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France : Gilets jaunes : une remise en cause radicale de la démocratie représentative ?

Ou comment une coalition de forces politiques force la fragmentation des GJ au nom de la démocratie

mercredi 6 février 2019, par siawi3

Source : https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/141218/gilets-jaunes-une-remise-en-cause-radicale-de-la-democratie-representative?utm_source=20181214&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-20181214&M_BT=1289581865541

Gilets jaunes : une remise en cause radicale de la démocratie représentative ?

14 déc. 2018

Par Philippe Marlière

Blog : Le blog de Philippe Marlière

Dans leur refus instinctif de toute forme de délégation et de représentation politique, les gilets jaunes chamboulent deux siècles d’action politique ; ils en piétinent les règles et la bienséance. Plus que toute autre chose, la grande nouveauté du mouvement pourrait se trouver là.

Heureux sont les commentateurs et dirigeants politiques qui ont pu discerner très tôt quelle était la nature et les objectifs du mouvement des gilets jaunes ! Pour ma part, je peine encore aujourd’hui à interpréter un mouvement traversé de courants contradictoires et paradoxaux.

Dire que le mouvement des gilets jaunes ne correspond à aucun autre mouvement majeur dans l’histoire de France contemporaine est un euphémisme. Ce qui caractérisait les mouvements sociaux depuis mai 68, c’était leur lisibilité politique. Soit ils étaient déclenchés par les syndicats, rejoints ensuite par les partis politiques, soit ils étaient le fait d’actions catégorielles spontanées (lycéens, infirmières, cheminots) mais, très vite, ils étaient encadrés par les syndicats et les partis politiques.

Enjeux autour de la démocratie représentative

Dans tous les cas de figure, ils s’inscrivaient dans le jeu de la démocratie représentative, née avec l’établissement,puis l’extension progressive du suffrage universel. La division du travail de représentation était claire et nette : aux syndicats la défense des intérêts catégoriels des travailleurs et aux partis politiques la tâche d’articuler ces revendications catégorielles en propositions politiques par le canal des institutions politiques (parlement, gouvernement).

La démocratie représentative est un régime dans lequel les citoyens sont gouvernés par l’intermédiaire de leurs représentants élus à qui ils délèguent leur pouvoir. Il faut noter que les fondateurs de ce mode de gouvernement l’opposèrent à la notion même de démocratie. Emmanuel-Joseph Siéyès reconnaissait l’opposition entre, d’une part, le gouvernement représentif républicain et la démocratie.[1]

Dans un discours prononcé après la début de la révolution, Siéyès, pour qui le Tiers-État (le peuple) était “tout”, articulait sans détour la distinction entre les deux régimes : “Les citoyens peuvent donner leur confiance à quelques-uns d’entre eux. Sans aliéner leurs droits, ils en commentent l’exercice. C’est pour l’utilité commune qu’ils se nomment des représentations bien plus capables qu’eux-mêmes de connaitre l’intérêt général, et d’interpréter à cet égard leur propre volonté. L’autre manière d’exercer son droit à la formation de la loi est de concourir soi-même immédiatement à la faire. Ce concours immédiat est ce qui caractérise la véritable démocratie. Le concours médiat désigne le gouvernement représentatif. La différence entre ces deux systèmes politiques est énorme.”[2]

Les dirigeants révolutionnaires en 1789, qui étaient comparables à nos dirigeants actuels de droite et de gauche (des hommes blancs d’âge mûr d’extraction bourgeoise), choisirent la “démocratie républicaine” contre la “véritable démocratie”. Les motifs principaux qui furent évoqués pour justifier une telle décision sont connus : complexité d’organiser une démocratie directe dans un pays à la population importante, mais aussi incompétence politique supposée d’un peuple infantilisé et dépossédé de son pouvoir politique. Conservateurs, libéraux et socialistes se sont toujours accordés pour considérer que le peuple devait rester le plus possible à l’écart des processus de décision politique. Aujourd’hui, ils déplorent à l’unisson l’absention croissante lors des élections ou la soi-disante apathie politique des électeurs. En effet, si les citoyens désertent les urnes en masse, quel crédit peut-on accorder à ce regime représentatif dans lequel les représentants finissent par ne plus représenter qu’eux-mêmes ?

