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Sophie Bessis, La double impasse. L’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchands

Book Review

samedi 9 mars 2019, par siawi3

Source : https://journals.openedition.org/lectures/17954

Sophie Bessis, La double impasse. L’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchands

Alexia Ingber

2015

[(Sophie Bessis, La double impasse. L’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2014, 230 p., ISBN : 978-2-7071-8291-3.)]

1 L’historienne Sophie Bessis nous offre dans son nouvel ouvrage une lecture de la confessionnalisation du monde arabo-musulman dans le contexte néolibéral actuel, problématiques desquelles elle est familière1. L’auteure analyse ces phénomènes complexes avec un souci de contextualisation et d’exemplification nourri de nombreuses sources historiques et journalistiques.

2 Le titre, La double impasse. L’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchands, annonce la thèse centrale de l’ouvrage : l’islamisme politique ne constitue pas une réaction identitaire au libéralisme économique, au contraire, il s’en accommode fort bien. Ceux deux fondamentalismes, religieux et marchand, produits de la postmodernité, s’opposent à l’universalisme démocratique en ce qu’ils réduisent les citoyens, pour le premier à leurs référents identitaires et pour le second à leurs rôles de consommateurs.

3 Cette thèse énoncée, l’ouvrage se divise en trois parties. Chacune d’entre elles correspond à une dimension du fonctionnement des dynamiques identitaires et marchandes dans le monde arabo-musulman.

4 Dans la première partie, Le temps de l’anomie, l’auteure allie les chiffres des populations exposant une démographie en hypercroissance aux demandes du marché pour expliquer la création d’une masse superflue d’individus aux perspectives socio-économiques inertes, sensible aux prédications religieuses. Encouragée par les politiques de natalité des religieux de tout bord, l’explosion démographique actuelle se couple parfaitement avec l’économie néolibérale dont la rhétorique soutenue voit en chaque individu un consommateur potentiel.

5 Si le dogme néolibéral se caractérise par l’uniformisation des politiques de production, ses effets sociaux et économiques diffèrent du Nord au Sud, creusant un gouffre économique d’abord et culturel ensuite. L’auteure insiste sur ce passage, cette nécessité de créer de la différence en transformant par les discours, une frontière a priori économique et sociale en une frontière culturelle vécue du point de vue des identités par les populations.

6 Tant en Occident qu’en Orient, les identités sont ainsi réifiées et considérées comme structurantes de l’individu et du corps collectif. Cette lecture identitaire de la différence Nord-Sud est une des manifestations de la tension homogénéisation-hétérogénéisation caractéristique du contexte global actuel2. Sophie Bessis s’attarde sur les pays du Moyen-Orient pour démontrer en quoi le monde arabo-musulman a su parfaitement allier les discours sur l’identité avec une économie néolibérale.

7 Dans la seconde partie, Révolutions et contre-révolutions, sont analysés les rouages des affrontements entre revendications démocratiques et conservatisme religieux. Une attention particulière est portée sur l’imbrication du politique avec le religieux. L’instrumentalisation du religieux par le politique, stratégie utilisée depuis l’époque post-prophétique, n’est pas propre aux mouvements populaires de libération et aux régimes autocratiques qui les ont succédé mais est inscrite dans la tradition intellectuelle arabe du XXe siècle. L’islam en tant que religion se meut alors en un système référentiel national et civilisationnel pour tout habitant des terres arabes.

8 Le référent religieux, comme tissu identitaire commun est dans un premier temps allié au projet moderniste et sert de source ultime de légitimation pour l’émancipation de ces pays de leurs dictatures. Ce choix de l’identité, qu’ont toujours effectué les intellectuels musulmans, porte en son sein la « tentation totalitaire » et a été renforcé par les politiques occidentales coloniales. C’est dans l’idée d’une identité arabo-musulmane englobante que se constitue un islam marchand, revendiqué par des entrepreneurs économiques islamistes, utilisant le libéralisme économique pour renforcer l’idéologie de l’islamisme politique.

9 Quant aux révolutions arabes, Sophie Bessis distingue deux phases : avant les dictatures, l’argument religieux s’allie avec un projet moderniste de type marxiste et après les dictatures, l’argument religieux retrouve des bases idéologiques conservatrices introduisant une scission entre conservateurs religieux et laïcs. La montée du conservatisme est aidée par la naissance de mouvances religieuses globales. L’islam orthodoxe transnational opposé aux islams locaux, offre une identité homogène qui transcende les frontières géographiques mais oblige également les habitants des terres arabes à repenser leur rapport à l’État-nation. Par-delà les différentes mouvances politiques et religieuses, il subsiste en terre arabo-musulmane une contradiction entre les revendications d’une politique démocratique collective et les restrictions de la liberté des mœurs sur le plan individuel.

