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Bresil and le vatican - une dossier

Bombes à retardement. En Afrique le préservatif, au Brésil l’avortement

mercredi 15 juillet 2009 par siawi

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(Informations, analyses, documents relatifs à l’Eglise catholique, par Sandro Magister, Rome
- Adresse postale : Sandro Magister, "L’espresso", via C. Colombo 90, 00147 Roma)

par Sandro Magister

Et, dans la seconde affaire, il y a conflit non seulement entre l’Eglise et l’état, mais aussi au sein de la hiérarchie. Rome désavoue un diocèse brésilien, qui répond en accusant le Vatican de ne pas connaître les faits et de mettre la doctrine en doute. Les documents de la dispute

ROME, le 23 mars 2009 - Dans les médias d’Europe et d’Amérique, le voyage de Benoît XVI au Cameroun et en Angola, qui s’achève aujourd’hui, a pratiquement été éclipsé par les polémiques nées d’une phrase qu’il a prononcée à son départ, dans l’avion qui le conduisait à Yaoundé, en réponse à la question d’un journaliste :

"On ne peut pas régler le problème du sida par la distribution de préservatifs : au contraire, le risque est d’aggraver le problème".

Au même moment, une seconde polémique éclatait à partir d’un autre pays du Sud, le Brésil, à cause de l’avortement d’une fillette.

Les contraceptifs et l’avortement sont deux des sujets les plus controversés dans les rapports entre l’Eglise et la modernité. L’Eglise catholique s’est notamment prononcée sur les contraceptifs dans l’encyclique "Humanae vitae" de Paul VI et sur l’avortement dans l’encyclique "Evangelium vitae" de Jean-Paul II.

Sur le premier sujet, la polémique de ces jours derniers a été grossie surtout par les réactions irritées que les propos du pape ont suscitées chez les gouvernements français, allemand, belge et espagnol, la Commission Européenne et des dirigeants de l’ONU et du FMI.

Mais, dans le cas de l’avortement de la petite brésilienne, un conflit au plus haut niveau de la hiérarchie catholique s’est ajouté à la polémique entre l’état et l’Eglise.

***

A propos du sida, l’Eglise a été accusée pour la énième fois d’en favoriser la diffusion en interdisant le préservatif.

Mais les faits disent qu’en Afrique les initiatives de lutte contre la propagation du sida sont dues pour près d’un tiers à des catholiques. Les préservatifs sont diffusés massivement par des gouvernements, organismes internationaux et ONG ; on ne constate pas que les catholiques en empêchent la distribution et l’utilisation, notamment dans le cas d’époux dont l’un est porteur du virus. Mais tout responsable avisé sait qu’ils ne suffisent pas, comme le prouve la diffusion du sida dans les pays riches du Nord où les préservatifs sont à la disposition de tous. L’avis de l’Eglise, confirmé par l’expérience sur le terrain, est qu’à eux seuls les préservatifs ne freinent pas la promiscuité sexuelle, vraie cause de la diffusion du fléau ; au contraire ils l’encouragent parfois en créant un sentiment de sécurité trompeur.

C’est pourquoi l’Eglise catholique agit surtout de deux façons contre le sida, comme Benoît XVI l’a rappelé dans sa réponse qui a lancé la polémique : à travers une "humanisation de la sexualité", invitant à limiter celle-ci à l’amour conjugal fidèle, et à travers les soins aux malades. Les enquêtes prouvent que quand l’emploi du préservatif est précédé par une formation au contrôle de la sexualité et par des soins adaptés et gratuits, les résultats sont réconfortants.

Rencontrant à Yaoundé des responsables de la lutte contre le sida puis des malades en traitement, Benoît XVI a comparé l’action de l’Eglise à celle de Simon de Cyrène, le paysan africain qui aida Jésus à porter la croix.

Cette image de proximité vis-à-vis de ceux qui souffrent amène tout droit au second conflit qui a éclaté, ces jours-ci, à propos de l’avortement d’une petite fille.

***

"Du côté de la fillette brésilienne" : c’est le titre, dans "L’Osservatore Romano" du 15 mars, d’une note en première page signée par l’archevêque Rino Fisichella, président de l’académie pontificale pour la vie et recteur de l’Université Pontificale du Latran.

L’autorité du signataire, l’emplacement du texte et plus encore son contenu font que l’article est sûrement l’un de ceux que la secrétairerie d’état du Vatican a contrôlés et autorisés.

L’article partait du cas d’une fillette brésilienne déjà fertile à 9 ans qui a été violée à plusieurs reprises par son jeune beau-père, s’est trouvée enceinte de jumeaux et que l’on a fait avorter au quatrième mois de grossesse.

Ce cas, a écrit Fisichella, "n’a été rendu public dans les journaux que parce que l’archevêque d’Olinda et Recife s’est empressé d’annoncer l’excommunication des médecins qui ont aidé à interrompre la grossesse". Mais "avant de penser à l’excommunication", il fallait "avant tout défendre, embrasser, caresser" la fillette avec cette "humanité dont nous, hommes d’Eglise, devrions être des annonciateurs experts et des maîtres". Mais "il n’en a pas été ainsi".

L’attaque contre l’archevêque d’Olinda et Recife - diocèse qui fut celui de Helder Camara - ne pouvait pas être plus dure.

En effet les déclarations de l’archevêque sur l’excommunication des auteurs du double avortement ont aggravé le conflit déjà en cours depuis longtemps au Brésil entre l’Eglise et le gouvernement, la première engagée dans une grande campagne de défense de la vie naissante, le second orienté vers une libéralisation encore plus large de l’avortement.

A Rome, le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la congrégation des évêques, a pris la défense de l’archevêque d’Olinda et Recife dans une interview à "La Stampa".

Au Brésil, la conférence des évêques a fait de même par une note diffusée le 13 mars et par des déclarations de son président, l’archevêque Geraldo Lyrio Rocha, et de son secrétaire, Dimas Lara.

