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D’importants soutiens musulmans prennent leur distances avec Tariq Ramadan

samedi 1er décembre 2018, par siawi3

Source : https://lemuslimpost.com/mohamed-el-moctar-el-shinqiti-arreter-defendre-tariq-ramadan-islam.html

Mohamed El-Moctar El-Shinqiti : « Je demande d’arrêter de défendre Tariq Ramadan au nom de l’Islam »

le 30 novembre 2018 à 14:41

Mohamed El-Moctar El-Shinqiti a publié une tribune demandant d’arrêter de soutenir Tariq Ramadan au nom de l’Islam. Il nous explique les raisons qui l’ont poussé à prendre la plume. Interview.

Mohamed El-Moctar El-Shinqiti, professeur agrégé d’éthique et d’Islam politique à l’université Hamad Ben Khalifa au Qatar, et ex-professeur adjoint d’éthique politique au Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Ethique (CILE), fondé par Tariq Ramadan, a récemment publié une tribune sur le site d’Al Jazeera, traduite et publiée par LeMuslimPost. Dans ce texte, il explique pourquoi il a décidé de ne plus soutenir Tariq Ramadan. Deux jours plus tard, il nous explique les motivations de ce texte qui a été relayé par la presse française.

LeMuslimPost  : Quelles étaient vos relations avec Tariq Ramadan ?

Mohamed El-Moctar El-Shinqiti  : Cela faisait plusieurs années que j’appréciais Tariq Ramadan et que je lisais régulièrement ses ouvrages et ses articles. Son courage intellectuel, son éloquence, la puissance de son argumentation et son courage pour la défense de l’Islam en Occident m’ont toujours impressionné. J’aimais également le travail qu’il menait pour que les jeunes musulmans occidentaux se réconcilient avec leur identité occidentale et leur appartenance musulmane.

Quand j’étais étudiant aux USA, j’ai écrit plus d’une fois pour défendre Tariq Ramadan, notamment lorsque le gouvernement américain avait révoqué son visa sous l’administration de George W. Bush. Puis je suis venu au Qatar où j’ai commencé à enseigner, ici, à l’université de Doha. Tariq Ramadan a ensuite fondé le Centre pour la législation et l’éthique islamiques (CILE).
Tariq m’a alors demandé de travailler avec lui et, durant plusieurs années, j’ai été professeur agrégé, responsable des études d’éthique politique au CILE. Mais, par la suite, nous avons différé dans la manière de travailler et j’ai quitté définitivement le Centre dirigé par Tariq Ramadan pour retourner enseigner à l’université.

Pourtant, cela ne m’a pas empêché de maintenir de bonnes relations personnelles avec lui. Puis, en 2017, les médias français se sont emparés de « l’affaire Tariq Ramadan ». Je l’ai soutenu en écrivant un long article sur le site Al Jazeera Net et j’ai même participé à l’appel aux dons et à la levée de fonds afin de couvrir les honoraires de son avocat, à l’instar de nombreux musulmans qui croyaient en sa bonne foi, jusqu’aux tristes surprises que nous connaissons tous aujourd’hui.

« Nous devons avoir le courage moral de reconnaître que nous nous sommes trompés sur sa personne »

Vous avez défendu Tariq Ramadan en octobre 2017, le regrettez-vous ?

Jamais. Je n’ai pas regretté ma défense en faveur de Tariq Ramadan, je l’ai défendu sur la base des données disponibles à l’époque. L’une des bases de l’éthique islamique est que nous ne jugeons les gens que selon ce qui nous apparaît, et ce qui apparaissait à l’époque indiquait que ses ennemis politiques en France – et ils sont nombreux – étaient habitués à multiplier des campagnes médiatiques malsaines à son égard et à l’égard du discours qu’il portait.

Mais j’ai réalisé par la suite que j’avais tort, que les informations qui m’étaient données et mes impressions personnelles sur Tariq Ramadan étaient fausses. Tariq Ramadan a utilisé et manipulé de nombreux acteurs musulmans pour défendre sa réputation et son honorabilité, mais il sait parfaitement que les choses ne sont pas telles qu’il le prétend.

Ce n’était pas une erreur de défendre Tariq Ramadan à ce moment-là sur la base des informations qui nous avaient été transmises. Mais, après avoir découvert de nombreux faits – inimaginables il y a à peine un an –, nous devons avoir le courage moral de reconnaître que nous nous sommes trompés sur sa personne.

Cependant, je persiste à dire que Tariq Ramadan a droit à un procès équitable, la présomption d’innocence doit être respectée et il doit être traité avec décence notamment par les médias français qui devraient avoir plus de retenue. Je suis dans un total soutien avec tous ceux qui défendent ces droits élémentaires.

