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Hommage à la 101 années de la révolution des soviets libres Aux Ouvriers de l’Occident ! [1920] par Maria Spiridonova

vendredi 23 novembre 2018, par siawi3

Source : http://www.fondation-besnard.org/spip.php?article3210

vendredi 23 novembre 2018

Hommage à la 101 années de la révolution des soviets libres Aux Ouvriers de l’Occident ! [1920]

par Maria Spiridonova

Ce texte a été fourni par les camarades du site La Presse anarchiste
http://www.la-presse-anarchiste.net/
qui permet de consulter toutes les tendances de la presse de la fin du xix siècle jusqu’aux années 1990

Nous avons reçu, via Stockholm, une lettre ouverte adressée, par notre camarade Maria Spiridonova\ aux ouvriers de l’Occident. Cet appel, resté inédit, jusqu’à présent a été traduit du russe par notre camarade Isidine 1
Maria Spiridonova est pour nous une sainte.
Son attentat, en 1907, contre Loujenovsky, gouverneur de Tambov, qui avait fait flageller des paysans, à la suite d’une insurrection ; son martyre en prison, immédiatement, après son arrestation ; le long et dur séjour, dans les bagnes de Sibérie ; son retour triomphal après la révolution de 1917 ; son action infatigable depuis cette date fait d’elle une des plus nobles figures de la révolution russe.

Jusqu’en été 1918, avec son groupe des Socialistes révolutionnaires de gauche, elle a soutenu les bolcheviks, moins à cause d’un complet accord avec leurs doctrines, qu’en raison du caractère maximaliste de leurs revendications d’alors, surtout en ce qui concerne les paysans.
Le premier désaccord entre elle et son groupe d’une part et les bolcheviks de l’autre date de la paix de Brest-Litovsk. C’est le groupe des Socialistes révolutionnaires qui a tué von Mirbach 2 et a soutenu, de toutes ses forces, la guerre de partisans contre les Allemands en. Ukraine.

Depuis, l’opposition des Socialistes révolutionnaires de Gauche contre le régime bolcheviste s’est constamment accentuée et la lettre ouverte de la camarade Spiridonova montre jusqu’à quel point la lutte des opinions est devenue aiguë et passionnée.
On se rappelle les représailles dont les autorités bolchevistes se sont servis contre Maria Spiridonova qu’elles ont voulu faire déclarer folle 3 après son arrestation, ainsi qu’on l’a essayé, en France, pour Louise Michel,
Jamais les bolcheviks n’ont osé faire exécuter leur vaillante adversaire dont la popularité, surtout parmi les paysans, est telle, que son portrait se trouve dans des milliers de cabanes des villages russes.
Les déclarations de Maria Spiridonova ont pour nous autres révolutionnaires de l’Occident, d’autant plus d’intérêt qu’il est devenu plus que jamais nécessaire pour nous de proclamer hautement que le coup d’Etat de novembre   doit pas être confondu avec la Révolution russe et qu’au point de vue communiste et libertaire nous n’avons rien de commun avec le régime contre-révolutionnaire des Lénine, Trotsky et Zinoviev.

°

Enfermés dans notre pays, séparés des travailleurs du monde entier par toutes les barrières possibles, nous avons été, pendant deux ans, obligés de garder le silence, ne pouvant dire, même à voix basse, ce que nous voulions crier tout haut.

Et même maintenant, lorsque la possibilité de le faire s’offre à nous, des doutes énormes nous retiennent d’une franchise complète. Doutes, non pas quant à la véracité de ce que nous aurions à dire, mais doutes sur l’opportunité de le dire dans les circonstances actuelles.
La bourgeoisie occidentale montre les dents aiguisées par la guerre ; elle a forgé des armes si parfaites et si variées pour la répression de tout mouvement libérateur, elle est si habituée à verser le sang, elle est si rusée, si puissante, si dénuée de tous principes, que, pour la combattre, pour briser sa sanglante domination, on se sent prêt à faire alliance avec Satan lui- même. Mais, en même temps, une force nouvelle, la classe ouvrière, devient de plus en plus puissante, et il est désormais impossible de subordonner les intérêts de la vérité, et de la justice aux besoins pratiques du moment. Cette nouvelle force, qui s’apprête à renverser l’ancien monde de violence et de mensonge, doit être en possession de toutes ses armes. Elle a besoin de connaître l’expérience historique et aussi toutes les conditions de la lutte à mener pour ses droits et ses intérêts.

