évangélique de la famille vient de la première dame, Michelle de Paula Firma Reinaldo Bolsonaro (âgée de 38 ans) – c’est la troisième femme de Bolsonaro – qui fréquente régulièrement les temples évangéliques et est accompagnée de son mari.

En cas de doute sur la foi du nouveau président brésilien, les résultats des élections ne laissent aucun doute sur le fait que Jair Bolsonaro a été élu, fondamentalement, avec le vote évangélique, compte tenu de la variable religieuse.

Au deuxième tour, il y avait 104,8 millions de votes valides (sans les nuls et les blancs), avec pour Jair Bolsonaro 57,8 millions (55,13%) et pour Fernando Haddad 47,0 millions (44,87%). La différence était de 10,76 millions de voix.

L’enquête de Datafolha du 25 octobre a révélé une intention de voter à 56% pour Bolsonaro et 44% pour Haddad (chiffres très proches du résultat réel). Cette recherche a également donné l’intention de voter, selon les préférences électorales des diverses confessions religieuses. En appliquant les pourcentages trouvés dans l’enquête au nombre de votes valides (104,8 millions de votes), nous pouvons estimer le nombre d’électeurs par segment religieux, comme indiqué dans le tableau ci-dessous.

Dans la première colonne du tableau ci-dessous, le poids de chaque groupe religieux estimé dans l’échantillon de l’enquête Datafolha : 56% pour les catholiques, 30% pour les évangéliques, 7% pour les non-religieux, 1% pour les athées et les agnostiques, etc. Dans la deuxième colonne, vous trouverez le nombre d’électeurs pour chaque confession religieuse (ou non religieuse) en fonction des informations de la colonne précédente appliquée au nombre de votes valides. Les colonnes 3 et 4 indiquent les pourcentages de l’intention de vote, en tenant compte de la variable religieuse, pour les deux candidats. Les colonnes 5 et 6 indiquent le nombre de votes pour chaque candidat, en tenant compte des intentions de vote de l’enquête Datafolha appliquée à l’ensemble des votes valides.

Il est à noter que Bolsonaro a peu gagné parmi les catholiques (il y avait pratiquement une situation de pat, une égalité) et également parmi les spirites [qui invoquent une relation avec des esprits, avec des morts : de spiritisme] et les autres religions (mais sans une différence aussi significative dans le nombre de voix). Haddad a gagné parmi les religions afro-brésiliennes, parmi les personnes qui se professaient sans religion et parmi les athées et les agnostiques (mais aussi sans différence significative dans le nombre de voix). Ce qui a fait la différence, c’est le poids du vote évangélique, puisque l’estimation indique que Bolsonaro compte plus de 11 millions de voix par rapport à Haddad dans l’électorat évangélique, dans toutes ses multiples dénominations [3].

Les chiffres ci-dessus ont été calculés à partir de l’intention de vote de 56% contre 44%, mais le résultat final du 28 octobre indiquait 55,13% pour Bolsonaro et 44,87% pour Haddad. De cette manière, le tableau ci-dessous cherche à corriger les données du tableau précédent, à partir des résultats obtenus lors du second tour. Notez que le total des résultats est très proche des chiffres finaux (les écarts ne sont pas significatifs). Sans aucun doute, la différence positive que Bolsonaro a obtenue parmi l’électorat évangélique était suffisante pour compenser les défaites par rapport aux religions afro-brésiliennes, aux non-religieux et aux athées et agnostiques. Les 11,6 millions de suffrages que Bolsonaro a obtenus de plus que Haddad parmi les évangéliques étaient supérieurs à la différence totale enregistrée entre les deux candidats dans le résultat final (10,76 millions).

Ainsi, il ne fait aucun doute que le vote évangélique a été fondamental pour l’élection de Jair Bolsonaro. Bien que ne composant qu’un tiers de l’électorat, les dirigeants évangéliques sont très actifs en politique et récoltent les fruits d’années d’activisme religieux au sein de la société.