Mais, ce que je rejette aujourd’hui, c’est de nier les faits avérés et de continuer à défendre la bonne moralité de Tariq Ramadan. Et, ce que je rejette surtout, c’est de faire croire à l’opinion publique – musulmane ou non – que cette affaire est une affaire « politique » révélatrice des discriminations – réelles – que vivraient les minorités musulmanes d’Occident. Dans mon article paru récemment, je mets en garde les musulmans et notamment ses soutiens contre un comportement qui n’est pas en accord avec les valeurs de l’Islam. Un musulman se doit de défendre des valeurs avant de défendre un homme. Aujourd’hui, je pense qu’aucun musulman sérieux connaissant les dimensions de cette affaire ne peut persister dans un soutien aveugle.

« L’Islam n’est pas une religion ‘moraliste’ où il faudrait être à l’affut du moindre péché de son prochain »

C’est l’aspect chronique de la tentation envers les femmes qui vous dérange le plus ? Vous dites que vous lui auriez pardonné une relation extraconjugale ?

Vous faites référence ici, dans votre question, à une citation d’un auteur dans mon article, ce ne sont pas mes mots. Cependant, l’Islam enseigne aux musulmans de ne pas dévoiler les péchés du pécheur qui ne persévère pas dans son mal et qui n’en tire pas une « fierté » en le rendant lui-même public. C’est le sens de ce hadith prophétique : « Tout fils d’Adam est pécheur et le meilleur des pécheurs est celui qui se repent. »

L’Islam n’est pas une religion « moraliste » où il faudrait être à l’affut du moindre péché de son prochain. L’Islam condamne d’ailleurs cette attitude. Dieu est Miséricordieux et Il aime que l’on soit miséricordieux les uns vis-à-vis des autres. Les portes du Pardon sont ouvertes et ce n’est pas à nous de les fermer.

Mais, quand un individu répète son mal avec insistance, quand survient une dépendance au mal commis, quand cela révèle une sorte de mépris envers des prescriptions religieuses et morales évidentes, quand cela se couple avec une volonté de tromper son entourage, quand c’est l’image de l’Islam et des musulmans qui sont en jeu et qu’il ne s’agit plus d’une simple faute individuelle… alors, nous sommes face à toute autre chose. Dénoncer et faire stopper ce type d’agissements devient un devoir moral qui incombe à tout musulman sincère.

« Tariq Ramadan porte seul l’entière responsabilité de son comportement immoral », écrivez-vous. La communauté musulmane dans son ensemble n’a aucune responsabilité ?

La responsabilité en Islam est une responsabilité individuelle, et le Coran le précise ainsi : « Nul ne portera le fardeau d’un autre. » Il n’y a pas en Islam l’idée de « culpabilité collective » ni d’ailleurs de « péché originel ». Par conséquent, les musulmans, en tant que communauté, ne sont en aucune manière responsables du comportement de Tariq Ramadan.

« Je suis un de ceux qui revendiquent le droit à un procès équitable et à un traitement décent »

Vous incitez ceux qui l’ont soutenu à refuser de poursuivre leur soutien ?

Ce que je demande, c’est d’arrêter de considérer sa cause comme la cause des musulmans ou de le défendre au nom de l’Islam. Parce que ce que Tariq a fait est contraire aux principes de l’éthique et des valeurs islamiques.

L’affaire Tariq Ramadan n’est pas une affaire musulmane et, du point de vue de la moralité islamique, il n’est pas innocent mais coupable.

En ce qui concerne les aspects juridiques et selon le droit positif, je suis un de ceux qui revendiquent le droit à un procès équitable et à un traitement décent, un droit que toute personne accusée devrait avoir.

Par conséquent, j’estime que la détention préventive que Tariq Ramadan a subie était injuste et je remercie Dieu qu’enfin la justice française soit revenue à une position plus mesurée dans cette affaire et qu’elle ait enfin accordé une liberté temporaire jusqu’à la tenue du procès, qui pourra se faire loin de toute tension et toute pression psychologique injuste exercée sur l’accusé. S’il y a une peine qui doit être infligée, elle ne peut l’être qu’après les conclusions du procès. C’est un principe évident en droit religieux musulman comme en droit positif français.

Le soutien que certains musulmans ont apporté à Tariq Ramadan lors de sa sortie de prison est louable et je les soutiens sincèrement. Mais cela ne signifie en aucune manière qu’il faudrait fournir à Tariq Ramadan un certificat attestant de sa bonne morale ou d’une conduite qui respecterait les critères de l’éthique islamique.

Vous déplorez le fait que « Tariq Ramadan continue à jouer le rôle de victime en faisant appel à la compassion et la solidarité des musulmans pour leur faire croire qu’il s’agit d’un complot et d’une guerre menée contre l’Islam », que devrait-il faire, selon vous ?