Aussi notre lutte, lutte solidaire de celle de toute la classe ouvrière, que nous menons de ce côté de la frontière, ne peut-elle pas poursuivre un succès éphémère acheté au prix de l’âme même du socialisme et de la révolution.

Voici la situation. Si nous disons toute la vérité sur ce qui se passe en Russie, la bourgeoisie en profitera pour brouiller les cartes et faire passer les crimes des partis dirigeants pour ceux de la révolution elle-même. Si nous nous taisons, couvrant ainsi de notre silence la perte de tous les espoirs et de toutes les perspectives d’avenir de notre révolution ; si nous masquons les crimes horribles commis par les dictateurs de parti sur les travailleurs russes, si nous cachons le fait qu’on trompe les travailleurs du monde entier en leur faisant croire au socialisme et à la révolution qui, soi-disant, règnent en Russie, nous contribuerons à pousser notre révolution vers une fin triste et honteuse et nous encouragerons le prolétariat mondial à répéter les mêmes fautes, qui ne manqueront pas de le conduire à la même faillite.

Au nom du triomphe de la révolution mondiale comme au nom des intérêts les plus essentiels de nos travailleurs, il est nécessaire de rompre le sceau du silence, en méprisant ce danger éphémère que sont les cris .de mauvaise joie de la bourgeoisie. Si, par suite des causes économiques liées au développement du capitalisme, des guerres impérialistes et de la croissance de l’esprit révolutionnaire dans les masses, la seconde est véritablement entrée dans l’ère des révolutions, ce n’est pas l’agitation malveillante et l’exploitation tendancieuse de notre vérité par la bourgeoisie-qui empêchera le plus grand des moments historiques de surgir. Et il approche ce moment, et il nous faut utiliser tout ce qui peut assurer le triomphe des travailleurs en éliminant tout ce qui peut le compromettre.

Notre révolution se déroule dans un pays agraire, arriéré, qui comporte 80 % de population agricole. Certaines conditions ont facilité à la Russie la tâche d’inaugurer une révolution unique au monde, transformant de fond en comble tous les rapports économiques. Un capitalisme jeune, une bourgeoisie faible et peu viable, soutenue uniquement par l’Etat et disparaissant aussitôt que cet appui vient à lui manquer, une indépendance relative vis-à-vis du capital étranger de la majorité de la population, formée par les paysans aux modes d’exploitation à demi primitifs ; la présence dans la vie économique et dans les mœurs de cette population de certaines particularités nationales favorables 4 ; le fait que cette population était directement.et entièrement intéressée à la transformation sociale 5 ; la possibilité, pour le socialisme russe de puiser ce qui regarde l’émancipation des travailleurs, dans les immenses trésors de l’expérience séculaire de l’Europe occidentale, tout cela et quelques autres causes encore avaient créé en Russie, pendant les massacres impérialistes, la possibilité, la nécessité presque d’une explosion révolutionnaire et d’un développement ininterrompu de la révolution.

Et elle s’est déroulée avec un élan extraordinaire. Avec l’autocratie était renversée, d’une façon presque insensible, la domination des féodaux et des bourgeois ; le pays, avec ses terres et ses richesses, était, aux pieds des travailleurs, entièrement en leur pouvoir. Mais, naïfs et confiants comme des enfants, mal organisés en classe, les travailleurs déléguèrent leur pouvoir aux partis, et ceux-ci leur firent sentir l’un après l’autre le poids de leur domination, aussi lourdement que les dirigeants d’autrefois, commis des classes possédantes.