10 Dans son dernier chapitre, l’historienne produit une analyse discursive des positions politiques prises par l’Occident sur les révolutions arabes et la montée des fondamentalismes. Son constat est sans équivoque : les politiques de gauche comme de droite contribuent à une vision identitaire des habitants du Sud, réduits à l’Autre. Cet Autre arabo-musulman devient une catégorie, tantôt discriminée dans sa différence et engendrant du racisme, tantôt exaltée au nom du multiculturalisme. Ces dispositions politiques empêchent toute réflexion critique sur l’islam, qualifiée trop facilement d’islamophobe.

11 Face au danger du différentialisme, Sophie Bessis pointe la nécessité de re-historiciser et de re-contextualiser l’islam réduit aujourd’hui à son seul pôle identitaire. En ce sens, l’auteure récuse l’utilisation de la notion d’islamisme modéré qui condamne les voies d’expression hors du cadre religieux. Cette catégorie n’est soutenue par l’Occident que pour désigner toute mouvance en accord avec les intérêts occidentaux et plus généralement avec les principes du marché néolibéral.

12 Les fondamentalismes religieux et marchand, opposés au projet universaliste de modernité, sont le fruit d’une tradition intellectuelle occidentale et orientale et d’un contexte mondial où les conflits qualifiés de culturels tendent à masquer les affrontements entre dominants et dominés. Cette thèse qui contient des éléments pour une lecture matérialiste et marxiste des événements n’est qu’esquissée par l’auteure et devinée par le lecteur. Toutefois, celui-ci trouvera au fil du texte deux clés de lecture pertinentes à la compréhension des conflagrations identitaires en terre arabo-musulmane : une contextualisation des idéologies qui réinscrit les mouvances islamiques dans leur histoire et dans leur relation avec l’Occident et un travail de déconstruction de certaines catégories intellectuelles (par exemple : islamisme modéré) dont l’utilisation renforce les lectures identitaires des réalités sociales actuelles.

Notes

1 Par exemple : Sophie Bessis, 2003, L’Occident et les autres. Histoire d’une suprématie, éd. La Découverte, Paris et en 2007, Les Arabes, les femmes, la liberté, éd. Albin Michel, Paris.

2 Pour expliquer cette dynamique, Sophie Bessis renvoie à l’ouvrage de l’anthropologue Arjun Appadurai : Appadural, Arjun. 2005, Après le colonialisme. Les dimensions culturelles de la mondialisation, Payot, Paris.

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Source : http://www.iris-france.org/51110-la-double-impasse-trois-questions-a-sophie-bessis/

« La double impasse » – Trois questions à Sophie Bessis

Édito
17 novembre 2014
Le point de vue de Pascal Boniface

Sophie Bessis est chercheure associée à l’IRIS, spécialiste de la coopération Nord/Sud, de la géopolitique du Tiers-monde et des questions africaines. Agrégée d’histoire, elle est consultante auprès de l’UNICEF et de l’UNESCO dans plusieurs pays africains. Elle répond à mes questions à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage « La double impasse, l’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand » paru aux éditions La Découverte.

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Vous remarquez que les régimes laïques arabes, tout en réprimant brutalement les assauts des mouvements islamistes, ont voulu se rendre légitimes en réactivant le primat de la norme religieuse.

Il n’y a eu aucun régime explicitement laïc dans le monde arabe : aucun pouvoir postcolonial ne s’est réclamé de la laïcité : certains pays ont connu des expériences de sécularisation, mais non de laïcité. C’est le cas pour la Tunisie de Bourguiba qui a mis en œuvre de profondes réformes, spécialement en matière de droit des femmes. Mais Bourguiba s’est réclamé, pour ce faire, d’une lecture libérale de l’islam et non d’une rupture totale avec le référentiel religieux. C’est également le cas des régimes baathistes syrien et irakien. Mais, là encore, il n’y a pas eu de rupture avec la religion. L’on peut dire que, des années 1950 à 1970, une partie du monde arabe a connu une période de modernisation et de relative sécularisation, sans pour autant que la religion soit totalement bannie du droit. A partir du début des années 1980, on assiste à un effondrement de la rhétorique nationaliste arabe sécularisante au profit de la montée des mouvements de l’islam politique. Les régimes autoritaires ont cru alors pouvoir combattre ces mouvements qui menaçaient leur pouvoir en autorisant une réislamisation des sociétés, à condition qu’elle s’opère sous leur contrôle : c’est le cas de l’Egypte de Moubarak. Mais cette stratégie s’est avérée contre-productive pour eux puisque - malgré la répression dont elles ont été l’objet - elle a renforcé l’emprise politique et sociétale des formations islamistes. Après les soulèvements de 2011, ces mouvements ont recueilli le fruit de cet ancrage en gagnant démocratiquement les élections en Egypte et en Tunisie. Cependant, leur hâte à concrétiser leur projet de société les a partiellement disqualifiés aux yeux des opinions. En Egypte, le coup d’Etat militaire de juillet 2013 les a rejetés dans la clandestinité. En Tunisie, les élections législatives d’octobre 2014 leur a fait perdre la majorité