L’animosité contre l’Islam et les minorités musulmanes d’Occident et d’ailleurs sont une réalité. La France ne fait pas exception. Et, dans ce contexte-là, il est évident que Tariq Ramadan a de nombreux ennemis en France comme à l’étranger. Mais, dans le cas actuel, c’est le comportement de Tariq Ramadan qui est à l’origine de cette affaire. Et si, comme je le pense, certains utilisent idéologiquement cette affaire pour régler leurs comptes avec l’Islam et la présence musulmane, la première responsabilité incombe à Tariq Ramadan.

Pour que cette situation ne perdure pas davantage, Tariq Ramadan devrait aujourd’hui publier une déclaration dans laquelle il avoue clairement avoir commis des erreurs graves non conformes aux normes de l’éthique islamique et affirmer que c’est à lui seul d’assumer la responsabilité de ses actes. Il devrait s’excuser auprès de tous les musulmans de les avoir bêtement entraînés dans une bataille illégitime perdue d’avance, de les avoir inutilement mobilisés dans un type de soutien qui n’avait pas lieu d’être. Il devrait ensuite éviter complètement toute vie publique. Je pense que cela est la meilleure chose que puisse faire Tariq Ramadan aujourd’hui. Et ce serait le meilleur dénouement qu’on puisse espérer pour l’islam et les musulmans en France et à l’étranger.

« Ce qui compte pour moi dans cette affaire, c’est l’aspect moral et religieux, pas l’aspect du droit positif »

Même s’il est jugé innocent, vous maintiendrez vos propos ?

Bien sûr, ma position ne changera pas, quelle que soit l’issue du procès. Je ne suis pas un juge français, suisse ou américain, je ne suis qu’un intellectuel musulman spécialisé en pensée et en jurisprudence islamiques. Ce qui compte pour moi dans cette affaire, c’est l’aspect moral et religieux, pas l’aspect du droit positif. Tariq Ramadan adhérait-il aux valeurs et à l’éthique islamiques qu’il avait toujours prêchées et avec lesquelles nous travaillions ensemble pour publier et écrire et organiser des conférences pendant plusieurs années ? C’est la seule question qui m’intéresse.

Une autre chose importante est que, pour nous, dans le référentiel islamique il y a une cohérence à maintenir entre moralité religieuse et légalité juridique. Les relations hors mariage avérées, par exemple, peuvent être uniquement condamnées moralement par certains dans les pays occidentaux qui appliquent le droit positif, mais elles ne sont juridiquement pas considérées comme un crime. Dans le référentiel musulman, elles constituent un péché religieux, un péché moral et un crime punissable.

Vous dites que personne n’a à porter la responsabilité des actes de Tariq Ramadan. Vous pensez que la « starisation » et la surmédiatisation ont été l’un des pièges que ses soutiens auraient pu ou dû éviter ?

La célébrité excessive qui alimente nos egos et la personnification sont parfois le prix à payer dans nos sociétés où les médias tiennent une place centrale. Cela incombe des responsabilités que nous devons assumer autant que possible. Mais il est vrai que cela pousse parfois les gens à exagérer les vertus d’une personne et parfois à dramatiser ses erreurs.

« Nous appréciions cet homme et nous l’aimions »

Que faire pour éviter que ce genre d’erreur se reproduise à l’avenir ?

Pour ma part, je retiendrais deux leçons principalement à tirer de cette affaire : la première est que les musulmans doivent éviter la personnification du message islamique, cela conduit généralement à de grandes déceptions car l’humain a ses faiblesses et le message est bien au-delà de ces faiblesses. La seconde est qu’il faudrait éviter de se précipiter dans la défense lorsqu’une plainte ou des doutes surgissent à propos d’une personne que nous aimons et apprécions. De nombreux musulmans – et je suis l’un d’eux – se sont trop précipités dans la défense de Tariq Ramadan avant même que tous les éléments de cette affaire se soient éclaircis. La raison – compréhensible – était le fait que nous appréciions cet homme et que nous l’aimions.

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Source : https://lemuslimpost.com/que-dit-vraiment-rapport-suisse-tariq-ramadan.html

Que dit vraiment le rapport suisse sur Tariq Ramadan ?

LeMuslimPost a pu consulter le rapport suisse qui concentre les témoignages d’anciennes élèves accusant Tariq Ramadan de propositions et de gestes à caractère sexuel. Que contient vraiment ce document ? Extraits.

le 29 novembre 2018 à 06:00

Par Frédéric Geldhof

C’est un rapport commandé à des « experts indépendants désignés par le Conseil d’Etat de la République et du canton de Genève » qui fait actuellement beaucoup de bruit, autant du côté de la Suisse qu’en France.