Comme le montrent Alves et al. [4], le Brésil connaît une transition religieuse majeure. En 1950, les catholiques représentaient 93,5% de la population et les évangéliques seulement 3,4%. Mais au cours des sept dernières décennies, le pourcentage de personnes se déclarant catholiques a diminué rapidement et a atteint 64,6% en 2010. Parallèlement, les évangéliques (traditionnels et néo-évangéliques, les « born again ») ont augmenté pour atteindre 22,2% en 2010. Ont aussi augmenté les autres religions (comme les spirites, etc.) et le pourcentage de personnes qui se déclarent sans religion.

Par conséquent, la transition religieuse brésilienne se caractérise par une modification du rapport de forces entre les deux groupes les plus importants (avec le déclin des catholiques et la montée des évangéliques) et par une pluralité religieuse plus marquée, notamment par une augmentation significative du nombre de personnes qui se considèrent sans religion.

Cette transition religieuse se produit de manière différenciée entre les régions : le Nord, le Sud-Est et le Centre-Ouest sont les régions les plus avancées dans le changement de corrélation des forces entre catholiques et évangéliques et qui présentent la plus grande pluralité religieuse. Le Nord-Est est la région qui compte la plus grande proportion de catholiques et la plus petite pluralité. La région du sud se trouve dans une situation intermédiaire entre le nord-est et le sud-est de la transition. Bien entendu, ces changements religieux ont un impact sur les résultats des élections.

Pour tester la relation entre transition religieuse et vote au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2018, le graphique ci-après présente le rapport entre le ratio des taux de vote valides dans Bolsonaro et Haddad (RBH) et le ratio entre le nombre d’évangéliques et le nombre de catholiques (REC), pour tous les Etats de la République fédérale du Brésil, selon les données du recensement démographique de 2010 (qui sont les dernières données disponibles de l’IBGE – Institut brésilien de géographie et de statistique). Autrement dit, le tableau teste si l’avance évangélique dans les Etats [liste des Etats avec leur acronyme] est corrélée à une plus grande proportion de votes pour Bolsonaro et si la plus grande présence catholique est corrélée à une plus grande proportion de voix en faveur d’Haddad.

Comme le montre la courbe exponentielle rouge du graphique, il existe une relation positive entre l’avancée de la transition religieuse et le vote de Jair Bolsonaro (avec un R2 de 52%). De toute évidence, la variable religion n’est pas la seule à expliquer le résultat électoral de 2018, mais elle avait un poids fondamental.

On peut noter sur le graphique que les quatre Etats [5] les plus avancés de la transition religieuse (Rondônia, Roraima, Acre et Rio de Janeiro) ont donné une victoire retentissante au candidat du Parti social-libéral. Les Etats du Nordeste (qui ont la plus faible proportion d’évangéliques) ont donné une victoire significative au candidat PT. Le petit Etat du Piauí, qui a le plus faible REC (catholiques), est celui qui a donné la plus grande proportion de voix à Haddad (RBH pourtant inférieur). Mais comme la religion n’explique pas tout, le cas de Santa Catarina montre que la deuxième plus forte proportion de votes pour Bolsonaro (taux élevé de RBH) s’est produite dans un Etat où la présence évangélique est faible (faible ratio de catholiques – REC).

Jair Bolsonaro lors du culte dans le temple de l’Assemblée de Dieu (Asemmbleia de Deus), avec le pasteur très connu : Silas Malafaia

En bref, le vote évangélique a été décisif lors de l’élection présidentielle de 2 018. En raison de l’égalité distributive du vote au sein de la population catholique, la grande victoire de Bolsonaro parmi les évangéliques (plus de 11 millions de voix) a été suffisante pour assurer un avantage d’un peu moins de 11 millions de voix (les 10,76 mentionnés) lors du deuxième tour du 28 octobre.

L’avancée des évangéliques dans la société est un processus connu. L’avancée des évangéliques en politique (comme dans le Front parlementaire évangélique) est également un processus connu. Ce qui pourrait être considéré comme une surprise, c’est l’anticipation de l’arrivée des évangéliques au palais présidentiel (Planalto) et l’ampleur de la victoire en 2018. Les évangéliques sont sans aucun doute devenus une force politique décisive.

