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« Le dieu de l’islam, aujourd’hui, c’est Mahomet »

« Mais au fait, qui était vraiment Mahomet ? »

samedi 15 décembre 2018, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/08/ismael-saidi-le-dieu-de-l-islam-aujourd-hui-c-est-mahomet_5394571_3232.html

« Le dieu de l’islam, aujourd’hui, c’est Mahomet »

Publié le 08 décembre 2018 à 12h00 - Mis à jour le 08 décembre 2018 à 12h00 :

Ismaël SAIDI

interviewé par Marie-Béatrice BAUDET

L’écrivain et scénariste belge Ismaël Saidi publie «  Mais au fait, qui était vraiment Mahomet ? », un livre dans lequel il dialogue avec l’islamologue Michaël Privot.

Après avoir dénoncé, dans sa pièce Djihad (2014), le dogmatisme absurde des candidats au départ pour la Syrie, Ismaël Saidi, 42 ans, publie Mais au fait, qui était vraiment Mahomet ? (Flammarion, 336 p., 18 €), un livre, à destination des jeunes et des moins jeunes, qui désacralise le Prophète. L’écrivain et scénariste belge, de confession musulmane, y dialogue avec l’islamologue Michaël Privot, spécialiste de l’histoire comparée des religions.

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Marie-Béatrice BaudetD’où l’idée de ce nouvel ouvrage vous est-elle venue ?

Ismaël Saidi – Tout part de Djihad, en réalité. Le spectacle, qui se joue encore aujourd’hui en Europe et en Asie, m’a conduit à rencontrer une foule de gens : des responsables politiques, des socio­logues, des imams et surtout des milliers d’adolescents dont les questions m’ont souvent pris de court. J’ai acheté de nombreux ouvrages, français, anglais, arabes et j’ai fini par réaliser – c’est pathétique de découvrir cela à mon âge – que l’islam, c’était un homme : Mahomet (que Michaël et moi préférons appeler Muhammad, selon la prononciation arabe).

Si les femmes doivent se voiler, c’est parce qu’il l’aurait dit ; si on ne peut pas manger de porc, c’est parce qu’il l’aurait dit… Pour répondre aux questions, je devais donc comprendre qui il était véritablement, au-delà de ce qui m’avait été enseigné depuis mon enfance. Les biographes évoquent Muhammad soit comme un saint aux cheveux longs magnifiques – on ne peut pas s’empêcher de faire le parallèle avec le Christ –, soit comme un sanguinaire. L’historienne française Jacqueline Chabbi, spécialiste du monde musulman médiéval, avec qui j’ai beaucoup échangé, m’a aidé à y voir plus clair.

Le sous-titre de votre livre est « Le Prophète comme on ne vous l’a jamais raconté ». C’est le cas, en effet, mais vous prenez des risques. Vous dites, entre autres, que Mahomet n’est pas musulman et que ses croyances sont mâtinées de christianisme et de judaïsme…

Au VIe siècle, Muhammad n’était pas musulman, comme Jésus n’était pas chrétien à son époque. L’islam a été conceptualisé et construit beaucoup plus tard. Dire cela est logique et rationnel, mais beaucoup de personnes en l’entendant font presque un arrêt cardiaque ! Il est probable que son véritable nom soit Qutham. Muhammad, qui signifie « celui dont on célèbre la louange », n’est cité que quatre fois dans le Coran et représentait davantage un titre de gloire politique réservé aux puissants. Est-ce un détail ? Oui et non car il révèle notre rapport problématique à la vie de cet homme ainsi que la confusion classique entre histoire vraie et histoire sainte.

Mais ne vous méprenez pas, Michaël Privot et moi, qui sommes croyants, portons un regard bienveillant sur le Prophète. Nous l’aimons cet orphelin, cet homme rejeté qui, en dépit de ses modestes origines sociales, a réussi à créer une confédération tribale comme il n’y en avait jamais eu auparavant et d’où a découlé, des centaines d’années plus tard, une incroyable civilisation.

Ce livre va choquer ? Nous allons être vilipendés ? Je vais vous dire : je pense que j’aime plus Muhammad que ceux qui sont venus assassiner en son nom les journalistes de Charlie Hebdo. Muhammad a-t-il demandé qu’on aille, en 2015, tuer ceux qui l’ont dessiné, représenté, moqué ? Non, bien sûr que non.

Vous parlez de Mahomet presque plus comme d’un père que comme d’un prophète. Pourquoi ?

