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France : Moi, mère d’un Gilet jaune exclu de la communauté des citoyens

mercredi 16 janvier 2019, par siawi3

Source : https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/090119/moi-mere-d-un-gilet-jaune-exclu-de-la-communaute-des-citoyens?utm_source=20190111&utm_medium=email&utm_campaign=HEBDO&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[HEBDO]-20190111&M_BT=1289581865541

Moi, mère d’un Gilet jaune exclu de la communauté des citoyens

9 janv. 2019

Par Pascal Maillard
Blog : POLARED - Petit observatoire des libertés académiques. Recherche, Enseignement, Démocratie

Moi, mère d’un Gilet Jaune de 19 ans, condamné à deux mois de prison avec sursis et exclu pour trois ans de la communauté des citoyens par déchéance de ses droits civiques, civils et de famille, je n’accepte pas une justice expéditive qui nous fait sortir du droit.

Je publie ci-dessous, avec l’accord de son auteure, le récit circonstancié d’une mère de Gilet jaune qui témoigne avec force du caractère disproportionné et arbitraire des peines infligées dans le cadre de la répression judiciaire des Gilets jaunes. Il est légitime de se demander si nous n’avons pas affaire à la mise en place d’une véritable justice politique, à savoir des tribunaux et des magistrats qui renoncent à leur indépendance et bafouent le droit en répondant à des ordres politiques. N’assiste-t-on pas à la mise en place de tribunaux d’exception ?

Moi, mère d’un Gilet jaune exclu de la communauté des citoyens

« Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice »

Montesquieu

Moi, mère d’un Gilet Jaune de 19 ans, condamné à deux mois de prison avec sursis et exclu pour trois ans de la communauté des citoyens par déchéance de ses droits civiques, civils et de famille, je n’accepte pas une justice expéditive qui nous fait sortir du droit.

Samedi xx décembre 2018, acte xx des Gilets Jaunes (GJ). Comme des milliers de personnes à travers toute la France, mon fils manifeste, accompagné d’une amie de nationalité étrangère (21 ans), venue à Paris pour l’occasion, afin de nourrir sa réflexion et son travail d’étudiante sur les mouvements populaires contemporains.

Quelque part dans Paris, vers 14h, la situation est très tendue ; la rue qu’ils traversent est noyée sous les gaz lacrymogènes lancés par les forces de l’ordre pour disperser les manifestants. Paniqués, suffoqués, mon fils et son amie se retrouvent, un moment, isolés de la foule des GJ, moment choisi par les forces de l’ordre pour procéder, avec facilité et au hasard, à des interpellations.

Mon fils et son amie sont embarqués manu militari, non sans avoir été préalablement insultés, menacés et violentés : « T’es une putain, t’es moche », à l’intention de l’amie ; mon fils est soulevé de terre par une clé d’étranglement, alors qu’ils s’efforcent d’engager des pourparlers. Sans succès, bien au contraire : les policiers, gazeuses en main, braquées sur leurs visages, les menacent de recevoir une salve de produit incapacitant en plein visage, s’ils ne se taisent pas. Aussitôt reclus dans la voiture des forces de l’ordre, les agents, à l’aveuglette, cochent des cases sur la fiche d’interpellation : violences envers personnes dépositaires de l’autorité publique, jet de projectiles en direction des forces de l’ordre, résistance à l’interpellation, etc.

S’ensuivent 48h de garde-à-vue, éprouvantes évidemment, particulièrement angoissantes et révoltantes du fait du sentiment intense d’injustice et de l’indignation ressentis par les interpellés, puisque rien ne justifie cette privation inique de liberté. Impossibilité de boire lorsqu’on en éprouve le besoin. La deuxième nuit, pas une goutte d’eau 6 heures durant, alors que mon fils tousse énormément et que l’anxiété l’a privé de sa capacité normale à saliver, pas de ventoline qui pourrait soulager sa toux spasmodique, alors même qu’un médecin l’a ausculté et qu’il a réclamé un traitement, non délivré. Mon fils, déjà pas bien épais, ressortira du TGI après 55h d’incarcération en totalité, flottant dans ses pantalons, tant il a fondu du fait d’une sudation intense générée par l’incompréhension et la détresse.