Il reste à voir si cela deviendra soit un vecteur d’avancée de l’entreprenariat et de réduction de la pauvreté (comme le prêche « la théologie de la prospérité » des évangéliques), soit un vecteur de conservatisme comportemental et de restriction des libertés démocratiques, comme le confirme l’orientation du capitaine Jair Messias Bolsonaro.

Le monde fonctionne par « cycles ». Le cycle actuel, du moins à court et à moyen terme, tend à favoriser l’influence évangélique au Brésil.

Publié sur la revue Ecodebate, traduction de A l’Encontre

José Eustáquio Diniz Alves, est professeur titulaire auprès de l’Ecole nationale de sciences statistiques – ENCE-IBGE.

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Source: http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article46711

Brésil : Une chronique du pire annoncé, le fascisme par le vote

mardi 30 octobre 2018,

par Autres Brésils

Le Brésil connaît sa pire crise sociale, économique et politique depuis la fin de la dictature civilo-militaire.

L’extrême violence de la campagne présidentielle, d’août à octobre 2018, est une étape de plus dans la montée de l’autoritaire institutionnel et du discours de haine, notamment sur les réseaux sociaux. Mais les résultats du second tour ont été tels qu’ils ont abasourdi même les plus pessimistes d’entre nous. Sur fond de rejet des élites et de vote anti-système, la démocratie a une nouvelle fois permis l’ascension du fascisme.

Le dimanche 28 octobre, le candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro (Parti social-libéral, PSL) a remporté le scrutin avec presque 58 millions de votes ( 55,13% des voix exprimées), face au candidat du Parti des Travailleurs, Fernando Haddad. Bolsonaro a pu compter avec le soutien d’une partie des élites traditionnelles, notamment les grands propriétaires terriens, des lobbies pro-armement et des puissantes églises évangélistes, les « 3B » : Bœuf, Balles et Bible. À cette coalition pestilentielle s’ajoute le renfort des communicants et financeurs états-uniens, comme Steve Banon, et leurs virales « fake news ».

Démystifier Bolsonaro !

En direct, sans cacher son désarroi, Autres Brésils a rappelé lors de ses différentes interventions que le candidat élu est la promesse de plus de violence, un faux dégagisme, l’aboutissement de la bataille politique pour le pouvoir qui avait provoqué le coup d’État parlementaire en 2016. La victoire de Bolsonaro, député qui avait dédié son vote en faveur de la destitution de l’ex-présidente Dilma Rousseff à la mémoire de son tortionnaire, est celle de la banalisation des propos et des actes racistes, sexistes, homo- et transphobes d’une partie non-négligeable de la société brésilienne. C’est une réaction au rôle des mouvements féministes, noirs et LGBTI dans l’élection de justesse de Dilma Rousseff, qui vise à réinstituer un système autoritaire tourné vers les « citoyens de bien », promouvant les « droits de l’homme pour les hommes droits » et la hiérarchie sociale et genrée.

Faux-prophète anti-corruption, Bolsonaro a 27 ans de carrière dans des partis mêlés aux différents systèmes de corruption faisant l’objet d’enquêtes en cours. Une procédure vient d’ailleurs d’être ouverte pour financement illégal de campagne politique.

Ne nous y trompons pas, le vainqueur est tout ce qui a été annoncé et les coalitions qui le soutiennent ne se sont pas encore pleinement révélées : elles sont maintenant légitimées et encouragées par la haine institutionnalisée qui promeut la torture et les exécutions sommaires pour nettoyer le pays de celles et ceux qui sont définis comme « rouges » ou vagabonds. L’expression un « bon bandit est un bandit mort » est à prendre au sérieux dans un pays où la criminalisation des mouvements sociaux et la multiplication des assassinats des défenseurs des droits humains n’ont jamais été aussi fortes.

Il n’est guère surprenant que le premier discours du vainqueur de ces élections présidentielles ne soit pas une conférence de presse mais un Facebook Live suivi d’une prière sur une chaîne nationale. Le futur président a promis le respect des libertés d’entreprendre et de confession. On assiste à l’avènement d’une théocratie où les libertés civiles et politiques ainsi que les droits du travail et la défense de l’écosystème et l’équilibre environnemental planétaire seront les cibles de prédilection. Dès le lendemain des élections, apparaît ainsi un appel à la jeunesse pour qu’elle dénonce les professeur.es qui « essayeraient de les endoctriner ».