Le nouvel archevêque de Rio de Janeiro, Orani João Tempesta, s’est aussi exprimé dans ce sens, notant entre autres que la mère de la fillette avait dit que "le seul endroit où elle s’était sentie non pas maltraitée mais respectée avait été le bureau de Caritas".

Un soutien autorisé à ce qu’a fait l’Eglise brésilienne est même venu de France. L’évêque de Toulon, Dominique Rey, de retour du Brésil, a déclaré avoir vu de ses yeux "les nombreux témoignages de miséricorde vécue par les communautés chrétiennes qui ont entouré et accompagné la fillette et sa mère".

Mais le Saint-Siège a réagi autrement. En publiant l’article de Fisichella dans "L’Osservatore Romano", il a montré que l’objectif d’aplanir le différend avec l’opinion laïque, le président Luiz Inácio Lula da Silva et son gouvernement passait avant la défense de l’Eglise brésilienne et de sa campagne "pro vie".

Ce qui a eu pour résultat de transporter totalement le conflit à l’intérieur de la hiérarchie et, qui plus est, en ouvrant une controverse sur le jugement à porter sur l’avortement dans des cas semblables.

L’article de Fisichella, en effet, continuait ainsi :

"Du fait de son très jeune âge et de son état de santé précaire, la vie [de la fillette] était sérieusement mise en danger par la grossesse en cours. Que faire en pareil cas ? Décision difficile pour le médecin et pour la loi morale elle-même. Des choix comme celui-là se présentent chaque jour […] et la conscience du médecin se retrouve seule avec elle-même face à l’obligation de décider ce qu’il y a de mieux à faire".

En fin d’article, Fisichella applaudissait ceux qui "ont permis à la fillette de vivre".

Il est vrai que, dans un autre passage, le président de l’académie pontificale pour la vie rappelait que "l’avortement provoqué a toujours été condamné par la loi morale comme un acte intrinsèquement mauvais et cet enseignement reste inchangé de nos jours".

Mais les doutes exprimés précédemment restaient et donnaient sa tonalité à tout l’article. Des doutes visiblement en opposition avec la solidité granitique de ce passage du paragraphe 62 de l’encyclique "Evangelium vitae" de Jean-Paul II :

"Aucune circonstance, aucune finalité, aucune loi au monde ne pourra jamais rendre licite un acte qui est intrinsèquement illicite, parce que contraire à la Loi de Dieu, écrite dans le cœur de tout homme, discernable par la raison elle-même et proclamée par l’Eglise".

***

Le 16 mars, le diocèse d’Olinda et Recife a répliqué à l’article de Fisichella paru dans "L’Osservatore Romano" par des "Eclaircissements" officiels, annoncés très visiblement sur la home page de son site web.

Rome n’a en aucune façon accusé réception. Pas même quand, le 21 mars, le directeur de la salle de presse du Saint-Siège, le père Federico Lombardi, est revenu sur l’affaire.

Le père Lombardi était ce jour-là à Luanda, à l’occasion du voyage de Benoît XVI au Cameroun et en Angola.

La veille, parlant au corps diplomatique et se référant à l’article 14 du Protocole de Maputo sur la "santé maternelle et reproductive", le pape s’était exclamé sur un ton polémique :

"Combien est amère l’ironie de ceux qui promeuvent l’avortement au rang des soins de la santé des mamans ! Combien est déconcertante la thèse de ceux qui prétendent que la suppression de la vie serait une question de santé reproductive !".

Rencontrant les journalistes, le père Lombardi a exclu tout lien entre les propos du pape et l’affaire de la fillette brésilienne. Et il a continué ainsi :

"A ce sujet, ce qui compte, ce sont les propos de Mgr Rino Fisichella qui, dans ’L’Osservatore Romano’ a déploré l’excommunication annoncée trop rapidement par l’archevêque de Recife. Aucun cas-limite ne doit masquer le vrai sens du discours du Saint-Père, qui se référait à quelque chose de très différent. […] Le pape n’a absolument pas parlé de l’avortement thérapeutique et n’a pas dit qu’il doit toujours être refusé".

Il est frappant que, près d’une semaine après la diffusion des "Eclaircissements" du diocèse brésilien, le porte-parole officiel du Saint-Siège ait fait comme s’il les ignorait totalement, que ce soit en ce qui concerne la reconstruction des faits opposée ou les objections à caractère doctrinal et moral.

On trouvera ci-après le texte intégral du document du diocèse brésilien :

Eclaircissements du diocèse d’Olinda et Recife

A propos de l’article intitulé "Dalla parte della bambina brasiliana", publié dans "L’Osservatore Romano" du 15 mars, les soussignés déclarent :

1. Les faits de viol n’ont pas eu lieu à Recife comme il est écrit dans l’article, mais dans la ville d’Alagoinha, diocèse de Pesqueira. C’est l’avortement qui a été pratiqué à Recife.

2. Tous - à commencer par le curé d’Alagoinha, soussigné - nous avons traité la fillette enceinte et sa famille avec toute la charité et la tendresse possibles. Dès qu’il a été au courant des événements survenus sur le territoire de sa paroisse, le curé, par sollicitude pastorale, s’est rendu immédiatement au domicile de la famille. Il y a rencontré la fillette et l’a assurée de son soutien et de sa présence face à la situation grave et difficile où elle était. Cette attitude s’est poursuivie chaque jour, d’Alagoinha jusqu’à Recife où a eu lieu le triste événement de l’avortement des deux bébés innocents. Il est donc évident et indubitable que personne n’a pensé en premier lieu à une "excommunication". Nous avons utilisé tous les moyens à notre disposition pour éviter l’avortement afin de sauver les trois existences. Le curé de la paroisse s’est personnellement associé à tous les efforts du Conseil des Enfants local en vue du bien-être de la fillette et de ses deux enfants. À l’hôpital, lors de ses visites quotidiennes, il a eu une attitude, faite d’attention et de sollicitude, qui a clairement manifesté à l’enfant et à sa mère qu’elles n’étaient pas seules mais que l’Église, représentée par le curé de leur paroisse, leur garantissait toute l’aide nécessaire et la certitude que tout serait fait pour le bien-être de la fillette et pour sauver ses deux enfants.

