Secularism is a Women's Issue
www siawi.org
Accueil du site > fundamentalism / shrinking secular space > Les néonazis prennent de l’importance en Autriche

Les néonazis prennent de l’importance en Autriche

mercredi 10 juin 2009 par siawi

Bookmark and Share

L’Humanité du 9 juin 2009

tribune libre

L’Autriche fait peur

Par Jérôme Segal, chercheur au Centre interdisciplinaire de recherches comparatives en sciences sociales (ICCR) (*)

Pourquoi l’extrême droite autrichienne a-t-elle triplé ses voix ? Décomplexés, les néonazis prennent de l’importance en Autriche. Les succès électoraux des deux formations d’extrême droite s’enchaînent les uns après les autres, tandis que les incidents se multiplient. Un véritable cercle vicieux s’est mis en place. Un cran a été franchi après les dérapages verbaux. Le 9 mai, à Ebensee (Haute-Autriche), lors des commémorations marquant la libération de cette annexe du camp de Mauthausen, des jeunes âgés de quatorze à seize ans ont tiré sur d’anciens déportés en hurlant « Heil Hitler ! ». Ce n’est pas que la peste brune n’ait jamais existé dans ce pays, mais elle ose aujourd’hui agir au grand jour.

Le recul aide à mieux saisir la situation. Au sortir de la guerre, il s’agissait d’abord de remettre en place une élite capable de diriger le pays. Contrairement à ce que répétait l’histoire officielle jusqu’aux années 1990, l’Autriche était loin de constituer « la principale victime ». Si les Autrichiens représentaient démographiquement 8 % du Reich, ils étaient 14 % parmi les SS, 40 % du personnel des camps… et 70 % des responsables de la logistique de la « solution finale ». Après-guerre, les conservateurs de l’ÖVP et les sociaux-démocrates du SPÖ ont massivement intégré d’anciens nazis dans leurs rangs. L’histoire peu reluisante du BSA (fédération des intellectuels socialistes) en témoigne. Le Dr Heinrich Gross, par exemple, dont les expériences à l’hôpital psychiatrique Am Steinhof n’avaient rien à envier à celles de Mengele, en est un exemple typique : recyclé au sein du BSA, il a servi d’expert psychiatre auprès des tribunaux. Jamais condamné, il est mort dans son lit en 2005.

Lorsque Bruno Kreisky était chancelier (1970-1983), les sociaux-démocrates ne régnaient pas sans partage puisque des ministres du Parti libéral (FPÖ) participaient au gouvernement. Dans son fief de Carinthie, Jörg Haider pouvait bénéficier du soutien du SPÖ. Les conservateurs ne sont pas en reste puisque c’est au niveau fédéral qu’ils ont gouverné avec le FPÖ, de 2000 à 2006, même si, suite à la scission opérée par Haider en 2005, c’est son nouveau parti, le BZÖ, qui était au pouvoir.

Mais revenons aux derniers mois. En septembre, 29 % des électeurs ont donné leur voix à l’extrême droite. Le droit de vote étant abaissé à seize ans, on estime que plus de 40 % des moins de vingt-cinq ans ont voté BZÖ ou FPÖ. Le 28 octobre, lors de l’élection à la présidence du Parlement, trois postes étaient à pourvoir. Entendant respecter une tradition selon laquelle ces trois postes devaient être occupés par les trois partis arrivés en tête aux dernières élections, le FPÖ a proposé la candidature de Martin Graf, antisémite notoire, membre de la confrérie Olympia. Il a été élu avec des voix du SPÖ et de l’ÖVP. Depuis, les scandales sont incessants… et, malheureusement, sans conséquences juridiques. Dès le mois de décembre, deux assistants de Graf ont commandé des articles de propagande nazie venant d’Allemagne, se faisant livrer au Parlement et poussant la provocation jusqu’à indiquer « Ostmark » comme pays dans l’adresse de livraison, dénomination nazie de l’Autriche entre 1938 et 1945.

De plus en plus souvent, on repère des saluts hitlériens dans les meetings du FPÖ. Le 13 mai, on apprenait que l’ancien « sorcier impérial des chevaliers du Ku Klux Klan », David Duke, vit aujourd’hui tranquillement en Autriche, dans le Land de Salzbourg, après avoir été expulsé de République tchèque le 24 avril dernier, lorsqu’il faisait l’éloge du nazisme. Cet antisémite notoire, qui estime que le « peuple russe est la clef pour la survie de la race blanche », utilise l’Autriche comme base arrière pour irradier l’Europe de ses pensées criminelles. En Autriche, il se dit photographe et vend des photos de paysages idylliques…

Le 25 mai, c’est une discothèque de Salzbourg, The Cave, qui faisait parler d’elle, ou plutôt de sa clientèle… qui, depuis des années, présente la particularité, pour certaines soirées, de se vêtir exclusivement d’uniformes des anciennes organisations de jeunesse nazies. Quelques jours plus tard, on a appris qu’une classe d’un lycée viennois qui était en visite à Auschwitz, en avril, avait été renvoyée prématurément en Autriche… quelques jeunes ayant tenu à plusieurs reprises des propos antisémites. Pendant ce temps, le FPÖ diffusait à 500 000 exemplaires une bande dessinée mettant en scène leur leader comme super-héros, et dans laquelle, comme par hasard, les mots avec deux « S » dans les arrière-plans… sont écrits en lettres gothiques, uniquement pour les « S », rappelant sans ambiguïté les sections SS.

Dimanche dernier, l’extrême droite a encore augmenté ses scores électoraux. Alors qu’en 2004, le FPÖ avait obtenu 6,3 %, il a non seulement doublé son score, avec 13,1 %, auquel il faut encore ajouter celui du BZÖ, de 4,7 %. L’Autriche fait peur, d’autant plus qu’à l’exception des Verts (les communistes étant dans ce pays inexistants), les deux partis de l’actuelle grande coalition n’ont pas su prendre clairement leur distance avec leurs anciens alliés.

(*) À Vienne (Autriche).