Notre parti, le Parti des socialistes-révolutionnaires de gauche, qui, jusqu’en juillet 1918 avait collaboré avec les communistes, se vit obligé de rompre, à ce moment, avec eux. Il le fit pour pouvoir défendre les intérêts des : paysans - dont il était le représentant par excellence - et les idées de l’Internationale. Ces idées, il les défendit en risquant jusqu’à son existence même, au moment où seul, il jeta un défi à l’impérialisme allemand. De cette rupture date le règne - c’est bien le mot - du gouvernement communiste homogène.
Le programme du parti communiste, imbu de tous les préjugés marxistes à l’égard des paysans, est, en ce qui concerne les conditions agraires russes, dénué de toute vitalité. Dans notre pays, le prolétariat urbain forme (de 3 à 5 % de la population ; les travailleurs agricoles intéressés à la transformation sociale en constituent 75 à 80 %. Des liens multiples, économiques, politiques, familiaux et moraux, rattachent notre prolétariat urbain aux campagnes. Les rapports existant entre les différentes classes de la population rendaient impossible une dictature du prolétariat seul ; par contre, l’édifice tout entier de la révolution devenait profondément stable et absolument invincible si toutes ses mesures se fondaient sur les deux classes révolutionnaires.

Mais la politique aveugle et dogmatique du parti dirigeant mit bientôt en contradiction complète les intérêts du pouvoir et ceux des travailleurs, et une rupture se produisit entre eux. La classe fondamentale du pays, les travailleurs de la terre, classe sans laquelle aucune oeuvre économique créatrice n’est possible chez nous, se trouva brutalement rejetée de toute participation à la révolution. Les travailleurs paysans devinrent simplement un objet d’exploitation de la part de l’Etat, fournisseurs de matières premières, de denrées, de bétail et d’hommes, sans avoir la moindre possibilité d’exercer une influence politique quelconque sur le gouvernement du pays ! Ce rétrécissement de la base même sur laquelle s’appuyait le pouvoir, la défense d’exister ouvertement faite à tous les partis révolutionnaires et socialistes, populistes surtout ; la rupture ; qui suivit bientôt, entre le pouvoir et la classe intimement et profondément liée, aux paysans, celle du prolétariat, tout cela obligea le gouvernement communiste à chercher ailleurs un nouvel appui. Cet appui lui fut fourni par la bureaucratie, la caste militaire et la police secrète, trois groupes qui grandirent démesurément. Ayant commis dès le début l’erreur d’avoir utilisé pour ses buts l’ancien appareil gouvernemental ; le parti communiste l’aggrava ensuite, l’érigeant en système. Il emprunta à l’ancien monde son héritage pourri, et cet héritage contamina la psychologie et empoisonna dans le germe l’avenir entier. Pour conserver le pouvoir, les communistes empruntèrent à la bourgeoisie tout son mécanisme de défense, avec son caractère et ses méthodes. Ils mirent en œuvre toutes les institutions condamnées par la conscience et l’indignation populaires : la peine de mort, avec ou sans jugement, la censure, les tribunaux partiaux, la police, les « okhrana 6 » avec leurs mouchards et leurs provocateurs, l’armée — une armée disciplinée au possible par des punitions sévères et des exécutions inexorables. Ayant adopté tous ces instruments bien connus de la violence, ils pesèrent de tout leur poids sur les travailleurs, soi-disant pour leur bien et dans leurs intérêts. Il en est résulte, depuis deux ans, une lutte, une guerre incessante entre le gouvernement et les travailleurs qui résistent et se révoltent, ces travailleurs qu’il est censé représenter et défendre. Ce front intérieur entraîne la ruine économique du pays non moins que le front extérieur ; il réduit, de plus, au minimum, l’aptitude du pays à résister à la pression de la réaction mondiale. Notre bourgeoisie, lâche et capable de toutes les trahisons, ne lutte pas à l’intérieur du pays, s’abritant constamment derrière les baïonnettes au service du capital étranger, qui se dressent aux confins de la Russie. Les cris poussés par les bolcheviks au sujet de complots sont de pure invention, fabriquée par les « commissions extraordinaires »7 pour tromper l’ignorance des étrangers. Le front intérieur, l’objet des pressions gouvernementales les plus féroces ; ce sont les 95 % de s travailleurs.

