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Erdogan notre « ami », notre « Frère »

mardi 13 novembre 2018, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/erdogan-notre-ami-notre-frere/

Erdogan notre « ami », notre « Frère »

par Valérie Toranian

12 novembre 2018

« Go and f… yourself. Vous n’êtes pas le bienvenu chez nous », a déclaré Yann Barthes vendredi 9 novembre au soir sur TMC, commentant l’arrivée du président américain Donald Trump à Paris, pour les cérémonies de commémoration de la Grande guerre. L’animateur de l’émission Quotidien, qu’on a connu moins consensuel, a recueilli les applaudissements hilares du public tout acquis à sa cause antitrumpienne comme l’écrasante majorité des médias français.

Un « Go and f… yourself too, Mr Erdogan » aurait aussi eu de la gueule et serait apparu plus courageux. Après tout, le chef de l’État turc, contrairement à son homologue américain, est responsable de l’emprisonnement de dizaines de milliers de journalistes, humoristes, écrivains, universitaires, professeurs, fonctionnaires, tous suspectés d’être des « ennemis de la nation ». Après tout, 55 000 prisonniers d’opinion, cela pourrait chatouiller la conscience des humanistes. Et la politique d’épuration ethnique menée par le gouvernement d’Erdogan à l’encontre des Kurdes de Syrie et de Turquie, qui se déroule au grand jour depuis des années, pourrait faire sursauter les amis de la paix et de la liberté…

« L’outrance d’Erdogan est dans ses actes : persécutions, emprisonnements, menaces, bombardements, soutien aux brigades islamistes terroristes dans le nord de la Syrie… »

Mais reconnaissons-le, Erdogan est un moins bon « client » que Trump pour faire des blagues. Pas de tweets incendiaires, pas de grimaces de clown ni de brushing jaune poussin, pas de gesticulation intempestive. Non, son outrance à lui est dans ses actes : persécutions, emprisonnements, menaces, bombardements, soutien aux brigades islamistes terroristes dans le nord de la Syrie… Les journalistes, il ne leur déclare pas sa haine via Twitter, il les condamne à des années de prison. Et certains périssent assassinés.

S’adressant aux 70 chefs d’État rassemblés au pied de la tombe du Soldat inconnu, Emmanuel Macron a déclaré : « Les traces de cette guerre ne se sont jamais effacées ni sur les terres de France, ni sur celles de l’Europe et du Moyen-Orient, ni dans la mémoire des hommes partout dans le monde. » Les traces de cette guerre, ce sont aussi celles du premier génocide du siècle, perpétré à la faveur du chaos mondial par le gouvernement turc, contre les populations arméniennes en 1915-1916.

Quitte à inviter le président turc, chantre du nationalisme haineux que le président français dénonce dans ce même discours, Emmanuel Macron aurait pu faire preuve d’un peu de courage et être fidèle à sa stratégie du « en même temps ». J’invite le président turc, realpolitik oblige (l’Union européenne lui est « reconnaissante » d’avoir stoppé l’afflux des migrants qui transitaient par la Turquie) mais je n’oublie pas d’évoquer le génocide arménien. Puisqu’on parle de la période 14-18. De mémoire. De « démons anciens » qui resurgissent. Puisqu’il faut tirer des leçons.

« La brutalité, la violence qui s’exercent de façon chronique au sein de la Turquie depuis cent ans est l’héritage de ce crime impuni. »

La seule leçon qu’ait tirée Recep Tayyip Erdogan du génocide des Arméniens, puis des Grecs du Pont, est, hélas, que le crime est payant. La brutalité, la violence qui s’exercent de façon chronique au sein de la Turquie depuis cent ans est l’héritage de ce crime impuni. Toujours nié par les gouvernements turcs successifs. Un refoulé historique gigantesque dont la société civile turque mesure aujourd’hui le poids et les conséquences traumatisantes.

Il faut lire le très beau livre de Valérie Manteau, Le Sillon (éditions Le Tripode) qui vient d’être récompensé par le prix Renaudot : on y découvre le cœur battant de cette société civile, ses espoirs, son optimisme, son humour, son amour pour les écrivains et les poètes. Sa résilience malgré la terrible répression qui s’exerce sur elle. Mais jusqu’à quand ? Valérie Manteau déambule dans un Istanbul qu’elle adore sur les traces de Hrant Dink, journaliste arménien, militant charismatique pour la démocratisation de la Turquie, assassiné en 2007. Un symbole pour tout un peuple. Et pour l’auteure qui a travaillé à Charlie Hebdo et a vu ses amis assassinés par les terroristes islamistes en 2015…

Recep Tayyip Erdogan nous a délivrés un tout autre symbole ce weekend à Paris. Déambulant dans les rues sous bonne escorte, le président turc a été ovationné par des hommes et des femmes, agitant des drapeaux turcs et faisant le signe de la confrérie des Frères musulmans (quatre doigts relevés, le pouce replié). Tout au bonheur de ce bref bain de foule, Erdogan a salué ses supporters en leur adressant ce même salut (« rabia ») des Frères musulmans.

Le président turc a toujours été membre de la Confrérie islamiste née en Égypte en 1928 et qui prône le combat contre « l’influence corruptrice de l’Occident ». C’est en partie pour cette raison qu’il est en lutte politique avec l’Arabie saoudite, wahhabite, un fondamentalisme opposé à celui des Frères musulmans.

« Erdogan se moque copieusement des droits de l’homme en Arabie saoudite ou ailleurs. »

Le « Calife » d’Ankara rêve de reprendre aux Saoudiens le leadership du monde musulman sunnite. Il ne faut pas chercher ailleurs l’acharnement d’Erdogan à faire la lumière sur le crime odieux et barbare contre Jamal Khashoggi perpétré par les hommes de main de Riyad à l’intérieur du consulat d’Istanbul. Erdogan se moque copieusement des droits de l’homme en Arabie saoudite ou ailleurs. Mais Jamal Khashoggi était un opposant saoudien et un soutien des Frères musulmans. Une double bonne raison de plaider sa cause. Et de s’acheter à bas prix une réputation de défenseur de la liberté de la presse auprès des occidentaux. Un comble. Mais visiblement la tartufferie paye. Tout cela a valu un beau tapis rouge à Erdogan. Notre ami, notre Frère.

(Photo : Le président turc Recep Tayyip Erdogan à Paris le 11 novembre 2018.)