Déferrement au TGI, Porte de Clichy, vers 14h, le surlendemain, après 48h de garde-à-vue.

Les possibilités oscillent entre libération imminente avec rappel à la loi, mesures de contrôle judiciaire, ou bien encore convocation pour un procès à date ultérieure. L’avocat, débordé, traitant à la chaîne moult dossiers de GJ, attend, lui aussi, dans l’indécision, les arbitrages du Parquet et ne peut avec sûreté nous renseigner. Mais c’est finalement le pire qui est acté, soit la comparution immédiate (CI).

S’il est recommandé de refuser la CI pour pouvoir préparer sa défense dans de “bonnes conditions”, il apparaît, au vu de ce qui se passe dans les deux chambres d’audience ouvertes ce jour-là, qu’il vaut mieux risquer la CI, puisque les juges, en cas de refus de celle-ci, décident quasi systématiquement de la mise en détention provisoire jusqu’à date ultérieure de procès.

Mon fils et son amie sont ainsi soumis à un choix impossible : une CI, avec risque d’un jugement expéditif et des peines lourdes de conséquences, et la possibilité d’une détention immédiate en maison d’arrêt dans l’attente de leur jugement. Contraints de faire le pari que la CI pourrait ne pas systématiquement déboucher sur une peine de prison ferme, ils “optent” donc pour celle-ci.

Déferrés au TGI depuis 14h, l’attente semble interminable. Il se fait bien tard, 20h30 environ, lorsque l’audience commence enfin. Nous sommes quelques soutiens dans la salle, déjà passablement abasourdis par ce que nous avons entendu, naviguant depuis plusieurs heures d’une chambre à l’autre et parvenant difficilement à retenir tout ce dont nous avons été témoins, tant les “discussions” sont effarantes, les chefs d’inculpation hasardeux et les décisions de la cour arbitraires et monstrueusement démesurées. « Vous n’avez pas mieux à faire qu’à manifester le samedi ? », « ça ne va pas arranger vos finances », déclare un juge à un prévenu GJ qu’il vient de condamner à 750€ d’amende, prévenu qui a expliqué, lors de sa prise de parole, qu’il a des crédits sur le dos, qu’il vit toujours, à 26 ans, chez ses parents, car il ne gagne que 1300€ pour un travail à temps plein.

De quoi mon fils et son amie sont-ils donc accusés, quels faits exacts leur sont-ils reprochés, justifiant qu’on les prive, depuis presque 54h, de leur liberté ?

La juge qui préside l’audience commence son accusation : « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens » et « violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique sans incapacité », fameux articles du code pénal qui font florès par les temps qui courent. Plus précisément, les prévenus sont accusés par le fonctionnaire interpellateur d’avoir ramassé des plots de grenade, grenades qui venaient d’être envoyées sur les manifestants pour les disperser, et de les avoir jetés sur les policiers. Ce fonctionnaire indique aussi qu’au moment de l’interpellation, quand les deux prévenus ont vu que les policiers allaient à leur rencontre (mais de quel type de rencontre est-il donc question ??), ils ont enlevé leur GJ, que M. les a tout d’abord mis dans son sac, avant de les jeter dans les égouts.

S’ensuit alors un interrogatoire (la juge parle de « conversation », contrevérité alors que tout est à charge et que la parole des prévenus est systématiquement déformée, mésinterprétée et/ou ridiculisée) durant lequel le grotesque et l’absurde rivalisent avec l’indécence et l’abjection. En effet, le fait de s’être débarrassé des GJ occupe une grande partie des “débats”, la juge insistant sur le fait que cet acte, autour duquel semble se concentrer en grande partie la charge de l’accusation, est l’indice, si ce n’est la preuve certaine, que les interpellés avaient indubitablement quelque chose à se reprocher.