Comme conséquence des guerres impérialistes et civiles et de la politique doctrinaire, absurde et criminelle du gouvernement communiste, on voit le pays réduit à une situation désespérée.
1. Une désagrégation et une dispersion territoriales complètes.
2. Une désorganisation complète de l’industrie, le manque de machines et de combustible, la diminution de la productivité du travail, remplacée par la militarisation, une bureaucratie mortelle de toute la vie économique et un déclassement du prolétariat amenant sa disparition presque complète de l’arène historique.
3. Dans l’économie rurale, une distribution inégale des terres, suite du renoncement à réaliser la socialisation du sol, réforme agraire fondamentale ;
décadence des exploitations agricoles ; suppression artificielle de cette base même de la vie économique paysanne qu’est la commune rurale, suppression qui compromet son relèvement futur ; les améliorations empêchées par la disparition du bétail et des instruments, d’une part, et par celle de la minorité consciente et active de la population agricole, de l’autre.
4. En ce qui concerne le ravitaillement, les transports et l’échange, le procédé qui consiste à obtenir des paysans, à l’aide des baïonnettes, les denrées nécessaires, crée entre la campagne et la ville des rapports radicalement hostiles ; il fait de la seconde un parasite, un exploiteur de la première. En même temps, c’est la désorganisation des chemins de fer, le manque de relations entre les diverses régions économiques, la disparition des échanges, des marchandises cl des produits, le règne de la spéculation clandestine aux prix démesurément enflés sur tous les objets de consommation.
5. Au point de vue militaire, c’est une tension extrême de toutes les forces du pays au service du militarisme ; c’est le parti dirigeant revêtant un caractère patriotique au milieu de l’indifférence totale des travailleurs, qui sont poussés au front par la force des balles, des baïonnettes et des « expéditions de châtiment » rasant des villages entiers.
6. En ce qui concerne le côté politique et administratif, c’est la croissance formidable de la bureaucratie, dont l’appareil policier, idéalement constitué, embrasse toute la vie économique, politique et personnelle des habitants du pays. C’est l’arbitraire illimité et dépourvu de tout contrôle d’un pouvoir qui use, pour maintenir son autorité, d’un terrorisme inouï, égalant et souvent dépassant celui pratiqué par les gardes-blancs. Seules les victimes diffèrent. Chez les bourreaux blancs, ce sont généralement les Juifs et les soldats, faits prisonniers, de l’armée rouge. Chez le gouvernement communiste, c’est, en plus de 1’ « habitant », la masse paysanne qui est exterminée en masse pour son manque de docilité ; c’est aussi l’armée rouge, disciplinée au moyen de fusillades, et le prolétariat, dont les mouvements sont réprimés par le lock-out, la prison et les camps de concentration 8.
Le régime politique tout entier favorise l’arbitraire.

Une organisation véritablement artistique des recherches policières, de l’espionnage et de la provocation, - auxquels participent tous les membres du parti communiste -, l’absence, pour les travailleurs, de toute liberté de parole, de presse, de réunion, d’association, l’absence de base élective dans la constitution des soviets et d’autres institutions, la peine de mort judiciaire, la peine de mort sans jugement, les tortures dans les bureaux des « commissions extraordinaires », et, lors de la répression, les émeutes paysannes, les peines corporelles - coups de baguettes métalliques, de fouets en lanières et de verges - appliquées en grand dans les campagnes, tout cela enlève aux travailleurs et aux citoyens de toutes catégories la faculté de résister à la terreur communiste.