Refus radical de la représentation

Les gilets jaunes portent de multiples revendications politiques plus ou moins claires et cohérentes (fiscalité plus juste, salaires, état des services publics, davantage de démocratie et d’ordre, réforme constitutionnelle, immigration, etc.), mais ils expriment surtout une critique radicale du régime de représentation politique. Dans les mots d’ordre et les slogans d’abord : “le peuple est souverain !”, “Macron, on n’est pas tes moutons”, “J’accuse ce système qui engraisse les riches et affame les pauvres”, “Élus, vous rendrez des comptes !”. Si les critiques les plus acerbes ciblent le président de la république, c’est bien l’ensemble du personnel politique qui fait l’objet des commentaires dépréciatifs, moqueurs et parfois haineux.

En ce sens, parler de récupération du mouvement, à droite ou à gauche, me semble hors-sujet. Ponctuellement et localement des militants politiques tentent d’organiser les gilets jaunes et d’influer sur leur mode d’action. Mais ces actions, dont il ne faut certes pas sous-estimer l’importance, ne sauraient cacher une tendance plus lourde et plus originale du mouvement : la défiance radicale à l’écart de la représentation et des institutions politiques. Pour commencer, la représentation du mouvement lui-même ne va pas de soi. Des représentants régionaux nommés après un vote sur internet ont aussitôt été récusés par d’autres gilets jaunes qui ont refusé que ces élus parlent en leur nom. Une réception à Matignon de représentants gilets jaunes a avorté tant les pressions sur ces personnes étaient vives (certains ont reçu des menaces de mort).

Plus d’un siècle de représentation ouvrière s’effondre ici. Le mouvement socialiste avait accepté le principe bourgeois de la représentation politique. Les cadres de parti, de syndicats et leurs élus sont effectivement des personnes mandatées par leurs camarades pour prendre à leur place les décisions. Roberto Michels, travaillant au début du 20e siècle sur le SPD allemand (un parti socialiste qu’il présentait comme “le plus démocratique au monde”), concluait son étude sur un constat terriblement pessimiste : la représentation partisane provoque l’émergence d’une catégorie de professionnels de la politique qui, très tôt, aura à coeur de défendre sa vision des choses et ses propres intérêts matériels contre ceux des représentés. Cette tendance est tellement lourde dans chaque organisation politique que Michels la nomme “loi d’airain de l’oligarchie” : “Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un parti, d’une union de métier, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée .” [3]

Étant donnée la défiance, voire le rejet instinctif du principe de représentation par le “peuple de gilets jaunes”, on peut émettre l’hypothèse que ce mouvement ne profitera, en principe, à aucune force politique : ni les partis (vieux, nouveaux, “mouvements gazeux”, de droite, de gauche, populistes ou pas, etc.), ni les syndicats. Le député François Ruffin, “le plus gilet jaune” des élus en France, a pourtant été écarté des points de ralliement à Flixecourt (Somme), au coeur même de sa circonscription. Le référent gilet jaune de ce groupe a déclaré : “Nous ne sommes ni contre, ni pour François Ruffin, mais nous ne voulons pas de récupération politique.”[4]

Dans leur modus operandi, les gilets jaunes chamboulent deux siècles d’action politique ; ils en piétinent les règles et la bienséance. Plus que toute autre chose, la grande nouveauté du mouvement pourrait se trouver là.

Je ne prédirai pas pour autant l’effondrement imminent du système de représentation politique classique. Celui-ci, en crise, devrait survivre, mais de la manière faible et erratique que nous connaissons déjà depuis plusieurs années : des taux d’absention records lors des élections et une très faible capacité des élus – à quelque niveau que ce soit – à entraîner l’adhésion populaire autour de leur action politique.

La gauche peut-elle enfin être démocratique ?

Les gilets jaunes sont-ils des extra-terrestres de la politique ? Non, au contraire, ce sont des citoyens ordinaires aux revenus modestes qui votent à gauche, à droite et, probablement, qui s’abstiennent encore plus[5]. Ils ont tout simplement cessé de croire au jeu de la démocratie représentative. Pour certains, c’est, au mieux, un pis-aller, pour d’autres, c’est une perversion insoutenable de la “démocratie véritable” dans laquelle ils se reconnaissent.

