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Comment expliquer « la guerre d’Algérie », mainte fois citée, et le système dit « arrestation/-détention » sans le colonialisme et la décolonisation dont la « guerre d’Algérie » n’est qu’un élément ?

vendredi 30 novembre 2018, par siawi3

Source : https://blogs.mediapart.fr/wassyla-tamzali/blog/041018/le-geste-ampute

Le geste amputé

4 oct. 2018

Par wassyla Tamzali

Blog : Le blog de wassyla Tamzali

À la Une du Monde du 14 septembre 2018 deux visages. Celui d’un très jeune homme, le regard brûlant de Garcia-Lorca, nous envoie à travers le temps une prière, présage de la souffrance à venir. Et celui raviné d’un vieil adolescent rattrapé par la même souffrance, « Voilà, Voilà, je croyais que c’était fini, mais non, mais non… ça recommence » *.

Maurice Audin et Rachid Taha par la force des choses sont devenus ce matin, les icônes jumelles de notre histoire. La déclaration du Président de la République Française et ses tentatives de « mise en cohérence » de l’histoire ne les séparera pas.

Car il y a de ça, une séparation.

Disons d’abord. Ce qui est émouvant et admirable c’est l’amour et l’obstination d’une femme, Josette Audin, sa dignité, son combat tenace, sa poursuite d’une vérité plus forte que la vérité des hommes, et sa parole juste et retenue, loin de tout triomphalisme. Elle a la force d’une Antigone qui gagne le droit au deuil, ce droit dont on ne parle pas assez, et dont le déni, l’empêchement, l’interdiction est la dernière transgression de la vie, de plus en plus criante dans nos tragédies contemporaines. Le droit de faire le deuil, l’ultime droit de la personne humaine quand tous les autres ont été bafoués. Le droit par lequel nous retrouvons notre humanité, quelle qu’ait été la barbarie qui nous y conduisit. Soixante-deux ans après cette femme aimante peut faire cette prière aux morts que chaque vivant porte en lui pour ceux qu’il aime et qui lui fait espérer vivre le temps qui reste au-delà de la sidération du malheur. Josette Audin donne de l’espoir aux Antigone qui continuent à se battre.

Et aussi. Cette déclaration est le résultat du travail acharné des historien.nes - l’écriture inclusive ici plus qu’ailleurs légitime. L’enquête, la recherche, le dévoilement, la mise à nu des violences, la désignation du mal, peu à peu nous aident à « sortir du noir » comme le dit Didi Huberman quand il écrit sur le travail du cinéaste Laszlo Nemes dans son film Le fils de Saül « -…il créée de toutes pièces, à contre-courant du monde et de sa cruauté, une situation dans laquelle un enfant existe, fut-il déjà mort. Pour que nous-mêmes sortions du noir, de cette atroce histoire, de ce trou noir de l’histoire » **. Les historiennes/ les historiens, français pour la plupart, se sont depuis des années penchés sur le trou noir de notre histoire et ont accompli un travail admirable qui dépasse les défis intellectuels et du savoir, mais dont on peut regretter qu’il n’ait pas été récompensé dans la rédaction de la Déclaration dite du Président de la République par un travail politique de la même exigence. La Déclaration reste un texte d’historiens sous le contrôle tatillon de négociateurs des chambres feutrées de délibération dans une caricature des négociations « onusiennes ». Le résultat est ce qu’il est. Il faudra encore attendre. « Voilà… Voilà… »

Mais il reste l’essentiel à dire, le travail des intellectuels algériens pour que soit reconnue l’Algérie anti coloniale dans sa globalité ; une Algérie plurielle, fraternelle, « multi ethnique », multi confessionnelle, métissée, et au-delà un monde respirable. Un travail qui s’adresse au silence des pouvoirs algériens, au déni de certains Algériens et à l’amnésie de la majorité pour qui le nom de Maurice Audin n’est qu’un repaire pour les taxis, les piétons algériens, les provinciaux, les rares étrangers, et encore plus rares touristes dans cette ville qui ne sait pas encore nommer ses rues avec leur nouveau nom et où acheter une carte relève des mœurs de contre-espionnage : La Place Audin, à l’entrée du tunnel des Facultés.