Pour pouvoir durer pendant une période plus ou moins longue - jusqu’à la révolution mondiale - il fallait s’appuyer sur une base solide, le prolétariat et les paysans ; on ne l’a pas fait. D’autre part, la politique tout entière du gouvernement communiste, d’abord profondément radicale, plus tard conciliante à l’égard des impérialistes, supposait une révolution internationale toute proche.

Et maintenant les travailleurs n’ont pas d’autre issue que la chute des bolcheviks et le rétablissement du pouvoir véritable, libre celui-là, des soviets.
Les attaques incessantes de l’Entente renforcent temporairement la situation des bolcheviks : elles en font des défenseurs de la patrie et justifient dans une certaine mesure la pression terrible qu’ils exercent sur les travailleurs et la militarisation du pays. Elles groupent provisoirement autour des bolcheviks tous les partis révolutionnaires partisans de la défense. Mais aucune nouvelle campagne de la bourgeoisie mondiale contre la Russie ne réussira à vaincre ni les communistes ni le pays. Quel que grande que soit maintenant la haine des travailleurs pour le gouvernement actuel - et elle est grande.- - quel que absolu que soit à son égard la réprobation de tous les partis révolutionnaires que l’on veut empêcher d’exister, qu’ils soient partisans de la défense nationale ou internationalistes, le résultat n’en reste pas moins le même : jamais, à aucun prix, on ne laissera entrer dans notre pays la bourgeoisie, étrangère ou indigène.

Cette avalanche de guerres que la réaction mondiale incite contre la Russie, au milieu du silence criminel et complice du prolétariat international, ne fait qu’épuiser le pays, en retardant la seule issue historique qui s’offre à lui. La Russie est devenue une pauvre loque, épuisée par les souffrances, la faim, le froid, les maladies, les horreurs de la guerre et de la terreur communiste. Vers vous, frères et camarades, travailleurs du monde entier, les travailleurs de la Russie tendent leurs bras. Ils implorent votre secours et ils vous reprochent en même temps d’être restés si longtemps inactifs.

Si l’intervention continue, les souffrances de la Russie deviendront incalculables ; de même sera infinie sa résistance à ces soi-disant protecteurs qui interviennent sans y être invités. Mais la question n’en sera pas résolue. Ces nouvelles invasions étrangères sont vaincues, c’est le triomphe de l’impérialisme rouge, de la réaction communiste qui, nécessairement, entraînera la Russie vers d’autres aventures guerrières. Ainsi, pour résoudre le problème, il faut, en tout état de cause, que le blocus et l’intervention cessent. Cela fait, et si une aide économique vient du dehors, les travailleurs, maintenant épuisés par les luttes extérieures et le terrorisme intérieur, récupéreront des forces pour se libérer, bâtir des formes économiques nouvelles, développer leurs forces productrices, guérir leurs blessures. Alors, la liberté étant laissée à l’initiative et aux forces créatrices, liberté que le prolétariat et les paysans auront conquise au prix d’un horrible calvaire, on verra enfin se réaliser toutes possibilités d’épanouissement des forces populaires et du développement économique du pays. Une fédération libre et créatrice des unions professionnelles et coopératives des travailleurs, unions qui d’une façon inéluctable, absorberont toutes les fonctions de la vie économique aussi bien dans le domaine de la production que dans ceux de l’échange et de la répartition ; une fédération politique libre de toutes les organisations nationales, éducatives ou autres, groupées en dehors de toute violence, de toute oppression, de toute absorption les unes par les autres, c’est ainsi que pourra se constituer la trame de la solidarité sociale, c’est ainsi que pourra commencer la rénovation et la croissance.

Camarades ouvriers ! Votre conscience, votre devoir exigent que vous ne permettiez pas à votre bourgeoisie d’organiser une nouvelle attaque contre la Russie. Votre dignité, votre conscience de classe vous imposent le devoir d’empêcher que l’on impose au mouvement révolutionnaire naissant dans les masses, la dictature d’un parti, de ceux qui complotent en ce moment derrière votre dos pour prendre en leurs mains le pouvoir sur vous. La « Troisième Internationale » qui siège à Moscou n’a pas daigné, pendant le séjour de ses membres ici, descendre des hauteurs du Kremlin, bureaucratique, solennel et bien à l’aise, pour visiter les casernes, les usines, les villages et le sous-sols des « Commissions extraordinaires » où ils auraient entendu les gémissements et les plaintes des ouvriers et des paysans qu’on opprime, les cris de terreur et de douleur des hommes qu’on fusille.