3. Une fois la fillette transférée dans un hôpital de Recife, nous avons tenté d’utiliser tous les moyens légaux pour éviter l’avortement. L’Église n’a à aucun moment failli dans cet hôpital. Le curé de la paroisse de l’enfant lui a rendu visite chaque jour à l’hôpital, venant d’une ville située à 230 km de Recife, faisant tous les efforts possibles pour que l’enfant et sa mère ressentent la présence de Jésus, le Bon Pasteur qui part à la recherche de la brebis qui a le plus besoin d’aide. L’affaire a donc été traitée par l’Église avec toute l’attention voulue et pas de manière "expéditive" comme le dit l’article.

4. Nous ne sommes pas d’accord avec l’affirmation que "la décision est difficile… pour la loi morale elle-même". La Sainte Église ne cesse de proclamer que la loi morale est très claire : il n’est jamais licite de détruire la vie d’une personne innocente pour sauver une autre vie. Voici les faits objectifs : il y a des médecins qui déclarent explicitement qu’ils pratiquent l’avortement et qu’ils continueront à le pratiquer, tandis que d’autres déclarent avec une fermeté identique qu’ils ne pratiqueront jamais l’avortement. Voici la déclaration écrite et signée d’un médecin catholique brésilien : "Comme obstétricien pendant 50 ans, diplômé de la Faculté nationale de médecine de l’Université du Brésil et ancien directeur du service d’obstétrique de l’hôpital d’Andarai où j’ai exercé pendant 35 ans jusqu’au moment où j’ai pris ma retraite pour me consacrer au diaconat, j’ai accouché 4 524 bébés, dont beaucoup sont nés de mères mineures, et je n’ai jamais eu besoin de recourir à l’avortement pour ’sauver des vies’, de même que tous mes confrères, professionnellement sincères et honnêtes et fidèles à leur serment d’Hippocrate".

5. L’affirmation que le fait n’a été rendu public dans les journaux que parce que l’archevêque d’Olinda et Recife s’est empressé d’annoncer l’excommunication, est fausse. Il suffit de constater que l’affaire a été rendue publique à Alagoinha le mercredi 25 février, que l’archevêque a fait sa déclaration à la presse le 3 mars et que l’avortement a été pratiqué le 4 mars. Il serait absurde d’imaginer que, devant un fait aussi grave, la presse brésilienne aurait pu rester silencieuse pendant six jours. Donc, les informations sur la fillette enceinte - "Carmen" - ont été rendues publiques dans les journaux avant que l’avortement n’ait été pratiqué. Ce n’est qu’ensuite que l’archevêque, interrogé par les journalistes le 3 mars, a évoqué le canon 1398 [du code de droit canonique]. Nous sommes convaincus que la révélation de cette peine thérapeutique, l’excommunication, fera du bien à beaucoup de catholiques en les incitant à éviter ce péché grave. Le silence de l’Église aurait été préjudiciable, surtout quand on pense que, chaque année, 50 millions d’avortements sont pratiqués dans le monde et que, rien qu’au Brésil, un million de vies innocentes sont supprimées. Le silence peut être interprété comme une connivence ou une complicité. Si un médecin éprouve une "perplexité de conscience" avant de pratiquer un avortement (ce qui nous semble très improbable), il devrait, s’il est catholique et entend suivre la loi de Dieu, consulter un conseiller spirituel.

6. Autrement dit, cet article constitue une attaque directe contre la défense de la vie de ces trois enfants assurée avec ardeur par l’archevêque José Cardoso Sobrinho. Il montre combien son auteur manquait des bases et des informations nécessaires pour s’exprimer sur ce sujet, en raison de sa totale ignorance des faits. L’hôpital où a été pratiqué l’avortement de cette petite fille est, dans notre état, l’un de ceux où cette opération est constamment pratiquée sous couvert de la "légalité". Les médecins qui ont pratiqué l’avortement de ces jumeaux ont déclaré et continuent à déclarer dans les médias qu’ils ont fait ce qu’ils ont l’habitude de faire "avec une grande fierté". L’un d’entre eux a même déclaré : "Et alors, j’ai déjà été excommunié de nombreuses fois".

7. L’auteur a cru pouvoir parler de ce qu’il ne connaissait pas et, plus grave encore, il n’a pas même pris la peine d’en parler préalablement avec son frère dans l’épiscopat. À cause de cette attitude imprudente, il a provoqué un grand désarroi chez les fidèles catholiques du Brésil. Plutôt que de solliciter son frère dans l’épiscopat, il a choisi de croire à notre presse, souvent anticléricale.

Recife, le 16 mars 2009.

Edvaldo Bezerra da Silva

Vicaire général de l’archidiocèse d’Olinda et Recife

Cicero Ferreira de Paula

Chancelier de l’archidiocèse d’Olinda et Recife

Moisés Ferreira de Lima

Recteur du séminaire archidiocésain

Marcio Miranda

Avocat de l’archidiocèse d’Olinda et Recife

Edson Rodrigues

Curé de la paroisse d’Alagoinha, diocèse de Pesqueira

L’article, paru dans "L’Osservatore Romano" du 15 mars 2009, qui a donné lieu à la déclaration du diocèse d’Olinda et Recife :

Du côté de la fillette brésilienne, par Rino Fisichella

Le débat sur certaines questions est souvent serré et les points de vue différents ne permettent pas toujours de mesurer à quel point l’enjeu est vraiment important. C’est alors qu’il faut s’en tenir à l’essentiel et laisser de côté un moment ce qui ne concerne pas directement le problème. Cette affaire, tout en étant dramatique, est simple. Il y a une fillette innocente que nous devons regarder droit dans les yeux, sans détourner le regard un seul instant, pour lui faire comprendre à quel point on l’aime. Nous l’appellerons Carmen. Ces derniers mois, à Recife, au Brésil, elle a été violée à plusieurs reprises, à l’âge de neuf ans, par son jeune beau-père, et s’est retrouvée enceinte de jumeaux ; sa vie ne sera plus facile. La blessure est profonde car cette violence totalement gratuite l’a détruite intérieurement et lui laissera peu de possibilités, à l’avenir, de regarder les autres avec amour.