Au-delà du cas Tariq Ramadan, le document envoyé aux conseillers d’Etat est censé traiter le « fonctionnement du département de l’Instruction publique, de la Culture et du Sport », nom donné autrefois au département de l’Instruction publique, de la Formation et de la Jeunesse.

A la suite de témoignages anonymes d’anciennes élèves de l’islamologue dans les médias, plusieurs dysfonctionnements avaient été dénoncés par les élus. Martine Brunschwig Graf, actuelle présidente de la Commission fédérale contre le racisme et qui dirigeait à l’époque le département de l’Instruction publique, avait par exemple, en novembre 2017, été accusée d’être restée inactive après plusieurs signalements concernant Tariq Ramadan. Des témoignages visaient également un autre professeur.

Une cinquantaine de témoignages

C’est donc sur la base des témoignages dans les journaux suisses de « quatre anciennes élèves du cycle d’orientation des Coudriers et du collège de Saussure, à Genève » et qui se seraient déroulés « dans les années 90 » que les experts indépendants Quynh Steiner Schmid et Michel Lachat ont enquêté. Tariq Ramadan était alors doyen et enseignant de français et de philosophie au collège De Saussure. Il ressort de ce rapport des témoignages d’anciens collaborateurs de Tariq Ramadan et d’étudiantes qui ont souhaité s’exprimer. Au total, une cinquantaine de personnes, dont quatre présumées victimes.

Concernant le cycle d’orientation des Coudriers, si les collaborateurs des années 1984 à 1988 assurent n’avoir pas été au courant de rumeurs concernant leur collègue, des élèves racontent, elles, des « avances inappropriées et intrusives », des « attouchements » ou encore des « propositions à connotation sexuelle avec au moins trois de ses élèves mineures. » Des témoignages que l’on retrouve ici et là dans la presse francophone. On apprend notamment qu’il y avait eu entre Tariq Ramadan et ses élèves un « rapprochement » et qu’il invitait ces derniers, garçons et filles, à déjeuner individuellement à tour de rôle.

Les experts prennent des pincettes

De 1988 à 2004, au collège De Saussure, les rumeurs ont été plus persistantes et les experts ont recueilli différentes sortes de témoignages : ceux d’une ancienne élève qui affirme qu’elle n’a « à aucun moment observé un comportement déplacé de la part de Tariq Ramadan » mais surtout plusieurs propos d’élèves qui affirment avoir, lors de cette période, été « victimes ou témoins de comportements inadéquats ou d’ordre sexuel » de la part du professeur.

Si « quelques plaintes concernant ses activités en lien avec l’Islam » ont été recueillies dans le dossier administratif concernant Tariq Ramadan, aucun élément « de quelque ordre que ce soit permettant de retenir à son encontre la moindre suspicion d’atteintes à l’intégrité sexuelle d’élèves » n’a été trouvé. Le rapport assure, en conclusion concernant le manque de mesures prises par les autorités, que « les prétendues rumeurs sur un comportement d’abus sexuel de la part de Tariq Ramadan sur des élèves, notamment celles fournies par l’ancienne enseignante de l’Ecole de commerce et relayées par la presse en novembre 2017, ne reposent sur aucun fondement sérieux tant elles sont colportées de manière confuse aussi bien sur la période concernée que sur leur contenu. » Autrement dit, si les témoignages doivent être pris au sérieux, le rapport ne conclut pas pour autant que le professeur suisse est coupable de ce dont on l’accuse.

Des pistes pour « redonner confiance aux élèves et à l’institution »
D’autant que le temps n’a pas aidé à obtenir des informations claires. En effet, les faits dont les témoignages accusent Tariq Ramadan datant d’un quart de siècle, les experts réclament une certaine « prudence. » En réalité, plus que de l’affaire Tariq Ramadan, il est question dans ce document de la façon dont les dirigeants des collèges ou de l’instruction publique ont traité les rumeurs concernant les accusations portées à l’encontre du professeur. Les experts font plusieurs recommandations comme améliorer « la prévention », « la règlementation des relations sexuelles entre enseignants et élèves », la mise en place d’une « structure d’écoute » ou encore « l’obligation de dénoncer une relation sexuelle entre enseignant et élève. »
Ce rapport, pour le moment confidentiel, pourrait bien prochainement être rendu public. C’est en tout cas ce que préconisent les experts qui veulent ainsi « redonner confiance aux élèves et à l’institution », mais aussi « réaffirmer clairement l’absence de toute tolérance quant aux relations sexuelles entre enseignants et élèves. »

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Source : https://lemuslimpost.com/tariq-ramadan-illusion-effondre.html

DEBATS
Tariq Ramadan : une illusion qui s’effondre

Le 28 novembre, Mohamed El-Moctar El-Shinqiti*, soutien de longue date de Tariq Ramadan, a publié une tribune sur son blog sur le site d’Al Jazeera. Il explique pourquoi il a décidé de ne plus soutenir l’islamologue, sorti de prison il y a dix jours.

le 30 novembre 2018 à 14:35

Par Mohamed El-Moctar El-Shinqiti

Nul ne s’est exprimé au sujet de l’ascension et de la chute du Dr Tariq Ramadan mieux que mon ami l’écrivain canadien d’origine tunisienne Mohammed Ben Jamâa. Il a publié un post sur Facebook intitulé : « Une construction illusoire s’effondre » (ver de poésie arabe).