Leurs existences menacées, mouvements sociaux, intellectuel.le.s, étudiant.e.s et autres acteurs et actrices de la société civile organisent la résistance.

Les mouvements sociaux, les milieux artistiques, culturels, universitaires ainsi que les partis politiques prennent progressivement conscience de l’ampleur de la défaite. Une constatation s’impose : de toutes les stratégies, la plus capable d’affronter le spectre fasciste qui menace le Brésil est la résistance active et constante des femmes, notamment des femmes noires. En organisant des rassemblements massifs, des rencontres, des assemblées et des ateliers d’auto-défense, ces femmes nous ont montré que le combat contre l’horreur fasciste sera dans une grande mesure une lutte féministe intersectionnelle. Redoublant d’inventivité face à l’urgence créée par l’arrivée de l’autoritarisme, les opposants à Bolsonaro se sont organisés pour discuter dans la rue avec les indécis, pour renouer avec ce qui est un des fondements de la démocratie : reconnaître autrui comme son égal.

Fidèle à son engagement profondément démocratique et anti-fasciste, l’association Autres Brésils continuera à décrypter l’actualité brésilienne pour un public francophone et à lutter pour la reconnaissance de la diversité des différents Brésils.

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Source: https://www.mediapart.fr/journal/international/291018/bresil-qui-profite-l-election-de-bolsonaro?onglet=full

Brésil : à qui profite l’élection de Bolsonaro – Agrobusiness, évangélistes, armée, milices, Trump…

lundi 29 octobre 2018,

par Jean-Mathieu ALBERTINI

Avec plus de 55 % des voix, Jair Bolsonaro, candidat de l’extrême droite, a été officiellement déclaré dimanche soir élu à la présidence du Brésil. Fernando Haddad, son adversaire du Parti des travailleurs (PT), a recueilli 44,8 % des suffrages. Agrobusiness, évangélistes, armée, milices…, secteur par secteur, voici les principaux bénéficiaires de ce scrutin.

Sommaire

1. Les secteurs agricole, (...)
2. La Bourse et les intérêts
3. Les évangéliques
4. Les militaires
5. La police
6. La milice
7. Les États-Unis

Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.-

Avec plus de 55 % des voix, Jair Bolsonaro, candidat de l’extrême droite, a été officiellement déclaré dimanche soir élu à la présidence du Brésil. En dépit d’un recul de dernière minute dans les intentions de vote, le candidat du Parti social-libéral s’impose au second tour face à Fernando Haddad, son adversaire du Parti des travailleurs (PT). Les résultats annoncés par le Tribunal supérieur électoral (TSE) donnent 55,2 % des voix à Bolsonaro contre 44,8 % à Haddad.

Dans ses premières déclarations, Jair Bolsonaro, 63 ans, a annoncé qu’il gouvernerait la quatrième démocratie la plus peuplée au monde en s’appuyant sur la Bible et la Constitution. Il a également déclaré que toutes ses promesses de campagne seraient tenues. Lui qui a été élu à sept reprises au Congrès et a adhéré à neuf partis différents au cours de sa carrière politique, a promis de réprimer la criminalité en accordant plus d’autonomie et de liberté aux forces de police, qui seraient autorisées à tirer sur les criminels. Il propose aussi d’assouplir les lois sur le contrôle des armes afin de permettre à ses compatriotes de se défendre par eux-mêmes.
Secteur par secteur, voici à qui profite l’élection de Bolsonaro au Brésil.