Camarades ouvriers ! Craignez ce nouveau complot ourdi à l’échelle mondiale. Il peut avoir pour vous des conséquences plus tragiques que les complots des larrons politiques du monde capitaliste. De la domination, de l’hégémonie du parti communiste, marxiste russe il ne peut sortir pour le prolétariat mondial qu’une « Commission extraordinaire » universelle. Et dans cette geôle périront votre meilleure foi et vos meilleures pensées, se brisera toute l’énergie que vous auriez mis à atteindre par vous-même votre idéal, et éteindront sous le souffle mortel du centralisme autocratique les possibilités de réalisation les plus précieuses que portent en elles vos révolutions libératrices 9.

Craignez de tomber, en échappant au fouet de l’exploiteur, sous celui de cet appareil sans contrôle qu’est l’Etat aux mains d’un parti. Créez votre pouvoir vous-mêmes, en le puisant dans votre milieu -et cela quelque visages de bienfaiteurs qui passent en ce moment à vos yeux [seront ?], vos futurs dictateurs.

Les partis sont destinés à formuler vos revendications, à servir vos intérêts et votre idéal, qui est le leur : ils peuvent et ils doivent être des guides et des conseillers, mais non des maîtres. La personne qui vous le dit est membre d’un vaste parti qui, s’appuyant sur des millions de travailleurs, a passé durant ces deux dernières années par les épreuves les plus cruelles. Notre, jeune parti, né au sein du vieux parti socialiste- révolutionnaire et puisant ses conceptions dans la masse même du peuple révolutionnaire, partageait, à un moment donné, le pouvoir avec les bolcheviks. Il a physiquement et moralement, touché au pouvoir. Or, le pouvoir porte toujours en lui-même un élément profondément corrupteur. Et notre parti abandonna volontairement le pouvoir, s’exposant délibérément à toutes les persécutions de la part du gouvernement communiste. Depuis deux ans que nous existons d’une façon clandestine, souffrant de la faim et du froid, nous subissons des répressions féroces, nous sommes victimes de provocations et d’une vengeance maladive de la part d’un parti qui a perdu toute mesure en tout. Nos camarades sont enfermés dans des prisons centrales et en Sibérie, soumis à un régime très dur, mal nourris, arrachés à la vie depuis un an et demi ou deux ans. Ils sont décimés par le typhus, les grèves de la faim, les balles qui les atteignent au cours de tentatives d’évasion. Nos familles, lorsqu’un ou deux de leurs membres sont arrêtés, sont ruinées : leur bien est entièrement pillé, pères, mères, femmes, enfants, sont pris comme otages.

Nous ne pouvons chercher de salut et de protection nulle part, car l’essence même de notre programme et de notre tactique, comme aussi notre dévouement absolu à la cause des travailleurs, font de notre parti l’ennemi le plus marquant de tous les exploiteurs. Nous n’existons donc que grâce à l’appui secret que nous donnent les ouvriers et les paysans et grâce aussi à notre enthousiasme, à notre foi dans la justesse de nos idées. C’est pourquoi nous nous sommes tus pendant deux ans, au lieu de nous plaindre, quelque fortes qu’aient été nos souffrances, comme individus et comme parti. Que sommes-nous devant les souffrances inouïes de nos frères paysans et ouvriers, trompés dans leur lumineuse foi socialiste, moralement tués, enchaînés aux pieds et aux mains ! Et c’est maintenant seulement qu’au nom de notre révolution et de la vôtre, à laquelle se rattachent tous nos actes et tous nos espoirs, que nous vous faisons part, camarades, de notre terrible expérience. Nous ne nous croyons plus le droit de nous taire, car nous craignons que vous ne deveniez victimes de la même tromperie et des mêmes violences que celles dont souffrent et meurent les travailleurs russes et leur grande révolution.