J’ai longtemps hésité à publier cet article car Tariq Ramadan est une personne du milieu islamique que je respecte et admire ; j’ai même tissé avec lui un lien d’amitié réel. La raison de mon hésitation n’était pas liée au manque de conviction sur ce que je devais écrire, ni même la crainte de le publier, mais c’était plutôt parce que Tariq Ramadan avait eu un réel impact sur le champ islamique et que je respectais cela.

Cependant, il m’a paru important de m’exprimer étant donné la responsabilité légale et morale qui est la mienne ainsi que celle des personnes qui connaissent son affaire. Il est de notre devoir de conseiller les guides religieux et la communauté musulmane dans son ensemble. En outre, j’ai trop souvent remarqué que nombre de musulmans se sont largement prononcés dans cette affaire sans avoir une connaissance suffisante ni de sa dimension ni de son contexte.

Si j’ai tardé à publier cet article, c’est parce qu’il m’a semblé inapproprié de publier ce qui pourrait s’apparenter à une condamnation morale d’une personne emprisonnée, d’autant plus que son emprisonnement n’avait aucun fondement légal suffisamment convaincant alors qu’aucun jugement n’était rendu. Tariq Ramadan est enfin libéré en attente de son procès et peut enfin s’atteler à sa défense et répondre à ceux qui le critiquent et le condamnent.

J’ai minutieusement suivi l’affaire Tariq Ramadan dans les médias depuis ses débuts, l’année dernière. J’ai d’ailleurs publié un article dès les premiers jours de l’affaire, le 31 octobre 2017, intitulé « Trahison culturelle et situation critique envers Tariq Ramadan ». J’y avais fermement défendu le professeur, faisant fi du différend qui m’opposait à lui et qui m’avait poussé à cesser ma collaboration avec lui avant son incarcération.

Aujourd’hui, mes lecteurs – ceux-là mêmes qui avaient lu ma tribune défendant Tariq Ramadan l’an dernier – sont en droit de lire mon opinion après la découverte de faits qui m’ont à la fois surpris et attristé, à l’instar de millions de musulmans.

Les raisons d’éprouver de la sympathie pour Tariq Ramadan pourraient être nombreuses : il est le descendant d’une éminente famille musulmane qui œuvre depuis longtemps pour l’islam et son message. Il était le chantre de l’Islam et un ardent défenseur face à des détracteurs virulents.

L’affaire Tariq Ramadan a fait trembler les milieux culturels islamiques, particulièrement en Occident, et des millions de musulmans ont compati avec le docteur.

Les raisons de cette compassion s’expliquent par deux aspects :

• Premièrement : son histoire et celle de sa famille. Il est le fils du shaykh Saïd Ramadan, un des pionniers de l’islam en Europe et le fondateur du Centre Islamique de Genève. Il est aussi le petit-fils de l’imam Hasan Al-Banna, fondateur de l’organisation des Frères Musulmans, le plus grand mouvement de réforme islamique moderne et le plus répandu dans le monde ;
• Deuxièmement : les ennemis que Tariq Ramadan a combattus durant les dernières décennies. Sans conteste, il a défendu l’islam en Occident et a mené de féroces batailles sur le champ médiatique et intellectuel face à des personnalités françaises connues pour leurs opinions islamophobes.

Il y a une quinzaine d’années, le 3 octobre 2003 précisément, Tariq Ramadan a publié un article sur un média communautaire, après que les plus grandes presses françaises ont refusé de le publier, notamment Le Monde et Le Figaro. Dans cet article, il y attaque les « intellectuels communautaires » sionistes français connus pour leur activité et leur influence dans l’opinion publique. Il y dénonçait leur double langage quant à la question des libertés dans le monde en évitant de critiquer Israël, allant jusqu’à la défendre.

Dans l’article, Tariq Ramadan accusait ces intellectuels d’avoir des valeurs humaines universelles à géométrie variable, les oubliant dès lors qu’il s’agit des droits des Palestiniens et des crimes qu’Israël commet à leur encontre. Il y avait également critiqué leur soutien à l’invasion américaine en Irak – alors que ces intellectuels se disaient anti-impérialistes – et leurs attaques contre la communauté musulmane, particulièrement en France.