1. Les secteurs agricole, minier et de l’infrastructure

Les ruralistas, la branche la plus conservatrice de l’agrobusiness, sont derrière Bolsonaro. Son discours radical, notamment contre les droits des peuples indigènes « qui n’auront plus 1 cm de terre », fait mouche. Les institutions de protection de l’environnement telles que l’IBAMA, déjà mal en point, devraient souffrir de fortes coupes budgétaires, au vu des déclarations de Bolsonaro. Beaucoup de nouvelles terres devraient être disponibles pour planter du soja et faire paître le bétail. « Au travers de décrets provisoires, le président peut faire beaucoup de dégâts, se désole Christian Poirier, de l’ONG Amazon Watch. Si la justice ne rend pas de décisions contraires ou si elle tarde, ces décrets discrétionnaires peuvent avoir des résultats catastrophiques. »

Sous la pression d’une partie moins conservatrice de l’agrobusiness, qui craint les conséquences d’une telle politique sur les exportations, Bolsonaro semble avoir reculé sur la sortie de l’accord de Paris sur le climat. Mais le cadre général reste le même : un de ses conseillers a récemment déclaré souhaiter assouplir les lois qui luttent contre l’esclavage moderne.

Mais au-delà de l’aspect légal, les grilheiros, les voleurs de terres publiques, et les madeireiros, les trafiquants de bois, « vont penser avoir le feu vert pour multiplier leurs actions mafieuses. La violence dans les campagnes va exploser ». Bolsonaro qualifie le MST (Mouvement des sans-terres) de « terroriste » et appelle les propriétaires terriens à tirer sur ses militants.

Bolsonaro veut aussi alléger la réglementation relative aux études d’impact environnemental. De nombreux projets de grands barrages, de mines géantes ou de chemins de fer pour transporter le soja pourraient ainsi être débloqués. Les secteurs minier et de l’infrastructure devraient donc également bénéficier de ce mandat. La destruction de la forêt amazonienne devrait rapporter gros.

2. La Bourse et les intérêts privés

Dès l’annonce du succès probable de Bolsonaro, la Bourse est à la hausse. Mais pour Carlos Pinkusfeld, économiste à l’UFRJ (université fédérale de Rio de Janeiro), « la Bourse ne s’intéresse pas aux intérêts du pays. Le “marché” est composé d’opérateurs financiers qui cherchent à réaliser de grands profits à court terme ». L’économiste souligne également que le PT (le Parti des travailleurs) sert d’épouvantail pour ces acteurs, malgré des profits records durant la période pétiste, « pour une question d’idéologie primitive ».

Malgré la confiance qu’inspire son conseiller économique, l’ultralibéral Paulo Guedes, l’incertitude introduite par des annonces contradictoires, notamment sur les privatisations ou les impôts, a fait reculer certains entrepreneurs.

Mais beaucoup le soutiennent en espérant influencer un président qui assume ne rien connaître en en économie. Sur l’éducation, sa mesure phare consiste à généraliser l’enseignement à distance. Elle lui a été soufflée par le probable ministre de l’éducation, à la tête d’une entreprise d’enseignement à distance. Les actions de Taurus, le fabriquant d’armes, sont à la hausse, stimulées par la perspective d’une libéralisation de l’accès aux armes pour la population.

Bolsonaro était un député obscur et, de ce fait, il manque de bons gestionnaires dans son carnet d’adresses. « C’est aussi pour ça que les militaires auront une aussi forte participation dans son gouvernement », précise le professeur. Un de leurs projets, la continuation de l’usine nucléaire d’Angra, estimé à 4,5 milliards d’euros, devrait booster ce secteur. « Mais les généraux ne sont pas ultralibéraux comme Guedes. Ça peut générer des problèmes dans son gouvernement à court ou moyen terme. » Si le conseiller économique de Bolsonaro quitte le navire, impossible de prévoir la réaction du « marché » ou de Bolsonaro.

Avec un système fiscal qui contribue déjà à renforcer les inégalités, le fossé entre riches et pauvres devrait se creuser. « Certains vont s’enrichir, mais difficile de savoir ce que ce gouvernement va mettre en place », reconnaît Carlos Pinkusfeld. Le candidat a refusé les débats durant le deuxième tour et a interdit à son économiste de s’exprimer après une bourde sur les impôts. « Mais avec les réformes annoncées qui devraient entraîner une augmentation du marché informel, les entrepreneurs auront à disposition une main-d’œuvre meilleur marché, alors que les mouvements sociaux seront persécutés. Une sorte de paradis patronal. »

