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Algérie : « La présidentielle ne sera ni libre ni démocratique »

dimanche 3 février 2019, par siawi3

Source : > https://www.elwatan.com/edition/actualite/la-presidentielle-ne-sera-ni-libre-ni-democratique-31-01-2019

« La présidentielle ne sera ni libre ni démocratique »

Smaïl Goumeziane.
Ancien ministre, écrivain et éminent professeur en économie

31 janvier 2019 à 12 h 00 min

L’ancien ministre Smaïl Goumeziane aborde dans cet entretien la question de la prochaine élection présidentielle et détaille son analyse sur les principaux critères devant mener le pays à bon port. « Seul un Etat national, souverain et démocratique est en mesure de réduire les peurs et de porter l’espoir de tout un peuple », affirme-t-il.

L’élection présidentielle aura lieu le 18 avril prochain. Les conditions d’une élection libre et démocratique sont-elles réunies ?

A l’évidence, cette élection ne peut être ni libre ni démocratique. Et, ce n’est pas seulement une affaire de bonne ou mauvaise organisation du scrutin. Pour qu’une élection soit libre et démocratique, il faudrait que le citoyen soit libre et que le mode de gouvernance soit démocratique. Or, aujourd’hui encore, c’est loin d’être le cas, ni pour l’un ni pour l’autre.

Pour autant, le corps électoral a été convoqué, et le scrutin aura lieu à la date retenue du 18 avril. D’aucuns iront voter pour tel ou tel candidat, avec crainte, espoir ou sans illusions. D’autres boycotteront le scrutin. Certains partis, hommes et femmes politiques, essaieront d’orienter le débat dans un sens ou dans l’autre, en se portant candidats ou en refusant de participer.

Avec des arguments plus ou moins rigoureux, des programmes plus ou moins convaincants et des mobilisations plus ou moins légales. Certains, parmi ceux qui ont déjà retiré les dossiers de candidature, iront même jusqu’à transformer cette joute électorale en spectacle folklorique. D’autres, enfin, n’hésiteront pas à vomir des affaires nauséabondes à forts relents de « fake news ». Il en est ainsi des processus électoraux, et pas seulement en Algérie !

Tous, politiques et citoyens, attendent cependant que le scrutin se déroule dans la paix. Bien entendu, dire que le moment n’est pas démocratique ne résulte ni d’un parti pris ni d’une lubie. Tous les observateurs avertis, y compris parmi les candidats, le savent, les scrutins ont toujours été décriés pour diverses raisons : fraude, inorganisation, partialité de l’administration, clientélisme, corruption, pressions et autres violences.

Au-delà du pays, des études internationales, plus ou moins scientifiques, dont celle réalisée par la revue The Economist, évaluent, depuis de nombreuses années, « l’indice de démocratie » à l’aide de plusieurs critères mesurables et quantifiables pour déterminer le niveau atteint par les pays en termes de démocratie.

Et, d’année en année, on peut ainsi observer la « trajectoire démocratique » suivie par les uns et les autres. Cette trajectoire, rappelons-le, est mesurée à quatre niveaux : le plus bas, ou régime autoritaire, puis le régime hybride (ou démocrature), suivi du régime à démocratie incomplète et enfin le niveau le plus élevé, celui de la démocratie pleine.

Pour chacun des pays, le rythme et la qualité de la trajectoire démocratique sont en fonction de cinq critères : le processus électoral et le pluralisme ; les libertés individuelles et collectives ; le fonctionnement de l’Exécutif (gouvernance) ; la participation politique ; la culture politique (des citoyens). Ces critères accordent une place particulière au respect des droits humains essentiels, comme la liberté de parole, d’expression et d’information, la liberté de religion, la liberté d’association et de réunion, le droit à un juste processus judiciaire…

Or, de ces études, il ressort que l’Algérie, qui était déjà classée comme pays à régime autoritaire en 2008, stagne dix ans après au même niveau, soit la 128e place sur 167 (avec un indice de 3,56 sur 10), malgré une culture politique de ses citoyens supérieure à la moyenne. Le pays se positionne ainsi derrière le Cameroun et devant l’Egypte, la Russie, l’Iran ou l’Arabie Saoudite.

Autrement dit, durant toutes ces années, le statu quo a toujours prévalu, bloquant toute possibilité d’évolution de la « trajectoire démocratique », quand d’autres pays, comme la Tunisie voisine, ont vu, dans la même décennie, leur trajectoire bondir et sauter un pallier pour passer de régime autoritaire à régime de démocratie incomplète.

Cette étude montre, par ailleurs, que d’autres pays, et pas des moindres, ont connu une régression de leur trajectoire pour tomber du régime à démocratie pleine au régime à démocratie incomplète (Etats-Unis, Japon, France). Cela signifie que la trajectoire démocratique n’est jamais ni automatique ni définitivement acquise.

Bien évidemment, cette stagnation du classement de l’Algérie ne fait plaisir à personne et il est aisé de comprendre que son peuple ne peut se satisfaire de cette situation. Celle-ci montre au contraire le chemin semé d’embûches qui reste à parcourir pour atteindre le stade, tant espéré, de pays à régime démocratique, même incomplet.

