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France : Bienvenue en Lacrymalocratie, le régime où les victimes sont reines

jeudi 22 novembre 2018, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/11/20/31003-20181120ARTFIG00326-bienvenue-en-lacrymalocratie-le-regime-o-les-victimes-sont-reines.php

le 20/11/2018 à 20:06

Bienvenue en Lacrymalocratie, le régime où les victimes sont reines

Fatiha Boudjahlat

Les commémorations du centenaire de 1918 ont célébré beaucoup de choses, mais pas le fait qu’il s’agissait d’une victoire militaire de la France. Les programmes scolaires n’abordent pas non plus cette vérité, insistant sur le ressenti du Poilu, son « expérience combattante », ses sentiments. Victorieux, il n’est pourtant considéré et célébré que comme victime, un « malgré-lui » avant l’heure. De la guerre, de l’état-major, etc... C’est qu’il ne fait pas bon être vainqueur. Désormais, le seul statut reconnu et valorisé est celui de victime.

Les services de ressources humaines des médias et des universités ne sont plus intéressés par les Curriculum Vitae, recensant un parcours, une trajectoire, une formation, des actions, mais par les Curriculum Traumae, ou Victimae, corrélant la légitimité et la visibilité d’un militant à la somme de ses traumatismes ou des oppressions qu’il a subies.. L’expert n’est plus expert que de lui-même, de ses souffrances et de celles de ceux qui lui ressemblent. L’expert est témoignage. Ce qui compte est l’endroit d’où l’on parle. Ou plutôt d’où l’on prétend parler, tant les nouveaux militants gauchistes réactionnaires, indigénistes, néoféministes racialistes, sont eux-mêmes dans une construction identitaire individuelle et collective que nous serions bien avisés de déconstruire, suivant en cela leur exemple.

Les idées et les engagements sont désormais présentés comme le prolongement naturel de son identité. L’utérus et la teinte de l’épiderme déterminent les convictions et légitiment la prise de parole, dans cette « chromatocratie », pour reprendre le terme de François-Xavier Fauvelle. Puisque les idées sont l’extension de l’identité, en débattre et les contester revient à opprimer celui qui les formule. Le débat n’est plus possible, en tout cas il ne porte plus sur les idées, mais sur la personne qui les exprime.

C’est le règne de l’anti-politique : la ressemblance détermine et préempte le rassemblement, l’intérêt général n’existe plus ou est réduit à la somme d’intérêts communautaires. On renonce à une lecture de classe sociale. Ainsi Pierre Rosanvallon explique que « les individus sont dorénavant plus déterminés par leur histoire que par leur condition », condition socio-économique s’entend. Il ne faut donc plus s’attacher à la transformer, ce qui était l’honneur de la gauche... autrefois. Les modalités et les conditions de la mobilisation politique en sortent bouleversées. Vous êtes un trauma, ou vous n’êtes rien.

Chaque individu est ainsi invité à construire une identité à la carte. La carte victimaire.

Prenons simplement ce Hollandais qui intente une action en justice pour que l’état-civil modifie sa date de naissance et le rajeunisse de 20 ans... parce qu’il pense et ressent qu’il a 20 ans de moins et que son âge vécu, déconnecté de son âge administratif et biologique, le pénalise socialement et professionnellement, jusque sur Tinder. Façon d’accuser les femmes qui ne le choisissent pas de faire de la discrimination par l’âge. Il plaira à son patron et au régime de retraite puisqu’après tout, il faudra effacer 20 ans de cotisations sociales, non ? Justifiant la démarche, il explique être victime, rajoutant « nous sommes tous victimes de quelque chose. » Je suis ce que je décide d’être, et la position la plus prestigieuse et pourvoyeuse de droits est celle de victime. Invisibilisant et reléguant à l’arrière-plan les vraies victimes.

Je suis ce que je décide d’être, et la position la plus prestigieuse et pourvoyeuse de droits est celle de victime.

Prenons encore cet homme français marié, qui se perçoit et vit désormais comme femme. Sans changer biologiquement de sexe. Qui a un enfant avec son épouse et demande à être reconnu comme sa mère... Il faut reconnaître que la problématique du genre et du transgenre relance une ingénierie sociologique, sémantique et même juridique puisque la Cour d’appel de Montpellier a innové en créant le statut de parent biologique.