3. Les évangéliques

Mille trois-cents Églises existent au Brésil, détaille Christina Vital, professeur de sociologie à l’université fédérale Fluminense (UFF). « Difficile de parler d’un intérêt commun. Mais l’Assemblée de Dieu et l’Église universelle du royaume de Dieu (IURD) se distinguent. » La très puissante Église universelle du royaume de Dieu a tout misé sur Bolsonaro en le soutenant directement via son réseau d’églises et de médias. Elle espère un retour sur investissement, notamment à travers le maintien de l’exemption fiscale sur ses temples, « remise en cause de manière plus véhémente à partir de 2017 », précise la sociologue. L’Assemblée de Dieu souhaite amplifier son réseau de radios et télévisions par de nouvelles concessions. Les deux Églises veulent aussi renforcer des partis qui soutiennent leurs intérêts. Christiana Vital souligne aussi la volonté de celles-ci d’évangéliser les indigènes, une tâche plus simple à mener si leurs droits sont réduits.

Les évangéliques ne sont pas des néophytes et agissent politiquement depuis les années 1930. Mais ils ont assumé un rôle de premier plan à partir du gouvernement Lula et ne comptent pas reculer. « Le Front parlementaire évangélique est plus puissant que jamais et peut encore croître durant ce mandat. »

4. Les militaires

« Au sein des forces armées, il y a une nette préférence pour Bolsonaro, précise Arthur Trindade Maranhão Costa, ancien capitaine de l’armée et ex-secrétaire de la sécurité publique du district fédéral. La question est de savoir comment s’établiront les relations institutionnelles entre son gouvernement et l’armée. » Plusieurs généraux de réserve vont en tout cas intégrer son gouvernement et 72 militaires ont également été élus à des postes de députés fédéraux et d’États [1]. Le retour des militaires au pouvoir est bien perçu par une partie de l’armée, mais d’autres sont plus réticents, craignant que l’image très positive de l’institution ne se dégrade si le gouvernement Bolsonaro est un échec.

Les 27 ans de mandat de Bolsonaro comme député ont été essentiellement consacrés à la défense des intérêts particuliers d’une partie de l’armée, qui bénéficie d’énormes avantages au Brésil. La réforme des retraites annoncée par Bolsonaro devrait exclure les militaires.

Arthur Costa précise cependant que les commandants ne voient pas d’un bon œil l’utilisation de leurs forces dans des activités de police. « Or, si la situation dégénère, l’armée devrait être déployée sur différentes fronts. » Finalement, les militaires devraient goûter au pouvoir, mais l’obsession qu’a le nouveau président de chercher des solutions militaires à tous les problèmes entraînera fatalement une surcharge de tâches pour l’armée.

5. La police

Pour Arthur Costa, également professeur à l’UNB (université de Brasília), « même si sa proposition de donner carte blanche aux policiers pour tuer ne va pas plus loin, il a déjà montré clairement qu’il ne prétend pas améliorer les mécanismes de contrôle de l’activité policière. » Or, la police brésilienne est déjà la plus violente du monde, tuant plus de 5 000 personnes par an.

En dehors de cette promesse d’impunité, Arthur Costa ne croit pas que les policiers tireront un bénéficie d’un gouvernement Bolsonaro. « Rien dans son programme ne laisse penser que l’État fédéral interviendra plus dans la sécurité publique. » Actuellement, les polices militaire et civile relèvent de la compétence de chaque État de la fédération. « Son projet se limite à quelques lois, prétend supprimer le ministère de la sécurité publique et ne propose rien sur les salaires ou l’investissement dans le renseignement. » En clair, les policiers, mal équipés, mal préparés, devraient continuer, comme aujourd’hui, à tuer et à mourir.

S’agissant de la police fédérale (PF), en première ligne dans les opérations du Lava-Jato (la gigantesque opération anticorruption brésilienne, débutée en 2014), le spécialiste pense « peu probable » qu’elle perde en autonomie. « La police fédérale sera mise à l’épreuve si un proche de Bolsonaro est mis en cause dans un scandale de corruption sous son gouvernement. »

6. La milice

« La milice est composée essentiellement de policiers et d’agents de sécurité. Si Bolsonaro accorde des pouvoirs d’exception à la police, notamment carte blanche pour tuer, ses membres vont en profiter pour assassiner impunément et constituer une structure mafieuse encore plus puissante », explique sans détour Bruno Paes Manso, spécialiste de la milice de Rio, ces organisations créées dans les années 1980 pour lutter contre l’influence des trafiquants.