Maltais, Espagnols, Italiens, Juifs Algériens pour la plupart berbères judaïsés, Français d’origine ou naturalisés, et bien évidemment les « Indigènes », ces hommes et ces femmes combattirent ensemble, moururent ensemble. Souffrirent ensemble l’innommable. Il y avait de la fraternité dans cette lutte pour l’indépendance. Et même si aujourd’hui le rêve de Jean Sénac de « bâtir la cité radieuse des hommes » est mis à mal il faut s’en souvenir, protéger nos mémoires de l’oubli pour donner du corps à nos espoirs. Le poète le fit au mépris de sa vie. Le 12 septembre 1973 il a été mis en terre devant son « véritable peuple » comme il aimait à le dire. Jean Pélégri un autre enfant de l’Algérie écrira ému,

« Et aujourd’hui
Tu ES
Comme le frère qui ouvre le passage et qui
attend »

Nous attendons encore, et depuis longtemps, depuis ce jour lumineux de juillet 62, les yeux fixés sur ce passage. Le passage fragile qu’une lumière de lucioles a éclairé par à-coups pendant ce long demi-siècle de liberté sombre et incertaine, le passage qu’obscurcit violemment aujourd’hui la décision du Président de la République Française, en nous séparant d’un des nôtres.

On dit que le cas est symbolique et qu’il permettra de poser le problème de la torture pour l’ensemble des victimes. On savait qu’Emanuel Macron est orfèvre en image symbolique, sa longue et lente traversée de l’esplanade du Louvre a immédiatement donné la mesure de cette ambition faisant de lui non seulement l’élu d’un jour mais l’héritier de siècles de culture. Alors pourquoi ce geste tronqué quand il s’agit de l’Algérie ? Ne mesure-t-il pas le poids symbolique de ce tout dont il se sépare en choisissant pour un premier pas sur la question de singulariser son geste ? Une singularité appuyée par la multiplication de messages adressés à l’opinion publique sur le côté privé, compassionnel et « de promiscuité » de ce geste qui dépouille l’Algérie de son histoire ?

Un geste amputé qui ne peut à lui seul sortir l’ensemble du noir, « du trou noir de l’histoire ». Ce geste amputé devient alors le contre point de la question récurrente et implacable des crimes du colonialisme français en Algérie. Ceci n’est pas « un oubli ». Pour preuve l’équilibrisme hasardeux du texte de la longue, savante, fouillée déclaration qui n’emploie pas une fois le mot colonialisme, mettant ainsi hors champ le sujet principal de l’affaire. Comment expliquer « la guerre d’Algérie », mainte fois citée, et le système dit « arrestation/-détention » sans le colonialisme et la décolonisation dont la « guerre d’Algérie » n’est qu’un élément ? Pour le coup un contre-symbole ! Un geste violent à plusieurs égards qui nous dépouille de ces longues années de lutte, qui arrache à l’Algérie ses symboles les plus fragiles, les plus minuscules mais si nécessaire. Ces hommes et ces femmes venues d’ailleurs sur la terre algérienne, parce qu’ils ont su se battre au moment où il le fallait à côté de ceux qu’on appelait « les arabes » ont sauvé la dignité des peuples auxquels ils appartenaient par ailleurs, et qu’ils avaient quitté poussés par la pauvreté ou les sursauts de l’histoire.

Comment trouver cette dignité dans le texte de la déclaration qui refuse de nous embrasser ensemble.

« O Frères !
J’ai vécu de votre dignité
Vous nous avez rendu quelques mots habitables »
Jean Sénac.

references :
*Rachid Taha, Album « Carte Blanche » 1997.
** Sortir du Noir, Didi Huberman, Ed Minuit.