C’est véritablement depuis la publication de cet article qu’une campagne organisée contre Tariq Ramadan a débuté. L’élite politique et médiatique française s’acharne dès lors à le diaboliser à chaque occasion.

Cette campagne a reçu l’appui de l’extrême-droite française, hostile à la présence croissante de l’Islam en France et en Europe, ainsi que des forces laïcardes françaises opposées à toutes les religions, en particulier l’Islam. Des personnalités médiatiques françaises sont devenues célèbres pour leurs attaques à l’encontre de Tariq Ramadan, notamment Caroline Fourest, l’auteure du livre « Frère Tariq ».

Ces événements ont poussé des millions de musulmans à compatir avec Tariq Ramadan. Il est la progéniture d’une famille musulmane qui a une histoire riche en combat pour répandre l’Islam. Il a aussi été le porte-voix de l’Islam et son défenseur face à des ennemis féroces alors que seuls peu de soutiens se faisaient entendre.

Cependant, la trajectoire qu’a prise l’affaire Tariq Ramadan depuis l’année écoulée a révélé des surprises ô combien malheureuses, choquantes pour ses soutiens et pour les millions de musulmans qui lui avaient accordé leur confiance et qui l’avaient pris pour modèle, des musulmans qu’il avait inspirés durant de nombreuses années. Ces preuves nouvelles venaient l’incriminer pour des actes à la fois indécents et immoraux.

Ces preuves, même les plus minimes, démontrent que Tariq Ramadan menait une vie parallèle éloignée de la morale islamique et de ses valeurs. Ce que je dis est étayé par des preuves irréfutables, issues des aveux mêmes de Tariq Ramadan, et non de simples rumeurs glanées dans les médias français.

Parmi ces preuves découvertes durant l’année dernière :

• Premièrement : la justice belge a révélé, suite à un accord judiciaire en 2015, que Tariq Ramadan a versé 27 000 € à l’une de ses maîtresses pour qu’elle supprime ses publications sur Internet concernant leurs relations sexuelles. Cette affaire avait été traitée par les tribunaux belges avant même l’apparition des accusations contre Tariq Ramadan dans les tribunaux français, suisses et américains. Mais le public ne connaissait rien de cette affaire avant les récentes accusations ;

• Deuxièmement : l’avocat de Tariq Ramadan, Emmanuel Marsigny, a déclaré face à plusieurs médias que son client avait avoué l’existence de plusieurs relations sexuelles, dont certaines avec les plaignantes qui l’accusent de viol. Tariq Ramadan n’a démenti aucun des aveux transmis par son avocat ; il a même remercié ce dernier et ses collègues publiquement, après sa sortie de prison. En outre, il n’a pas nié ce que les médias ont publié concernant ses aveux ;

• Troisièmement : l’avocat de Tariq Ramadan a fourni des centaines de photos et vidéos concernant la relation qu’il entretenait avec l’une des plaignantes, afin de prouver qu’il s’agissait d’une relation consentie. Cette femme est une call-girl connue dans le scandale de l’affaire Carlton impliquant l’ancien directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn. Quiconque a suivi un tant soit peu cette affaire ne peut être que persuadé que Tariq Ramadan avait connaissance des antécédents de cette femme. D’ailleurs, les deux premières accusatrices de Tariq – celles-là mêmes avec lesquelles il vient de reconnaître avoir eu des relations sexuelles – sont connues pour leur bataille virulente contre l’Islam.

Ces relations prouvent que le problème de Tariq Ramadan n’a pas pour cause la tentation ou la faiblesse, mais force est de reconnaître qu’il a fait un choix conscient, en toute connaissance de cause.

Il convient de souligner qu’aucun de ces faits ne prouve que les accusations de viol à l’encontre de Tariq Ramadan soient fondées ; néanmoins, elles prouvent que Tariq – du point de vue de l’éthique islamique – a eu des relations sexuelles illicites, que les actes qu’il a commis sont non seulement illicites mais que cela dénote d’une personne « accro » au sexe avec un mépris des personnes abusées et usant de tromperie envers les musulmans.
Les relations de Tariq Ramadan avec un grand nombre de femmes – dont certaines se sont prolongées sur plusieurs années – montrent qu’il ne s’agissait pas d’occasions, de circonstances ou de tentation momentanée – ce qui peut arriver à tout musulman tenté par le diable ; il pourra alors reprendre conscience et se repentir – ; non, concernant Tariq Ramadan, le problème est bien plus de l’ordre de l’addiction chronique. Et, comme l’a précisément dit mon ami Mohammed Ben Jamâa : « Si le problème avait été le fait d’une tentation, ou d’une relation illicite à une ou deux occasions, nous aurions été compréhensifs, tant nous connaissons la faiblesse humaine. Mais, dans le cas présent, nous sommes face à une addiction chronique qui a duré plus de 20 ans. On ne peut expliquer cela que par un dérèglement psychologique chez Tariq Ramadan, de son double langage, ce qui l’a complètement détruit. »