Elles ont très vite dérivé vers une organisation mafieuse contrôlant la distribution de services, taxant commerces et habitants… La milice est impliquée dans le trafic de drogue et exécute quiconque contrarie ses intérêts, notamment Marielle Franco [2], probablement assassinée sur son ordre. Aujourd’hui, deux millions de personnes vivent sur des territoires sous leur influence.

Avant qu’elles ne deviennent infréquentables en 2008, à la suite d’une commission d’enquête parlementaire (CPI), elles étaient publiquement défendues par de nombreux hommes politiques, dont le clan Bolsonaro. Le fils de Bolsonaro a d’ailleurs voté contre l’ouverture de cette CPI. En février, Jair Bolsonaro a de nouveau relativisé l’action des milices.

Pour le professeur, la lutte contre les milices est déjà largement insuffisante. « Mais sous Bolsonaro, elles ne seront non seulement plus combattues mais stimulées. » La milice n’a pas appuyé directement le candidat, précise Bruno Paes Manso, « pour des questions d’image, mais les miliciens ont bien compris où se trouvaient leurs intérêts. »

7. Les États-Unis

« Sans aucun doute, ce seront les principaux bénéficiaires de la politique extérieure de Bolsonaro », assure Mauricio Santoro. Il a déjà fait de nombreuses déclarations en ce sens, « en affichant son affinité idéologique avec Trump » [3]. Les États-Unis pourront tirer parti d’un allié primordial et particulièrement fidèle en Amérique du Sud, « sur toute la politique extérieure américaine, mais surtout sur le dossier du Venezuela. Trump devrait pousser Bolsonaro à prendre des sanctions, ce que les gouvernements précédents se refusaient à faire ».

Pour le chercheur, c’est une alliance clé pour les États-Unis, après des années de relations conflictuelles marquées par la défiance et des affaires d’espionnage au plus haut niveau. « Ce serait une victoire considérable pour les États-Unis de Trump. » Pour Bolsonaro, cela peut permettre d’éviter des critiques trop fermes en cas de non-respect des normes démocratiques.

Reste que copier le programme de Trump, jusqu’aux critiques contre la Chine, économiquement très liée au Brésil, peut avoir de sévères conséquences, tout comme ses bravades sur l’écologie, qui peuvent lui fermer certains marchés européens. Chaque fois que le Brésil a voulu se rapprocher des États-Unis, l’histoire s’est mal terminée, explique Mauricio Santoro. « Le Brésil est un pays en développement dont les intérêts n’ont rien à voir avec ceux des États-Unis. Le Moyen-Orient est pour nous un débouché économique important. » Or, la volonté, sous la pression des évangéliques, de déplacer l’ambassade à Jérusalem (comme l’ont fait les États-Unis en mai dernier [4]) devrait lui attirer l’inimitié des pays arabes. « Mais je ne pense pas qu’il arrive à faire tout ce qu’il dit sur ce sujet ; de puissants intérêts locaux devraient tenter de l’en empêcher. »

Reste que le président américain, Donald Trump, l’a appelé dimanche soir pour le féliciter et les deux hommes ont exprimé leur intention de travailler « côte à côte pour améliorer la vie des Américains et des Brésiliens », affirme un communiqué de la Maison Blanche.

Notes

[1] https://www.reuters.com/article/us-brazil-election-generals-insight/the-squadron-of-ex-military-men-behind-bolsonaros-rise-in-brazil-idUSKCN1MX1QX

[2] ESSF (article 43619), Rio de Janeiro (Brésil) : l’assassinat de Marielle Franco révèle la toute-puissance des milices.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=bI-_P6K8YXU

[4] https://www.mediapart.fr/journal/international/110518/l-ambassade-des-etats-unis-s-installe-jerusalem-malgre-les-protestations

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