Remarquons que les exigences de certains transgenres reviennent à prolonger la subordination et l’effacement des femmes. Refusant l’opération de changement de sexe, dans un attachement assez contradictoire au pénis qui n’est plus un pénis masculin mais un pénis féminin en fait, des demandes sont relayées sur les réseaux sociaux et dans les universités pour ne plus parler de vagin mais de « trou de devant » : faute de quoi les transgenres qui se sentent femmes, tout en faisant le choix de conserver un pénis, se jugent discriminés ou exclus. Jusqu’à l’annulation récente, dans une université du Michigan, de la représentation des Monologues du vagin, pièce féministe s’il en est, pourtant pas assez inclusive envers les transgenres. Les serviettes hygiéniques deviennent discriminatoires, puisque ces femmes ne sont pas menstruées. Qu’est ce qui fait d’eux des femmes, alors ? Leur ressenti. Et étrangement, l’adoption de comportements dits féminins, somme de stéréotypes transmis par la société patriarcale. Nous arrivons en bout de course de l’incohérence, une course folle.

 » LIRE AUSSI - Géraldine Smith : « Aux États-Unis, chacun vit dans sa cave identitaire »

Mais finalement ce sont toujours les femmes qui trinquent, elles qui se sont battues pour leur visibilité, y compris celle de leurs corps. La moitié du genre humain doit encore s’effacer pour ménager le ressenti d’une minorité à l’intérieur d’une minorité. Alors que les néo-féministes inconséquentes soutiennent le droit des femmes à allaiter en public, combien de temps encore avant que des transgenres non opérés combattent cette pratique oppressive leur rappelant qu’ils ne peuvent pas, « elleux », donner le sein ? Ces nouvelles guerres identitaires et victimaires se feront, comme les anciennes, sur le corps des femmes.

Puisque l’objectivité et la réalité sont des constructions sociales, c’est le seul régime déclaratif qui prévaut.

La construction de soi serait donc entièrement subjective, mais jusqu’où ? Difficile de l’analyser sans la mettre en rapport avec des motivations qui ne sont plus issues de la « lutte pour la reconnaissance » mutuelle, introduite par Hegel, et renouvelée par Axel Honneth, mais un benchmarking des avantages potentiellement accessibles, dont une reconnaissance sociale, associative et médiatique, et qui passe par l’exigence de réparations et d’adaptations. Un eugénisme à l’envers. Comme cette militante des droits civiques, blanche, ayant fait croire qu’elle était noire, jusqu’à ce que ses parents, excédés, la dénoncent... Mais si elle se sentait noire, après tout ? Un article ésotérique paru sur Slate évoquait cette « transracialité ». On peut se sentir femme en étant un homme. On peut se sentir noire en étant blanche. Mais ce ressenti et cette volonté de reconnaissance ne sont-ils pas liés à la mode actuelle qui incrimine les blancs dominateurs ? Qui pourra juger de la réalité de ce ressenti ? Il n’y a qu’à considérer ce prisonnier anglais, incarcéré dans une prison pour femmes, puisqu’il se sentait femme, sans vouloir être opéré, et de nouveau déplacé après plusieurs agressions sexuelles sur les détenues...
Puisque l’objectivité et la réalité sont des constructions sociales, c’est le seul régime déclaratif qui prévaut.

Le dommage subi est devenu une identité, qui ouvre droit à une visibilité et une réparation. Dommage dont on refuse qu’il se résorbe, parce que l’on perdrait ces dédommagements, et qui conduit désormais à une concurrence entre victimes. Et alors que l’on nage en pleine ingénierie sociologique, il faut sans cesse réintroduire de l’anthropologique, comme gage de vérité biologique. Alors est convoquée l’épigénétique pour prouver la transmission sur plusieurs générations des traumas des ancêtres. Comme pour la traite atlantique. Pas arabo-musulmane, étrangement. Elle n’a pas créé de trauma génétiques, elle. L’agenda politique n’est jamais loin. Comme le déplorait la féministe algérienne Wassyla Tamzali, « l’identité de victime est devenue une identité de combat ». C’est la défaite absolue du politique. Cela nuira aux femmes. Mais ce business fait vivre tant de ces drôles de militants se délectant de faire de l’humanitaire...

Fatiha Boudjahlat est cofondatrice avec Céline Pina du mouvement Viv(r)e la République. Elle est aussi l’auteur de l’essai Féminisme, tolérance, culture : Le grand détournement (éd. du Cerf, novembre 2017).