Carmen représente une histoire de violence quotidienne ; elle n’est apparue dans les pages des journaux que parce que l’archevêque de Recife s’est empressé d’annoncer l’excommunication des médecins qui ont aidé à interrompre sa grossesse. Une histoire de violence qui, hélas, serait passée inaperçue - tellement nous sommes habitués à supporter chaque jour des faits d’une gravité sans égale - sans le tapage et les réactions suscitées par l’intervention de l’évêque. La violence sur une femme, déjà grave en soi, devient encore plus condamnable lorsque celle qui la subit est une petite fille sans défense, avec la circonstance aggravante de la pauvreté et de la misère sociale dans lesquelles elle vit. Il n’y a pas de langage approprié pour condamner de tels faits : ils inspirent souvent un mélange de colère et de rancœur, sentiments qui ne s’apaisent que lorsque la justice est réellement rendue et quand on est sûr que le criminel en question purgera sa peine.

Carmen devait avant tout être défendue, embrassée, caressée avec douceur, pour qu’elle sente que nous étions tous avec elle ; tous, sans aucune distinction. Avant de penser à l’excommunication, il était nécessaire et urgent de sauvegarder sa vie innocente et de la ramener à un niveau d’humanité dont nous, hommes d’Eglise, devrions être des annonciateurs experts et des maîtres. Il n’en a pas été ainsi et la crédibilité de notre enseignement s’en ressent, hélas : beaucoup de gens le trouvent insensible, incompréhensible et dépourvu de miséricorde. Il est vrai que Carmen portait en elle d’autres vies, innocentes comme la sienne bien qu’elles aient été le fruit de la violence, qui ont été détruites ; mais cela ne suffit pas pour rendre un jugement qui pèse comme un couperet.

Dans son cas, la vie et la mort se sont affrontées. Du fait de son très jeune âge et de son état de santé précaire, sa vie était sérieusement mise en danger par la grossesse en cours. Que faire en pareil cas ? Décision difficile pour le médecin et pour la loi morale elle-même. Des choix comme celui-là, même si les cas sont différents, se présentent chaque jour dans les salles de réanimation et la conscience du médecin se retrouve seule avec elle-même face à l’obligation de décider ce qu’il y a de mieux à faire. En tout cas, personne n’arrive à une décision de ce genre avec désinvolture ; le seul fait de le penser est injuste et blessant.

Le respect dû au professionnalisme du médecin est une règle qui doit s’appliquer à tous et qui ne peut pas permettre de parvenir à un jugement négatif sans avoir préalablement réfléchi au conflit qui s’est créé en lui. Le médecin porte avec lui son histoire et son expérience. Devoir sauver une vie en sachant que l’on en met une autre en grand danger n’est jamais un choix facile à vivre. Bien sûr, certains s’habituent à ces situations au point de ne plus éprouver la moindre émotion ; mais alors le choix d’être médecin se réduit à n’être qu’un métier vécu sans enthousiasme et subi passivement. Mais il serait non seulement incorrect mais injuste de faire d’un seul cas une généralité.

L’histoire de Carmen a posé, une nouvelle fois, un problème moral des plus délicats ; le traiter de manière expéditive ne rendrait justice ni à sa personne fragile ni à ceux qui sont impliqués à divers titres dans cette histoire. Comme chaque problème particulier et concret, il mérite cependant qu’on l’analyse dans sa spécificité, sans généralisations. La morale catholique a des principes dont elle ne pourrait pas faire abstraction même si elle le voulait : la défense de la vie humaine dès sa conception en est un. Elle se justifie par le caractère sacré de la vie ; en effet, dès le premier instant, chaque être humain porte l’image du Créateur imprimée en lui ; c’est pourquoi nous sommes convaincus qu’on doit lui reconnaître la dignité et les droits de tout être humain, le premier d’entre eux étant son intangibilité et son inviolabilité.

L’avortement provoqué a toujours été condamné par la loi morale comme un acte intrinsèquement mauvais et cet enseignement reste inchangé de nos jours, depuis l’aube de l’Eglise. Dans "Gaudium et spes" - document qui manifeste beaucoup d’ouverture et de perspicacité envers le monde contemporain - le concile Vatican II utilise de manière inattendue des mots très clairs et très durs contre l’avortement direct. La collaboration formelle elle-même constitue une faute grave qui, lorsqu’elle est commise, conduit directement hors de la communauté chrétienne. Techniquement, le code de droit canonique utilise l’expression "latae sententiae" pour indiquer que l’excommunication a lieu au moment même ou le fait se produit.

A notre avis, il n’était pas nécessaire d’annoncer aussi vite et avec autant de publicité un fait qui se produit de manière automatique. Ce qui paraît le plus nécessaire en ce moment, c’est un geste témoignant que l’on est proche de ceux qui souffrent. Un acte de miséricorde qui, tout en maintenant fermement le principe, soit capable de regarder au-delà de l’aspect juridique pour parvenir à ce que le droit lui-même prévoit comme but de son existence : le bien et le salut de ceux qui croient à l’amour du Père et de ceux qui accueillent l’Evangile du Christ comme les enfants que Jésus appelait à ses côtés et serrait dans ses bras en disant que le royaume des cieux appartient à ceux qui sont comme eux.