Sur la base de ces données avérées dans l’affaire Tariq Ramadan, au cours d’une année de battement juridique et médiatique, on en revient à ces conclusions :

• Premièrement : nul ne peut blâmer les millions de musulmans d’avoir été dupés par Tariq Ramadan, par son discours islamique et moral. Ils ont jugé son apparence avant de découvrir l’amère vérité, et ils ont agi légitimement. Dans une tradition, le Compagnon ‘Abdallah ibn ‘Umar, disait : « Celui qui nous trompe par Dieu ne trompe que lui-même. » Il n’était pas facile de tromper ‘Abdallah ibn ‘Umar, certes, mais nous ne nous attendons pas à ce que ceux qui ont été trompés par Tariq Ramadan soient plus perspicaces que ‘Abdallah ibn ‘Umar lui-même ;

• Deuxièmement : Tariq Ramadan porte seul l’entière responsabilité de son comportement immoral. Ni sa famille respectable, ni une personnalité politique ou intellectuelle de bonne foi, ni aucun individu ou organisation qui l’a défendu en se basant sur les apparences de sa vie publique ne peuvent être pris pour responsables. Tout le monde a traité Tariq Ramadan en lui attribuant une bonne intention et en ne pensant de lui que du bien. Et le bénéfice du doute est une vertu islamique et vaut bien mieux que le fait de juger sans preuves ;

• Troisièmement : ceux qui ont ardemment défendu Tariq Ramadan auparavant – et j’en fais partie – devraient refuser de poursuivre leur soutien. Nous ne pouvons ni ne devons être dupes plus longtemps. Il y va de notre responsabilité envers ceux qui ont défendu Tariq par notre biais, et envers les personnalités et organisations islamiques qui l’ont défendu, de leur fournir les faits nouveaux que nous avons découverts, sans ni les exagérer ni les dénaturer, afin qu’ils puissent se faire leur propre opinion ;

• Quatrièmement : tout cela ne dispense pas les musulmans de continuer leur lutte contre tous ceux qui ont tiré parti de l’affaire Tariq Ramadan pour dénaturer l’image de l’Islam, alimenter les préjugés à l’égard des minorités musulmanes en Occident, contester la crédibilité des défenseurs de l’Islam qui commandent la justice et porter atteinte aux organisations musulmanes qui cherchant à réformer et à améliorer la situation de leur communauté. Continuer à affronter la haine de ces détracteurs est le devoir de chaque musulman. Ceux qui ont exploité l’affaire Tariq Ramadan de cette manière sont connus pour leur position hostile à l’égard de l’islam. Ces détracteurs sont présents dans les courants laïcards jusqu’aux défenseurs du sionisme, de la droite extrême jusqu’aux contre-révolutionnaires arabes ;

• Cinquièmement : l’une des plus grandes leçons à tirer de cette affaire et qu’il ne faut jamais personnifier l’Islam, quelle que soit l’apparence positive de cette personne. L’islam prime sur tout et Allah n’a nul besoin de Ses créatures. Comme le disait le calife ‘Alî Ibn Abi Talib (que Dieu soit Satisfait de lui) : « Ne reconnais jamais la vérité à travers les hommes, mais reconnais plutôt les hommes à travers la vérité. » Seuls les prophètes étaient des modèles dépourvus de tentations. Dieu en a fait des modèles, infaillibles afin de pouvoir guider les hommes. Tous les autres humains sont plus enclins à l’erreur, au péché et à la tentation.

Pour conclure, Tariq Ramadan était effectivement une construction illusoire que nous avons érigée dans nos cœurs. Il a été pris comme tel et respecté par des millions de musulmans. Mais cette construction s’est effondrée sous nos yeux, et elle n’a été détruite par nul autre que par Tariq Ramadan lui-même. Ce qui est regrettable ici est que Tariq Ramadan continue à jouer le rôle de victime en faisant appel à la compassion et la solidarité des musulmans pour leur faire croire qu’il s’agit d’un complot et d’une guerre menée contre l’Islam. Il aurait mieux fait d’être sincère envers Dieu, envers lui-même, et envers les gens en cessant de mêler les musulmans à une bataille perdue d’avance, une bataille enflammée par ses propres désirs, et qui n’a aucun lien, ni de près ni de loin, avec l’Islam.

Il n’y a aucun doute sur l’existence de guerres contre l’islam et de complots à son encontre à plus d’un endroit sur la terre. Mais la plus grande guerre contre l’Islam, et la conspiration la plus dangereuse envers lui, consiste à porter le drapeau de la vertu de personnes elles-mêmes immergées dans le vice.