La parole des prévenus, répétant à de nombreuses reprises qu’ils n’ont jamais rien jeté en direction des policiers, clamant leur innocence, est systématiquement dénigrée. La juge affirme, ad nauseam, qu’un policier ne peut pas se tromper : « Les policiers sont des professionnels, ils ne peuvent pas faire des erreurs », et elle se livre à un éloge sans limite des fonctionnaires de police : « heureusement qu’ils sont là car ils font régner l’ordre public, sinon ce serait la loi de la jungle, les plus forts l’emporteraient sur les plus faibles ». Ne sait-elle pas qu’on dénombre 1850 blessés, par les forces de l’ordre, depuis le début du mouvement des GJ (chiffres du 20/12, vraisemblablement sous-estimés) ?

À l’intention de mon fils, la juge ajoute : « Quand vous voyez des policiers en ville qui arrivent vers vous, jetez-vous aussi votre sac dans les égouts ? ». Mon fils lui fait remarquer que le contexte n’est pas le même. La juge enchaîne : « Vos parents vous ont-ils normalement éduqué ? Quel est votre niveau de conceptualisation ? Quel discours tenez-vous en privé avec vos amis concernant la police ? Ou bien faites-vous partie d’une mouvance qui est… [elle ne finira pas sa phrase] ? C’est très révélateur cette façon de tout contester. Vous êtes comme vous êtes, M., on ne va pas vous refaire ». Violence inouïe de ces questions rhétoriques, prétendument posées dans le cadre d’une « conversation »…

Quoi qu’il en soit, le dossier est vide. Aucune pièce à conviction n’est produite pour étayer la parole de l’agent interpellateur, pas de photos, pas de vidéos. La parole, semble-t-il sacrée, de cet agent, suffit à présenter deux personnes devant la justice. À quoi bon tenter de discuter d’ailleurs puisqu’un policier ne peut pas se tromper ? Ni bien évidemment mentir… Les inculpés sont donc confrontés à des accusations arbitraires, invérifiables et auxquelles on ne peut apporter aucune contradiction.

La procureure, qui livre ensuite sa réquisition, réitère sur le même mode que les faits reprochés sont avérés : « Je n’ai aucune raison de douter des faits qui sont rapportés par l’agent interpellateur ». Mon fils, de plus, ne s’est pas beaucoup exprimé en garde-à-vue. À la seule vue des policiers, il s’est débarrassé de son gilet. Or, s’il n’avait commis aucun délit, pourquoi se serait-il débarrassé de son gilet ? De plus, il a dans un premier temps refusé le prélèvement biologique, avant de s’y soumettre. La procureure requiert donc 6 mois d’emprisonnement ferme ! Insistant sur le fait qu’il n’y a aucune raison d’agresser les forces de police alors que celles-ci sont, en la période, particulièrement éprouvées. Je m’interroge : lui a-t-on parlé de la présomption d’innocence à l’école nationale de la magistrature ? Ou n’est-elle pas plutôt persuadée que cette présomption d’innocence ne vaut rien contre l’avis du prince ? Macron, en effet, n’a-t-il pas récemment déclaré, en déplacement au Tchad, qu’il veut des réponses judiciaires sévères pour les auteurs de violences : « Il est évident que les réponses, y compris judiciaires, les plus sévères seront apportées[1] ».

Je m’interroge encore : est-ce bien mon fils et son amie que l’on juge ou le mouvement des GJ en son ensemble ?… Ce tribunal serait-il devenu un tribunal politique ?

Par la suite les avocats auront beau avancer que les infractions ne sont pas constituées, que l’intention de violence n’est pas caractérisée, qu’il est possible d’avoir un doute raisonnable, que même un professionnel aguerri peut se tromper, qu’on ne saurait commettre des violences et des dégradations lorsqu’on est exclusivement porteur de masques et de lunettes, que des plots de grenade, légers, s’ils avaient été lancés, ne pourraient constituer une atteinte à l’intégrité physique des policiers, que la sanction demandée par la procureure (6 mois fermes d’emprisonnement) est d’une brutalité particulière, etc., rien de tout cela n’ébranlera les certitudes de la juge, dogmatiquement ancrées.