Maria SPIRIDONOVA [1920]
Les Temps nouveaux, avril-mai 1921, pp. 4-7.

Notes :

1 Voir sa biographie http://www.fondation-besnard.org/spip.php?article600

2 Ambassadeur allemand ayant traité avec les marxistes léninistes

3 Elle est la première dissidente envoyée à l’asile par les marxistes léninistes. Brejnev organisa systématiquement le système dans les années 1980. Le tsarisme avait appliqué ce système au philosophe Piotr Tchaadev en 1836, sous surveillance médico-policière pendant un an, puis interdit de publication jusqu’à sa mort en 1856, et censuré durant le socialisme réel.

4 La commune rurale (citée plus loin) que Karl Marx avait reconnue comme un élément possible du passage direct à la révolution (Voir sa lettre de 1881 en réponse à la révolutionnaire Véra Zassoulitch. Plékhanov et Lénine méprisaient Marx sur ce point, afin, je le pense, de créer une classe « révolutionnaire » orientant les masses. Et là, ils suivaient Marx et son rôle (néfaste) dans l’Association internationale des travailleurs

5 Voir les insurrections extraordinairement socialistes et démocratiques de Stenka Razine et Emilian Pougatchev au XVII et XVIII siècles.

6 Marie Spiridonova fut victime de l’Okhrana, la police secrète tsariste, donc, sous sa plume, traiter le système juridique et policier marxiste léniniste de « okhrana » signifie cloaque, nouveau tsarisme..

7 Lénine créa le 20 décembre 1917 la commission extraordinaire pour combattre la contre- révolution et le sabotage, TCH KA, en abrégé en russe, qui luttait simultanément contre les blancs et les rouges qui n’obéissaient pas à Lénine (« anarchistes brigands » c’est-à-dire révolutionnaires, socialistes révolutionnaires de gauche, tolstoïens, et la masse des prolétaires « normaux » appliquant des soviets libres).

8 Lénine donna l’ordre de créer des camps de concentration le 9 août 1918 et il y en avait environ 300 et 90.000 personnes dedans au moment de la mort de Lénine en janvier 1924.

9 La tchéka soviétique en Espagne et celle du Parti communiste espagnol ont été des aides efficaces (involontaires) pour le fascisme catholique du général Franco, « Caudillo por la gracia de Dios » chef par la grâce de Dieu, belle formule jamais démentie par les papes de service.

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- Annonce du quotidien Pravda, 6 juillet 1918 : « [...] Tenant compte de l’état d’hystérique de l’accusée [...] isoler M. Spiridonova des activités politiques et publiques pendant un an en la plaçant dans un sanatorium [...] ».
- Entre 1921 et 1937 elle passe de séjours en prison à des moments de liberté dans des régions où elle est assignée à résidence.
- En 1937 le tribunal du peuple accuse Spiridonova et la direction des socialistes révolutionnaires de « vastes activités terroristes contre-révolutionnaires », elle est condamnée à 25 ans de prison. C’est un verdict de faveur vu les millions de « traitres » fusillés entre 1936 et 1939.
- Le 11 septembre 1941, devant l’avancée des troupes nazies, un groupe de 153 prisonniers politiques dont Maria, est fusillé sur ordre de Béria et de Staline par un groupe du NKVD (Commissariat du peuple du ministère de l’Intérieur). Visiblement pour les dirigeants marxistes léninistes c’était plus important que de concentrer toutes les forces contre les ex-alliés de l’URSS.
Spiridonova a été partiellement réhabilitée en 1988 (époque de l’URSS) et totalement en 1992 (Russie).

Informations de wikipedia en russe, sauf la première qui est d’Aleksandr Melenberg en 2003, article « Karatelnaïa psiakhatria » [psychiatrie policière] dans la Patrie du socialisme.