Nous demandons à Allah de nous accorder le pardon et le bien, ainsi que la sincérité dans nos paroles et dans nos actes. Qu’Il nous aide à éviter l’hypocrisie et le mensonge. Dieu nous suffit et il n’y a pas de Meilleur défenseur.

Mohamed El-Moctar El-Shinqiti est professeur agrégé d’éthique et d’islam politique à l’université Hamad Ben Khalifa au Qatar. Il a auparavant été professeur adjoint d’éthique politique au Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Ethique (CILE). Ses recherches universitaires portent sur la pensée politique et l’éthique islamiques et sur l’histoire du sectarisme dans les sociétés musulmanes. Il a enseigné l’exégèse coranique (tafsir) et la grammaire arabe à l’Université Al-Iman (Yémen) et enseigne actuellement l’histoire des religions à la Faculté d’Etudes islamiques du Qatar (QFIS) à Doha. Il intervient régulièrement sur la chaîne de télévision Al-Jazeera et sur son site internet (www.aljazeera.net), où il a publié plus de 400 articles d’analyse en arabe et en anglais.

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Source : https://oumma.com/le-dr-al-shinqiti-une-eminente-personnalite-musulmane-appelle-a-ne-plus-soutenir-tariq-ramadan/

Le Dr al-Shinqiti, une éminente personnalité musulmane, appelle à ne plus soutenir Tariq Ramadan

30 novembre 2018, 16 h 58 min

Après dix mois passés derrière les barreaux, d’abord à Fleury-Mérogis, puis dans l’unité de soins de Fresnes, et seulement deux semaines après avoir recouvré une liberté sous contrôle judiciaire, moyennant la caution faramineuse de 300 000 euros, Tariq Ramadan subit deux gros coups durs, de ceux dont il sera particulièrement difficile de se relever.

Au moment même où l’islamologue helvète, actuellement mis en examen pour deux viols en France et visé par une enquête pénale pour viol chez lui, en Suisse, est rattrapé par une sordide affaire « d’attouchements et de propositions à caractère sexuel avec au moins trois de ses élèves mineures en 1986, 87 et 88 », alors qu’il enseignait le français et la philosophie à Genève, une éminente personnalité musulmane qui fut proche de lui, au point de le soutenir sans réserve lors de son incarcération en février dernier, appelle solennellement les musulmans à se désolidariser de sa personne.

Depuis le Qatar où il est installé et officie, notamment sur la chaîne Al-Jazeera en sa qualité d’analyste de renom, le très respecté Dr Muhammad al-Mukhtar al-Shinqiti, qui enseigna longtemps l’éducation islamique et la littérature arabe en Mauritanie, son pays natal, juge désormais la cause de Tariq Ramadan indéfendable, tant sur le plan de l’éthique que de la morale islamique.

Car comment défendre l’indéfendable, estime aujourd’hui celui qui usa de son influence pour nommer l’islamologue genevois à la tête du CILE, le centre de recherche sur l’éthique islamique à Doha, et qui exhorte avec gravité ses coreligionnaires à « ne plus crier au complot », à la lueur d’éléments qui entachent irrémédiablement l’image de l’intellectuel genevois.

Pour être une pure coïncidence, elle n’en est pas moins accablante pour Tariq Ramadan : c’est précisément à l’heure où un rapport commandé par les autorités suisses, et rendu public mercredi, atteste des relations déplacées et inadéquates qu’entretenait le prédicateur avec certaines de ses élèves dans différents établissements scolaires de Genève, entre 1984 et 2004 ( ces femmes, à l’époque adolescentes, avaient témoigné dans la presse en novembre 2017), que Muhammad al-Mukhtar al-Shinqiti n’a pas de mots assez forts pour blâmer ses agissements.

Sans doute terriblement désillusionné, c’est sur son blog personnel, publié sur le site arabophone d’Al-Jazeera, que ce dernier presse aujourd’hui les musulmans de ne plus se voiler la face sur la « vie parallèle, éloignée de la morale islamique et de ses valeurs » menée par Tariq Ramadan pendant des années, à l’insu de tous, le qualifiant « d’accro au sexe », d’être « méprisant » qui aura « usé de la tromperie » sans vergogne. Il ne trouve par ailleurs aucune circonstance atténuante à l’islamologue suisse, dont il réprouve formellement les « choix conscients ».

Lâché par l’un de ses soutiens de la première heure et de poids, force est de constater que la cause de Tariq Ramadan ne trouve guère plus d’avocats pour la défendre dans la sphère musulmane hexagonale, que ce soit parmi les responsables institutionnels, les dignitaires religieux et autres figures du milieu associatif.