Quel sens peut avoir une élection sous un régime classé autoritaire ?

Deux raisons au moins militent en faveur de la tenue d’un scrutin sous régime autoritaire. D’une part, dans un régime autoritaire, l’organisation même imparfaite d’un scrutin permet, malgré tout, l’expression pacifique, bien qu’incomplète et asymétrique, des intérêts divergents d’une partie plus ou moins importante de la population.

Car un débat pacifique, même partiel et non démocratique, vaut toujours mieux qu’un affrontement violent et fratricide. Comme je l’ai rappelé à plusieurs reprises : « L’arme du dialogue est préférable au dialogue des armes. » Dans le cas inverse, comme nous le savons tous, durant une décennie, l’Algérie et son peuple ont payé un très lourd tribut.

D’autre part, quels que soient les pays et leur classement international, très rares sont ceux qui n’organisent pas de scrutins, certes plus ou moins démocratiques. Là n’est donc pas le problème… ni la solution. Ce qui peut faire « bouger les lignes », mais qui n’est pas simple à établir, c’est la conjugaison des cinq critères et, au-delà, les performances économiques à réaliser. Tous ces critères et d’autres montrent, si besoin était, que l’instauration d’un régime démocratique est une affaire complexe et de longue haleine, qui ne se résout pas à une échéance électorale, fut-elle présidentielle, ni même au seul pluralisme politique.

Celle-ci, sous certaines conditions historiques, peut tout juste être un point de départ, parmi d’autres, d’une « trajectoire » plus ou moins démocratique, et à plus ou moins long terme. Raison de plus pour ne plus perdre de temps et définir au plus vite une telle trajectoire. Dans cette perspective, deux trajectoires parmi d’autres peuvent servir de repères à l’Algérie.

Celle qui a conduit à la démocratie pleine de la Norvège (première du classement), grâce à une double maturation : celle de son système de gouvernance démocratique et celle de son développement économique humainement et socialement performant. Celle qui a conduit à la démocratie incomplète de la Tunisie voisine, fondée à la fois sur une évolution positive de son mode de gouvernance, du fait de son « printemps », et sur des difficultés à poursuivre ses réformes économiques et à approfondir les libertés citoyennes.

Entre ces deux trajectoires, alimentées par des parcours historiques différenciés, mais qui conjuguent plus ou moins fortement liberté politique et liberté économique, il y a là, pour l’Algérie qui est restée, depuis trop longtemps immobile sur la ligne de départ, un sacré challenge qui s’offre à la fois au système de gouvernance en place, à ses oppositions démocratiques et à la société civile tout entière. Et qui suppose d’agir, au plus vite, et de façon rassemblée et pacifique, sur l’ensemble des critères politiques et économiques.

Le chef de l’état-major a vite fait d’assurer, au lendemain de la convocation du corps électoral, que l’armée fera en sorte de sécuriser ce scrutin. Pourquoi, à votre avis, appuie-t-on à chaque fois sur cette association de la sécurité et de l’élection, notamment lorsqu’il s’agit de scrutin présidentiel ? Le sentiment de peur prend-il le dessus sur celui de proposer de l’espoir ?

Le regretté Nelson Mandela avait eu une formule particulièrement éclairante : « Que vos choix reflètent vos espoirs et non vos peurs. » Une formule qui signifiait qu’on ne pouvait bâtir l’avenir sur les peurs réelles ou imaginaires d’un peuple, mais au contraire sur des choix libres et clairement affirmés. Or, pour que de tels choix puissent être affichés, même de façon contradictoire, par ceux qui participent au scrutin, par leur vote ou leur boycott, il faut réduire au maximum le niveau et la multiplicité des peurs.

Et pour cela : sécuriser le scrutin, comme de manière générale l’ensemble des citoyens, le territoire et ses frontières. C’est donc, naturellement et constitutionnellement, le rôle et la mission des forces de sécurité nationales que de garantir cette sécurité. Encore fallait-il le rappeler. C’est ce qui a été fait. Tant mieux.

Cependant, dans une Algérie encore traumatisée par la tragédie des années 1990, cela est-il suffisant pour vaincre définitivement certaines peurs, telles la peur du désordre, la peur engendrée par la crise économique et sociale, la peur de l’absence de libertés et de la perte de sa dignité, la peur de nouvelles désillusions ? Rien n’est moins sûr. Face à toutes ces inquiétudes réelles, la sécurité, toute indispensable et précieuse qu’elle soit, ne suffit pas.

Celle-ci n’a de véritable sens que si elle est adossée à une trajectoire démocratique clairement et librement affirmée en termes d’objectifs, de moyens et de délais, contrôlables à tous moments, par le biais d’institutions démocratiques légitimées par les citoyens. Ce qui veut dire, comme l’affirmait Mandela, que les programmes proposés soient porteurs d’espoirs et que le choix ne résulte pas d’un réflexe pavlovien généré par les peurs, mais plutôt d’une adhésion librement et consciemment exprimée.