Carmen, nous sommes de ton côté. Nous partageons avec toi la souffrance que tu as éprouvée, nous voudrions tout faire pour te rendre la dignité dont tu as été privée et l’amour dont tu auras encore plus besoin ; ce sont d’autres personnes qui méritent l’excommunication et notre pardon, non pas ceux qui t’ont permis de vivre et qui t’aideront à retrouver l’espérance et la confiance, malgré la présence du mal et la méchanceté de beaucoup de personnes.

Le texte original, en portugais, de la déclaration du diocèse d’Olinda et Recife :

> Esclaricimentos sobre o artigo publicado no "L’Osservatore Romano"…


Le commentaire de l’évêque de Fréjus-Toulon, Dominique Rey :

> À propos de l’affaire de la petite fille brésilienne

Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

23.3.2009

L’affaire de Recife. Rome a parlé, mais le procès n’est pas fini par Sandro Magister

La controverse sur l’avortement de la mère-enfant est de plus en plus vive. L’archevêché brésilien menace d’une plainte canonique le président de l’Académie pontificale pour la vie. Le réquisitoire de Michel Schooyans, qui se termine sur un appel au pape

ROME, le 3 juillet 2009 - La tempête provoquée par l’article de l’archevêque Rino Fisichella, président de l’Académie pontificale pour la vie, dans "L’Osservatore Romano" du 15 mars est loin d’être calmée. Surtout depuis l’intervention de…

Mais n’anticipons pas. Reprenons l’affaire là où l’avait laissée le précédent article de www.chiesa.

L’ARTICLE BOMBE

L’article de Fisichella était intitulé "Du côté de la fillette brésilienne" et prenait position sur le cas d’une fillette brésilienne déjà fertile à 9 ans qui a été violée à plusieurs reprises par son jeune beau-père, s’est trouvée enceinte de jumeaux et que l’on a fait avorter au quatrième mois de grossesse.

Ce cas, a écrit Fisichella, "n’a été rendu public dans les journaux que parce que l’archevêque d’Olinda et Recife s’est empressé d’annoncer l’excommunication des médecins qui ont aidé à interrompre la grossesse". Mais "avant de penser à l’excommunication", il fallait "avant tout défendre, embrasser, caresser" la fillette avec cette "humanité dont nous, hommes d’Eglise, devrions être des annonciateurs experts et des maîtres". Mais "il n’en a pas été ainsi".

Et il continuait :

"Du fait de son très jeune âge et de son état de santé précaire, la vie [de la fillette] était sérieusement mise en danger par la grossesse en cours. Que faire en pareil cas ? Décision difficile pour le médecin et pour la loi morale elle-même. Des choix comme celui-là se présentent chaque jour […] et la conscience du médecin se retrouve seule avec elle-même face à l’obligation de décider ce qu’il y a de mieux à faire".

En fin d’article Fisichella s’adressait directement à la fillette : "Nous sommes de ton côté. […] Ce sont d’autres personnes qui méritent l’excommunication et notre pardon, non pas ceux qui t’ont permis de vivre".

LA RÉPONSE DE L’ARCHEVÊQUE DE RECIFE

L’article a immédiatement provoqué des réactions contradictoires : d’une part les applaudissements des partisans du droit à l’avortement, de l’autre les protestations des défenseurs de la vie de tout être humain conçu, sans exception.

Directement mis en cause, l’archevêché d’Olinda et Recife, a réagi le 16 mars par une note d’"Eclaircissements" qui se terminait ainsi, se référant à Mgr Fisichella :

"L’auteur a cru pouvoir parler de ce qu’il ne connaissait pas et, plus grave encore, il n’a pas même pris la peine d’en parler préalablement avec son frère dans l’épiscopat. À cause de cette attitude imprudente, il a provoqué un grand désarroi chez les fidèles catholiques du Brésil".

"L’Osservatore Romano" n’a rien publié de cette réponse de l’archevêché brésilien, ni d’autres réactions du même type.

Plusieurs semaines plus tard, dans une interview accordée à Jeanne Smits du journal français "Présent", l’archevêque d’Olinda et Recife, José Cardoso Sobrinho, a redemandé en vain à faire jouer son droit de réponse :

"J’estime que L’Osservatore Romano a le devoir de publier ma réponse. C’est ce que nous cherchons à obtenir depuis le début. Nous avons envoyé à Rome la réponse de l’archevêché à l’article de Mgr Fisichella. Pouvoir répondre si quelqu’un publie des informations fausses est un droit naturel : les lecteurs de L’Osservatore devraient avoir la possibilité de connaître aussi l’autre point de vue".

Dans la même interview, Mgr Cardoso rappelle qu’il a reçu des manifestations de solidarité d’un grand nombre d’évêques du Brésil et du monde entier. Il répète que la fillette n’était pas du tout en danger de mort et qu’en tout cas la doctrine de l’Eglise n’a jamais admis l’avortement, même dans des cas semblables. Il souligne que les médecins qui ont fait avorter la fillette ne s’étaient pas du tout montrés tourmentés par des scrupules : c’étaient des partisans militants de l’avortement et, par la suite, ils se sont déclarés "fiers" de ce qu’ils avaient fait.

LES PROTESTATIONS ABONDENT, MAIS LE VATICAN FAIT BARRAGE

Beaucoup de protestations et de demandes de corrections sont arrivées au Vatican en plus de celle de l’archevêque d’Olinda et Recife. Certaines ont été rendues publiques par leurs auteurs. Parmi eux, le professeur Joseph Seifert, fondateur et recteur de l’Académie internationale de philosophie du Liechtenstein, membre de l’Académie pontificale pour la vie, celle-là même dont Fisichella est le président :

"J’estime qu’il est de mon devoir d’exprimer l’ardent espoir que les plus hautes autorités de l’Eglise en matière de magistère définissent prochainement et clairement l’authentique enseignement de l’Eglise sur le mal intrinsèque qu’est tout avortement et qu’elles corrigent publiquement et sans ambiguïté les prises de position citées".