Ce lien paternel symbolique existe. Muhammad est le père d’une nation, le père d’une identité. Beaucoup l’imitent jusque dans sa tenue vestimentaire qui date du VIe siècle, ne l’oublions pas. Il y a ce versant père et un autre versant, beaucoup plus dangereux, car, si on veut être honnête, il faut reconnaître que le dieu de l’islam, aujourd’hui, c’est ­Muhammad. On tue plus en son nom qu’au nom d’Allah. Or le Coran, de la première à la dernière page, ne parle de Muhammad que comme le transmetteur oral de la parole d’un Dieu qu’il disait entendre.

Dans ce livre, vous jouez l’idiot utile en utilisant des mots de jeunes. Vous parlez de « punchlines », de « battles »… Votre ­cible, ce sont ces ados rencontrés dans les lycées et les prisons où vous donnez des conférences ? Afin de leur apprendre à se méfier de toute parole radicale ?

Michaël et moi disons souvent que nous sommes des produits de l’éducation et de la culture européennes. Nous avons appris à faire fonctionner notre raison et notre esprit critique. Ce livre s’adresse à tous ceux qui ont envie de comprendre qui est vraiment ce Muhammad, au nom de qui, malheureusement, pas mal de saloperies ont été commises ces dernières années, et les croyances qu’il a initiées. Après l’avoir lu, j’espère qu’ils se rendront compte de la démence meurtrière des intégristes.

Vous avez choisi l’écriture inclusive pour rédiger votre livre. Est-ce une forme d’hommage aux femmes ?

Nous voulions symboliquement redonner aux femmes la place qu’elles méritent dans l’histoire de Muhammad. L’une, Khadija, fut la première à croire en lui. Or tout ceci est largement effacé. Le Coran parle des femmes, comment elles étaient traitées dans les tribus arabes au VIe siècle. Leur rôle essentiel était d’assurer la garantie de la filiation. Elle avait des enfants dont on devait être certain qu’ils étaient bien de X, Y ou Z.

La polygamie ? Elle existait, et Muhammad ne l’a pas interdite. Nous sommes, là, face à un mur anthropologique. Mais comment peut-on décider de plaquer nos modes de vie actuels sur des rites datant de 1 400 ans ? C’est de la folie. Le pire de cette horreur absolue concerne les esclaves sexuelles. Au VIIe siècle, elles étaient là pour assouvir les pulsions des hommes qui n’avaient ni les moyens financiers ni un rang social assez élevé pour demander en mariage une femme de la tribu. Le Coran l’autorisait : il ne pouvait en être autrement à cette époque…

Mais, aujourd’hui, comment admettre ce qui se passe en Syrie ou ce qui s’est passé en Irak ? Sur la base de versets coraniques, des milliers de femmes ont été achetées puis vendues comme esclaves sexuelles. Les documentaires sur les viols et le martyre des Yézidies ont montré l’insupportable.

Vous m’avez demandé si ce livre allait déplai­re aux musulmans. Si tel est le cas, cela voudrait dire que, pour eux, il est plus grave de rappeler la réalité d’une époque et d’en offrir une lecture critique que de violer des milliers de femmes au nom du Coran ? Je ne peux le croire.

Vous revenez aussi sur la question de la pédophilie à travers Aïcha, l’épouse favorite du Prophète…

Il a été écrit qu’elle avait 6 ou 7 ans. En réalité, au moins 14, selon les calculs des historiens les plus sérieux. Encore une fois, avoir une femme de cet âge-là n’était pas considéré à l’époque comme de la pédophilie. Mais que certains affirment qu’Aïcha jouait encore à la poupée quand Muhammad l’a épousée, c’est nauséeux car cela justifie, dans certaines ­cultures, des mariages arrangés dès l’âge de 6 ou 7 ans. Est-ce qu’on continue d’accepter de telles fadaises ou ne faut-il pas plutôt plonger dans les textes pour aller vérifier ce qui est crédible ou non ?

Les hommes qui ont tiré sur les journalistes de Charlie étaient des criminels. Ils avaient un lourd passé de délinquants. Ils devaient tuer au nom d’une cause pour se faire passer pour des héros. Avec ce livre, nous avons voulu démasquer cette supercherie. La cause qu’ils évoquent n’existe pas. C’est ma responsabilité de l’écrire, en tant qu’auteur, Européen et musulman.

Dans les rues de Schaerbeek, un quartier de Bruxelles, quand, jeune ado, je paniquais devant un caïd, des anciens me disaient une chose : « Ismaël, la peur doit changer de camp. » Il est grand temps en effet.

A voir  : Tribulations d’un musulman d’ici, de et avec Ismaël Saidi, au théâtre Les Déchargeurs, Paris 1er. Tous les lundis, à 21 h 30, jusqu’au 17 décembre.