Pourquoi pensez-vous que ceux qui font de l’islam la religion des opprimés se trompent ?

Dans de nombreux pays arabes colonisés, l’Algérie en étant le meilleur exemple, l’oppression de populations à majorité musulmane a fait naître cette conviction. L’islam est alors apparu comme le refuge d’identités malmenées par la colonisation. De nombreux penseurs du nationalisme arabe l’ont également érigé en idéologie fédératrice des opprimés du monde arabo-musulman. Plus récemment, en Europe occidentale et particulièrement en France, les discriminations subies par les populations immigrées issues des anciennes colonies du Maghreb ont accrédité cette thèse dans une partie des gauches européennes. Mais elle a pour principale faiblesse d’enfermer les populations du monde arabo-musulman dans une identité simplifiée, réductrice, exclusivement religieuse. C’est faire peu de cas des réalités. Le monde arabe, à majorité musulmane, a aussi des minorités d’autres religions (surtout chrétiennes) et abrite, comme toutes les autres régions du monde, des sociétés composites où se retrouvent des clivages de classes et de sexes, d’importantes différences entre populations rurales et urbaines, sans parler des diversités intra-régionales. Peut-on parler des monarchies du Golfe comme de pays subissant une oppression spécifique du fait qu’ils sont musulmans ? La confessionnalisation extrême des lectures géopolitiques actuelles du monde arabo-musulman en fait oublier la complexité et les contradictions internes qui le traversent.

Vous évoquez la « solitude des universalistes » au sud de la Méditerranée : qu’entendez-vous par là ?

Dans tous les pays arabes, s’est développé depuis des années un débat essentiel opposant les défenseurs de spécificités fondées sur le primat du religieux à ceux et celles qui croient en l’existence de principes universels qui ne sont pas l’apanage de l’Occident, et qui refusent d’être enfermés dans des identités fermées. Ils se sont élevés contre les régimes dictatoriaux et ont pris une part active aux soulèvements de 2011. Ils estiment que leurs peuples sont éligibles à la démocratie et aux libertés fondamentales. Or, ils ne sont écoutés par pratiquement personne. Alliés des monarchies pétrolières qui, en plus des hydrocarbures, ont exporté l’extrémisme fondamentaliste aux quatre coins de la planète, les Etats occidentaux sont prêts à coopter des régimes islamistes qualifiés de modérés quand ils ne menacent pas leurs intérêts. De l’autre côté, les mouvements islamistes bénéficient de soutiens massifs de la part de ces monarchies aussi conservatrices que richissimes. La tragédie syrienne offre le meilleur exemple de cette solitude. En mars 2011, les premiers mouvements de contestation en Syrie ont ressemblé à ceux de Tunisie ou d’Egypte, en revendiquant la chute de la dictature d’Assad et l’installation d’un régime démocratique. Or, depuis le début de la militarisation de la révolte, les forces se réclamant du fondamentalisme religieux et du djihadisme ont été massivement aidés par les monarchies pétrolières et quelques autres pays. Le régime d’Assad a reçu l’indispensable renfort de la Russie, de l’Iran et de ses supplétifs du Hezbollah grâce à qui il peut massacrer sa population en toute quiétude. Seuls les démocrates syriens n’ont reçu l’aide de personne, ou quelques aides si modestes de la part des pays occidentaux qu’elles n’étaient pas en mesure de renverser les rapports de force. Plus largement, le relativisme culturel qui formate la pensée des décideurs occidentaux - sans parler de la défense de leurs intérêts économiques à court terme - leur fait tout ignorer des débats fondamentaux qui agitent l’ensemble du Moyen-Orient, de l’Iran à la Turquie en passant par le monde arabe, autour des questions du lien entre religieux et politique et de l’appropriation des universaux de la modernité.