D’autres ont cité un passage sans équivoque du célèbre discours adressé par Pie XII aux sages-femmes en 1951 : "sauver la vie de la mère est une très noble fin, mais le meurtre direct de l’enfant, pris comme moyen d’atteindre une telle fin, n’est pas permis".

Mais, jusqu’à présent, rien de tout cela n’est paru dans "L’Osservatore Romano". Le journal du Saint-Siège n’est revenu sur le sujet qu’une seule fois, le 4 avril, rapidement, dans le compte-rendu d’une rencontre organisée à Rome par l’union catholique de la presse italienne, sur le thème : "La conscience en première page".

Mgr Fisichella et une journaliste laïque connue, Lucia Annunziata, ancienne présidente de la télévision d’état italienne participaient à cette rencontre. A un moment donné - selon le chroniqueur du journal du Vatican - Lucia Annunziata a reconnu à l’Eglise "une transparence encore jamais vue", prouvée, selon elle, de la façon suivante :

"Je me réfère à la lettre du pape aux évêques du monde entier et, par exemple, à l’intervention de Mgr Fisichella lui-même sur l’affaire de la fillette brésilienne publiée dans L’Osservatore Romano".

Après quoi, au Vatican, le silence est retombé sur l’affaire. A Rome, le seul à s’être exprimé en faveur de l’archevêque d’Olinda et Recife - mais avant la publication de l’article contesté - avait été le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la Congrégation pour les évêques.

Même la Congrégation pour la doctrine de la foi n’a pas été invitée à donner son avis sur l’article de Fisichella, ni avant ni après sa publication, alors que, sur des sujets aussi délicats, c’est l’habitude. La décision de le publier, ainsi que celle de garder le silence quant aux réactions, a relevé exclusivement de la secrétairerie d’Etat.

LE PROFESSEUR SCHOOYANS INTERVIENT

Mais maintenant il y a une prise de position publique contre l’article de Fisichella qu’il sera difficile d’éluder.

Elle émane de Mgr Michel Schooyans, belge, professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain, spécialiste réputé en anthropologie, philosophie politique, et bioéthique. Il est membre de trois académies pontificales : celle des sciences sociales, celle de saint Thomas d’Aquin et - justement - celle pour la vie. Son dernier ouvrage publié en Italie, en 2008, aux éditions Cantagalli, sous le titre "La prophétie de Paul VI" est une vigoureuse défense de l’encyclique "Humanæ Vitæ". Le 1er mai, Schooyans a prononcé le discours d’introduction à l’assemblée plénière de l’Académie pontificale des sciences sociales. Le pape, qui le connaît et l’estime, avait préfacé en 1997, en tant que cardinal préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, son ouvrage "L’Évangile face au désordre mondial".

Schooyans, en profond désaccord avec l’article de Fisichella dans "L’Osservatore Romano" et convaincu que l’affaire en question ne doit pas être passée sous silence, a rédigé un réquisitoire sévère, qui se termine sur la demande d’une "déclaration forte" du pape en personne. Et il a décidé de le faire circuler.

On en trouvera ci-dessous un large extrait. Mais, dans l’intervalle, la controverse entre Mgr Fisichella et l’archevêché d’Olinda et Recife s’est enrichie d’un nouveau chapitre.

MAINTENANT IL Y A AUSSI LA MENACE D’UNE PLAINTE CANONIQUE

Au cours de la première moitié de juin, l’archevêché brésilien a fait parvenir aux plus hautes autorités vaticanes - et en copie à une centaine de dirigeants de la curie - un mémorandum officiel en italien, signé à chacune de ses six pages par Márcio Miranda, l’avocat de l’archevêché.

Le mémorandum décrit avec précision ce que l’Eglise locale a fait et continue à faire pour aider la fillette et pour protéger sa vie, comme elle avait protégé jusqu’au dernier moment la vie des deux enfants dont elle était enceinte.

Conclusion :

"Compte tenu des faits décrits dans ce document, il convient que tous ceux qui ont critiqué l’archevêque réfléchissent et reconnaissent que leurs jugements hâtifs étaient sans fondement et qu’ils doivent réparer le mal commis, en rendant justice à l’archevêque Cardoso Sobrinho".

Par ce mémorandum, l’archevêché d’Olinda et Recife demande aux autorités vaticanes une "solution amiable" de la controverse, faute de quoi il porterait une plainte canonique contre l’archevêque Fisichella.

Mais revenons au réquisitoire du professeur Schooyans. En voici un extrait : par Michel Schooyans

"Si le pape se tait, il se passera ce qui s’est produit pour ’Humanae vitae’…"

L’exposé de Mgr Rino Fisichella dans "L’Osservatore Romano" du 15 mars 2009 mérite différents commentaires car il comporte plusieurs erreurs. Nous allons en examiner quelques-unes.

- Fisichella part de l’assertion, répétée par les journalistes, selon laquelle "Carmen" allait mourir si on ne la faisait pas avorter des jumeaux qu’elle portait. L’avortement des jumeaux est une conséquence de la décision d’intervenir pour sauver la vie de la fillette. La fin justifie les moyens. […] Dans cette logique, qui rappelle celle que l’on trouve dans des documents de l’IPPF, le double avortement n’est pas voulu pour lui-même, mais pour sauver la mère. Par conséquent - raisonne Fisichella - ni la mère, Carmen, ni les auteurs de l’avortement ne tombent sous le coup de l’excommunication. L’archevêque d’Olinda et Recife, insiste-t-on, n’avait pas à faire des déclarations bruyantes ; il devait plutôt aller consoler la fillette.