Dans une récente déclaration, l’ancien chef de gouvernement Mouloud Hamrouche fait le constat de l’échec de la constitution de l’Etat-nation. Il va plus loin en suggérant l’absence même d’Etat au sens moderne du terme. Une absence supplantée par l’omnipotence d’un pouvoir qui lui-même manque de cohésion, patauge dans la crise et peine à produire des idées. Dans une telle configuration, c’est la souveraineté de l’Algérie qui s’en trouve menacée. Une sortie de cette situation pour le moins complexe est-elle possible et sans dégâts ?

La question de la souveraineté de l’Etat, voire de l’Etat tout court, est effectivement essentielle. Et préjudicielle. Seul un Etat national, souverain et démocratique est en mesure de réduire les peurs et de porter l’espoir de tout un peuple.

National, il doit assurément l’être dans son existence et dans sa composante, pour chaque portion de son territoire, de manière une et indivisible. Souverain, dans ses objectifs, dans ses choix, dans ses moyens et dans ses décisions. Démocratique, dans sa légitimité, dans son mode de gouvernance, dans son rapport aux citoyens.

Il est clair, pour des raisons historiques sur lesquelles on ne peut s’étendre ici, qu’un tel Etat n’existe pas encore. Et qu’il faut, au plus vite le construire sur la base d’une Constitution démocratique. Car l’Etat est l’un des trois moteurs principaux de la trajectoire démocratique d’un pays. En effet, aux côtés de l’Etat démocratique, juste et régulateur, les deux autres moteurs sont l’économie libre et la société civile.

Une économie libre, productive et diversifiée, fondée sur la réhabilitation de la valeur travail. Une société civile, libre, organisée et citoyenne. C’est ce que j’appelle la triple régulation. Une triple régulation qui conjugue efficacité économique, justice sociale et solidarité citoyenne. Une image suffirait à nous convaincre de cette réalité : a-t-on jamais vu une fusée dotée de trois moteurs décoller avec un seul d’entre eux ?

Dès lors, en l’absence de ces trois moteurs, il est vrai qu’à chaque instant la souveraineté de l’Etat se fragilise et peut être mise en cause par divers intérêts, plus ou moins opaques, à l’intérieur du pays et à l’extérieur. Face à ces risques bien réels, le fonctionnement libre et synchronisé de ces trois moteurs demeure le seul moyen de garantir à la fois la souveraineté de l’Etat et la trajectoire démocratique du pays. Au bout du compte, en Algérie comme ailleurs, un Etat fort est un Etat démocratique, une économie forte est une économie libre et une société civile forte est une société de citoyens libres et solidaires.

Aussi, comment ne pas insister, une fois encore, sur l’urgence de la construction de ces trois moteurs et de leur mise en route. Cela ne sera évidemment pas une simple affaire, et il faudra s’attendre à une levée de boucliers engendrant, çà et là, des dégâts, même si la construction se fait de manière pacifique, car des intérêts établis de longue date, et de façon plus ou moins opaque, à l’intérieur du pays et en dehors, en seront perturbés et s’y opposeront.

Mais, ne dit-on pas de façon un peu triviale : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. » Pour autant, « le jeu en vaut réellement la chandelle » : il y va du décollage économique de tout un peuple, de son développement et de l’expansion de ses libertés dans tous les domaines.

Dans son dernier rapport sur l’Algérie, le think tank International Crisis Group a appelé à des réformes urgentes en notant que la « paralysie politique mine toute possibilité de sortie du statu quo maintenu par des groupes d’intérêts influents ». Quels sont les préalables pour mener de vraies réformes salutaires et efficaces ?

Vu l’actualité électorale, la paralysie « politique » semble la plus immédiate. Mais cela n’est que la face visible de l’iceberg. Comme je l’ai dit précédemment, la paralysie touche les trois moteurs, dans un pays qui n’a toujours pas défini sa trajectoire démocratique.

Et, s’il est vrai que « des groupes d’intérêts influents » participent de ce grippage, il n’en reste pas moins que les opposants démocrates à ces groupes sont eux-mêmes « en panne d’influence réelle dans la société », certes pour cause de fermeture du champ politique, mais aussi pour cause d’atomisation du courant démocrate, de rivalités partisanes et internes, voire d’ego surdimensionnés, qui empêchent toute mobilisation cohérente et efficace des partisans de la trajectoire démocratique.

Or, pour mener des réformes radicales, salutaires et efficaces, on ne peut se contenter d’un côté d’incantations rituelles, et de l’autre de dénonciations récurrentes. Il faut être en mesure de définir concrètement la trajectoire démocratique qui sied au pays, et les voies et moyens pour la construction de chacun des moteurs. Bien évidemment, une telle œuvre ne peut être le résultat d’aucun homme providentiel, ni même d’un seul parti.

Ce ne peut être que le résultat d’un mouvement démocratique le plus large et le plus unitaire possible, en phase avec les citoyens, en capacité de mobiliser, dans une confiance retrouvée et un engagement restauré, une large majorité de citoyens, parmi eux les élites démocrates, et de conduire pacifiquement, y compris par la négociation et le juste compromis, le pays sur sa trajectoire démocratique.