La cour se retire alors pour délibérer, puis la condamnation pénale tombe : M. et Mme sont reconnus coupables et sont condamnés à : 2 mois d’emprisonnement délictuel, à titre de peine principale avec sursis ; de plus, concernant mon fils, à 3 ans de privation de tous les droits civiques, civils et de famille, à titre complémentaire.

Cette dernière condamnation est particulièrement grave. Non seulement les juges privent mon fils du droit de vote, du droit d’être éligible, d’être témoin en justice ou encore d’exercer une fonction publique, mais ils ont pris soin d’y ajouter l’interdiction du droit de famille, ce qui est sans lien avec les faits supposés ou incriminés. Mon fils est donc considéré comme futur père indigne et comme persona non grata de la République, pour des faits dont la justice n’a apporté aucune preuve ! C’est tout simplement ubuesque !

Il y a certes pire, mille fois pire encore, je le sais pertinemment, concernant les décisions que les juridictions françaises rendent tous les jours au nom du peuple français. Je souhaite juste, à mon échelle et conjoncturellement, apporter ma contribution à la dénonciation des systèmes policier, judiciaire et étatique, tels qu’ils œuvrent actuellement en France, État prétendument de droit, pour réprimer le mouvement dit des Gilets Jaunes ; comme le font de nombreuses personnes depuis 7 semaines, en espérant que nous pourrons parvenir à ouvrir les yeux de nos concitoyens sur l’ampleur de la répression politico-judiciaire et à faire reculer cette odieuse institution judiciaire, en marche vers l’autoritarisme le plus brutal, tout comme l’État-Macron dans sa globalité, dont cette justice n’est que le corollaire.

La répression inqualifiable qui sévit actuellement à l’encontre du mouvement des Gilets Jaunes n’arrêtera pas la soif de liberté et de justice de tout un peuple, et de la jeunesse notamment. Elle ne pourra pas annihiler la volonté, noble, de construire un monde meilleur, d’être du côté de ceux qui souffrent et qui réclament des droits.

Je suis prodigieusement fière de l’éducation que j’ai donnée à mes enfants et du choix qu’ils ont fait d’être du côté des opprimés contre les oppresseurs. Merci mon fils d’être tel que tu es. Et oui, juge, pour une unique fois, vous avez bien raison : on ne te changera pas ! « Vous êtes comme vous êtes, M., on ne va pas vous refaire », a-t-elle en effet déclaré, à l’endroit de mon fils, dans un délire cauchemardesque de voir la justice, que cette magistrate embrasse sans faille, façonner, refaçonner l’humain à son image.

Quand la justice s’aplatit servilement devant les diktats de l’État, qu’elle apporte sa caution aux comportements illégitimes de la police (arrestations arbitraires, faux témoignages, clé d’étranglement, etc.), lorsqu’elle viole la présomption d’innocence en sommant les prévenus de prouver leur innocence alors que c’est à l’accusation de démontrer la culpabilité, qu’elle condamne, en deux mots, sans preuve, elle fait montre de la plus grande injustice. Elle tente bien de dresser et de remodeler les hommes que les circonstances placent devant elle, mais il n’est pas sûr qu’elle y parvienne, car nous sommes et serons nombreux, encore et encore, à dénoncer et résister !

Note :

[1]https://www.bfmtv.com/politique/gilets-jaunes-des-reponses-severes-seront-apportees-aux-auteurs-de-violences-assure-emmanuel-macron-1596123.html?fbclid=IwAR2WPLuEhDv2wnf0yXJR2VSMLo1_5dUeI-0aF1sNpb8kbQEgR0C-e4KrNNM