Malheureusement pour lui et pour ses lecteurs, on peut se demander si Fisichella a pris la peine de s’informer convenablement. […] Il a pris pour argent comptant l’assertion, non prouvée, selon laquelle, sans avortement, la fillette allait mourir. Tout le raisonnement de Fisichella est basé sur cette pétition de principe. On suppose acquis ce qu’il y aurait lieu de prouver, à savoir que l’avortement était le seul moyen de sauver la mère, réputée être en danger de mort. Pour faire bonne mesure, on ajoute que Dom Cardoso a manqué de tendresse et qu’il a excommunié. Au fait, Fisichella a-t-il seulement téléphoné à l’archevêque d’Olinda et Recife ?

- "Sa vie, écrit Fisichella, était sérieusement en danger". A l’évidence, Fisichella ne s’est pas enquis du dossier médical de la fillette. D’après le Dr Sérgio Cabral, médecin directeur de l’Instituto Materno Perinatal de Pernambuco, [État du Brésil dont la capitale est Recife], la vie de Carmen n’était pas en danger. On ne pouvait invoquer un quelconque état de nécessité. On pouvait raisonnablement espérer sauver la mère et les deux enfants. Cette déclaration a été confirmée par d’autres médecins brésiliens qui connaissent le dossier, parmi lesquels le Dr Bernardo Graz, médecin et prêtre, et le Dr Elisabeth Kipman, médecin gynécologue.

- "Carmen portait en elle d’autres vies, innocentes comme la sienne", écrit encore Fisichella, qui ajoute : "Dans son cas, la vie et la mort se sont affrontées". Affirmations théâtrales mais inexactes. Carmen portait deux vies innocentes et ces deux vies - eût-il fallu écrire noir sur blanc - ont été supprimées. La mort a été donnée volontairement et inéluctablement, sans justification aucune, à deux petits êtres totalement innocents. En raison de la détermination à avorter, à aucun moment, la vie n’a eu la moindre chance de l’emporter. D’ailleurs, les exécutants de l’avortement se seraient même vantés, non sans un certain cynisme, d’être habitués à faire des avortements et d’être fiers de les faire. L’un d’eux, le Dr Rivaldo Mendes de Albuquerque, aurait même déclaré ironiquement qu’il aurait déjà été excommunié à plusieurs reprises.

Précisons ici que, contrairement à ce qu’insinue l’article de Fisichella, il n’a jamais été question d’excommunication pour la fillette.

- Une nouvelle erreur vient d’être manifestée : il n’y avait danger de mort ni pour Carmen ni pour les jumeaux. Fisichella insiste pourtant : "Un choix comme celui de devoir sauver une vie, sachant qu’il [le médecin] met sérieusement en danger une deuxième vie, n’est jamais vécu avec facilité". Appliquée à notre cas, cette considération est aberrante puisqu’il n’y avait aucune vie en danger, ni celle de la mère, ni celle des deux enfants qu’elle portait. Le danger vient des médecins qui choisissent le double avortement, ainsi que des idéologues du free choice qui incitent les praticiens à commettre un double attentat à la vie humaine et confèrent à ses auteurs une pseudo-licéité morale.

Ce qui vient d’être expliqué anéantit la pertinence de l’amalgame entre le cas de Carmen et celui des patients en réanimation. Il résulte de cet amalgame que, non content d’apporter sa caution à l’avortement, Fisichella l’apporte aussi à l’euthanasie si des médecins choisissent d’y procéder. A l’évidence, Fisichella désire flatter les médecins, dont il déclare respecter le professionnalisme. Il leur reconnaît "la liberté de choix", sans rappeler ni se rappeler que, dans leurs décisions, les médecins sont aussi tenus de respecter des règles morales. Fisichella sème par là le trouble dans la conscience de tous les médecins du monde au sujet du respect de la vie, en son début et à son terme, c’est-à-dire au sujet de l’avortement et de l’euthanasie.

- Fisichella nous réserve encore une surprise lorsqu’il s’aventure dans des considérations relatives à la morale fondamentale. Voici ce qu’il écrit : "Faire d’un cas une généralité serait non seulement incorrect, mais injuste. […] Chaque cas particulier et concret mérite d’être analysé sans généralisation". Comme au point précédent, Fisichella révèle ici son adhésion à la morale de la situation, à la morale de l’option fondamentale, à la morale proportionnaliste, toutes pourtant clairement critiquées par Jean-Paul II dans l’encyclique "Veritatis splendor" (1993 ; voir par exemple n° 65-83 ; 95-102).

- Fisichella enchaîne : "La morale catholique a des principes qu’elle ne peut pas ignorer même si elle le voulait. La défense de la vie humaine dès sa conception appartient à l’un d’eux." Deux motifs d’étonnement : Fisichella affirme ici l’existence de principes moraux alors que, comme signalé ci-dessus, il laisse les médecins choisir librement et qu’il vient de dire qu’il fallait analyser les cas dans leur particularité ! En outre, Fisichella oublie que la défense de la vie humaine est d’abord un principe de morale naturelle. Les chrétiens n’ont pas le monopole du respect de la vie humaine. La condamnation de l’avortement remonte bien au-delà de ce que Fisichella appelle "l’aube de l’Église".

- Il n’est pas exact que Vatican II et plus précisément "Gaudium et spes" (nº 27 et 51) utilisent "de manière inattendue des paroles sans équivoque et très dures contre l’avortement direct". Ces paroles ne sont ni inattendues, ni très dures ; elles ne font que réaffirmer la tradition morale, naturelle et chrétienne, qui veut protéger les individus humains les plus fragiles et dissuader les autres d’attenter à leur vie. Ce qui est curieux, c’est que Fisichella rappelle lui-même la doctrine de l’Église sur l’avortement provoqué ! Il ne semble pas percevoir que la doctrine qu’il cite le met en contradiction avec ses positions, telles qu’il les expose dans l’article que nous commentons. En d’autres termes, pour lui, il faut conserver les principes pour autant que soit respectée avant tout la liberté de choix face aux situations concrètes. Voilà comment on ruine la morale, tant naturelle que chrétienne…

DES DIVISIONS DANS L’EGLISE

- Selon Fisichella, l’attitude de l’archevêque Cardoso fait du tort à la crédibilité de l’Église. Mais l’Église et ses pasteurs ne méritent d’être crédibles que s’ils proclament la vérité. L’Évangile ne recommande pas de plaire aux hommes mais nous appelle à être fidèles au message que nous avons pour mission d’annoncer. En ce qui concerne l’avortement, la doctrine de l’Église est exposée en toute clarté dans des documents majeurs tels que "Gaudium et spes" (1965), n° 51 § 3 ; cf. n° 27 § 3 ; Code de Droit Canonique (1983), n° 1398 ; 1314 ; 1323 s. ; "Donum vitae" (1987), n° 3 ; "Evangelium vitae" (1995), n° 62 ; Catéchisme de l’Église catholique (1997), n° 2271, 2322.