À moyen terme, tout est possible : la chute du monarque Macron (mais qui n’est pas du tout assurée) ou un rebond post-mouvement qui serait conservateur ; un backlash comparable à celui de mai 68. Une population effrayée par un mouvement trop radicalisé pourrait tenter de plébisciter un agenda proposant le “retour à l’ordre”. Si, en outre, les mots-d’ordre sociaux s’effacent au profit de revendications plus identitaires (notamment la question de l’immigration), le Rassemblement national serait le mieux placé pour empocher la plus-value électorale du mouvement.[6]

Mais la gauche pourrait profiter des gilets jaunes pour se reconnecter avec le peuple des débuts du mouvement ouvrier. Il faudrait pour cela qu’elle exerce une révolution copernicienne de son mode de fonctionnement et de son rapport à l’action politique. La gauche devrait enfin apprendre à fonctionner de manière démocratique : parité absolue à tous les niveaux, fin de la professionnalisation des mandats politiques (limités en nombre et dans le temps), droit de révocation des dirigeants, collégialité des directions. Aucun parti de gauche ne pratique réellement une telle démocratie. À défaut d’être radicalement de gauche, cette dernière pourrait essayer d’être radicalement démocratique, donc populaire.

Notes :

[1] Emmanuel-Joseph Siéyès, Qu’est-ce que le Tiers-État ?, première publication en janvier 1789.

[2] Emmanuel-Joseph Siéyès, “Démocratie et système représentatif”, discours du 7 septembre 1789.

[3] Roberto Michels, Les Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, première publication en 1914.

[4] “François Ruffin de retour à Flixecourt”, Le Courrier picard, 8 décembre 2018, http://www.courrier-picard.fr/153974/article/2018-12-08/francois-ruffin-de-retour-flixecourt

[5] Collectif, “Gilets jaunes : une enquête pionnière sur la révolte des revenus modestes”, Le Monde, 11 décembre 2018, https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/11/gilets-jaunes-une-enquete-pionniere-sur-la-revolte-des-revenus-modestes_5395562_3232.html

[6] Un sondage réalisé les 7-10 décembre par l’Ifop, portant sur les intentions de vote aux élections européennes tendrait à confirmer ce point : https://www.ifop.com/publication/lintention-de-vote-aux-elections-europeennes/

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Version remaniée et développée d’un article publié dans AOC le 11 décembre 2018  : https://aoc.media/opinion/2018/12/12/gilets-jaunes-lenjeu-democratique/

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Source : https://www.huffingtonpost.fr/2019/02/06/jerome-rodrigues-martyr-des-gilets-jaunes-prend-du-recul-apres-des-reproches_a_23662763/?utm_hp_ref=fr-homepage

06/02/2019 11:49 CET | Actualisé il y a 3 heures

Jérôme Rodrigues, martyr des gilets jaunes, prend du recul après des « reproches »

Figure du mouvement, blessé à l’œil lors de l’Acte XI, il subit le même sort que plusieurs porte-paroles des gilets jaunes avant lui.

Par Anthony Berthelier

Photo : Jérôme Rodrigues, le martyr des gilets jaunes prend du recul après des « reproches »
Getty Images

POLITIQUE - « Désolé de décevoir autant de gens. » Jérôme Rodrigues, un des visages les plus connus des gilets jaunes, devenu martyr de la contestation après une blessure à l’œil lors de l’Acte XI a annoncé, sur sa page Facebook ce mercredi 6 février, qu’il prenait du recul sur le mouvement. Le Franco-Portugais regrette un flot de reproches trop lourds à encaisser pour quelqu’un qui, avec Éric Drouet et quelques autres, tente tant bien que mal d’organiser une fronde aussi spontanée qu’hétéroclite.

« Je stop tout projet et autres relais d’actions pour éviter les mécontents ! (sic) », annonce-t-il, ajoutant à son message une capture d’écran de son smartphone sur laquelle figure une multitude de notifications d’applications différentes.

Une mise en retrait surprenante pour celui qui est devenu un symbole de la contestation et des violences policières après l’Acte XI du mouvement samedi 26 janvier. Alors qu’il diffusait en direct sur Facebook la jonction de plusieurs cortèges différents sur la place de la Bastille Jérôme Rodrigues s’était effondré au sol, touché à l’œil par un projectile venu des forces de l’ordre. Son visage barré d’un bandeau de pirate a rapidement fleuri sur les réseaux sociaux dédiés au mouvement. Sa détermination affichée semblait même pouvoir redonner à elle seule -ou presque- un second souffle à cette fronde qui secoue le pays depuis bientôt trois mois.

Une tête qui dépassait

Seulement chez les gilets jaunes, « mise en avant » rime souvent avec « emmerdements. » Un certain nombre de contestataires se sont -volontairement ou non- présentés comme des figures de proue du mouvement avant Jérôme Rodrigues. Parmi eux, nombreux sont ceux qui ont dû se mettre en retrait face à la colère et à l’indignation d’une frange du mouvement. Jacline Mouraud ou Ingrid Levavasseur subissent par exemple les foudres de la majorité des gilets jaunes qui s’opposent à leur volonté d’entrer dans le jeu politique, quand Benjamin Cauchy a rapidement été rattrapé par son appartenance au parti « Debout La France » de Nicolas Dupont-Aignan.

Impensable pour ce mouvement soumis à l’immense diversité des idéologies et des stratégies qui le composent et pour des militants qui ne cessent de clamer leur indépendance politique et leur colère contre les élites. Cette défiance envers n’importe quel représentant, cette méfiance devant toutes les têtes qui dépassent, est sans doute à l’origine de la rancœur qui semble s’animer à l’encontre de Jérôme Rodrigues.

Ce dernier -comme ses compagnons de lutte Éric Drouet ou Priscillia Ludosky- est partisan d’un rapprochement avec les syndicats et d’autres personnalités qui soutiennent le mouvement. Une nécessité selon ce groupe d’organisateurs -qui ne veulent pas l’être formellement- pour s’inscrire dans la durée et se faire entendre du gouvernement. Seulement cet embryon de convergence ne passe pas auprès d’une partie des gilets jaunes. « Si le mouvement des GJ ne continue pas avec son idée de départ : pas de partis, pas de syndicat..... Alors il est mort ! Je ne mélangerai plus mon GJ avec le drapeau maoïste, ou celui de la CGT ! », s’indigne par exemple un internaute sur la page « La France En Colère », avant que son message ne disparaisse rapidement.

Capture d’écran
Jérôme Rodrigues, le martyr des gilets jaunes prend du recul après des « reproches »

Son passé exhumé

À cette difficulté de fédérer un tel mouvement autour d’une stratégie unique s’ajoutent les révélations de la presse qui s’intéresse à chaque nouvelle figure émergente. Un article du Parisien sur le passé du Franco-Portugais publié le 31 janvier a par exemple pu semer le trouble chez une partie des gilets jaunes.

Selon les informations du quotidien, Jérôme Rodrigues « a deux infractions inscrites au Traitement d’antécédents judiciaires : un transport de stupéfiants en 2013 à Livry Gargan et un vol simple en 2016 à Pierrelaye. » Et même s’il précise que ça « ne veut pas dire qu’il a été forcément condamné », Le Parisien explique que le militant a été licencié de son dernier emploi, le 18 juin 2016, pour une faute grave.

L’article a un peu infusé sur les pages Facebook du mouvement et suscité les interrogations d’une partie des citoyens en colère. Visiblement lassé de cette mise en avant, Jérôme Rodrigues a donc décidé de prendre du recul, à l’image de Yannick Krommenacker un autre visage connu de la mobilisation favorable à une petite ouverture du mouvement vers l’extérieur. Deux défections de trop pour les admirateurs du collectif de Drouet « la France en colère !!! » qui clament leur colère à l’encontre de leurs compagnons qui critiquent « derrière leur écran. »

Capture d’écran @MartinLaurence
Le martyr des gilets jaunes prend du recul après des « reproches »

« Mais franchement, si certains de ’la famille’, vous en etes arrivé à ce stade de détestation, c’est que vous n’etes pas gilet jaune. Un GJ se fiche de l’appartenance d’un autre à un parti, un syndicat, ou meme la participation d’un autre à une manif de ce syndicat ou parti (sic) », écrit par exemple une internaute sur le groupe Facebook fondé par Éric Drouet. Plusieurs sons de cloche qui en disent long sur les divisions internes au mouvement.

Video ici