L’article de Fisichella a été publié le 17 mars dans l’édition française de "L’Osservatore Romano". Il est étonnant qu’il ne fasse pas écho aux déclarations de Son Éminence le cardinal Re, préfet de la Sacrée Congrégation pour les Évêques, publiées dans "La Stampa" du 7 mars. Fisichella pouvait-il ignorer cette déclaration au moment de signer son article ? Dans cette déclaration, le cardinal Re déclare, à propos du double avortement réalisé à Recife : "C’est un crime aux yeux de Dieu. L’excommunication de ceux qui ont provoqué l’avortement est juste". Le 14 mars, Dom Cardoso. archevêque d’Olinda et Recife, recevait une lettre d’éloge du même cardinal. […]

- "L’Osservatore Romano" est l’organe officieux du Vatican. Il publie des textes pontificaux et des articles à la demande de certains dicastères. Il publie également des textes proposés par des auteurs censés connaître et respecter la doctrine de l’Église. Cette publication prestigieuse est particulièrement nécessaire à une époque où les médias se prononcent avec aplomb sur n’importe quel sujet. […] Dans le cas que nous examinons, les responsables de "L’Osservatore Romano" ont laissé passer un texte émaillé d’inexactitudes graves, d’omissions, partial dans tous les sens du mot. […] L’organe du Vatican coopère ainsi sérieusement à la confusion des esprits dans la mesure où il ne respecte pas son mandat de porte-parole fidèle et fournit à ses lecteurs des produits doctrinalement frelatés.

- De graves motifs de préoccupation apparaissent dans les milieux proches de l’Académie pontificale pour la vie et du Conseil pontifical pour la famille :

a. Incompréhension et tristesse d’un nombre considérable de chrétiens engagés depuis des années dans de multiples programmes pro-vie encouragés par l’Église. Sentiment souvent fondé d’avoir été "lâchés" par leur pasteur.

b. Perplexité et honte de beaucoup de membres de l’Académie pontificale pour la vie, qui se demandent comment un tel faux pas a pu se produire et quelle suite lui sera réservée.

c. Discrédit frappant le président de l’Académie pontificale pour la vie qui a sapé sa propre autorité morale, théologique et scientifique. Perte de confiance dans le président et désenchantement. Beaucoup de membres de l’Académie pontificale pour la vie craignent que les déclarations de Fisichella ne les compromettent auprès de leurs bases. Celles-ci reverront à la baisse les aides de toute sorte destinées aux activités de l’Académie pontificale pour la vie.

d. Crainte d’une désactivation de l’Académie pontificale pour la vie : les membres seront moins motivés et se diviseront entre eux. Il est déjà question de ne convoquer les membres de l’Académie que tous les deux ans. Mais d’où vient cette décision, si elle se confirme ? Prélude-t-elle, comme certains le chuchotent, à un enterrement de l’Académie pontificale pour la vie alors que les attaques contre la vie ne cessent de se multiplier ? […]

IMPACT SUR LA VIE POLITIQUE

- Selon les mouvements pro-choice et autres mouvements semblables, on est, à Recife, en présence du cas typique de la femme dont on assure qu’il faut l’avorter pour lui sauver la vie. […] "L’avortement - assure-t-on - permet de sauver des vies humaines. Il diminue la mortalité maternelle". […]

Fisichella apporte de l’eau au moulin de tous les pro-choice du Brésil, du monde et de l’Église. Il affaiblit les mouvements pro-vie qui sont en train de se battre, au Brésil et ailleurs, contre les projets de légalisation de l’avortement. […]

- En raison de son influence sur les milieux politiques et de l’audience que lui accordent les médias, il convient de relever les réactions du mouvement Catholics for Free Choice aux propos de Fisichella. Voici ce qu’écrivait, le 23 mars, Frances Kissling, leur présidente d’honneur, à propos de l’affaire de Recife :

"Par un stupéfiant changement de cap dans la stratégie du Vatican, qui consiste à ne pas s’écarter de la position selon laquelle l’avortement ne devrait jamais être permis, même pour sauver la vie d’une femme, le plus haut responsable du Vatican en matière de bioéthique, l’archevêque Rino Fisichella […] a déverrouillé une porte par laquelle peuvent se glisser des femmes, des médecins, des décideurs politiques. Je suis reconnaissante pour les petits cadeaux".

- Fisichella a donné un fameux coup de main à ceux qui, au Brésil, en Amérique Latine, en Afrique et ailleurs, veulent libéraliser l’avortement comme moyen de contrôle de la population. […] Il affaiblit l’Église du Brésil au moment où, dans la Campagne de la Fraternité, les chrétiens donnent la priorité à la défense de la vie. En désavouant Dom Cardoso, Fisichella rejoint le désaveu du président Lula visant l’archevêque d’Olinda et Recife. […]

- L’article de Fisichella tombe à un moment où le président Obama multiplie les initiatives visant à intensifier, en Amérique Latine et ailleurs, les campagnes financées par le gouvernement des Etats-Unis, en faveur de la santé reproductive et la maternité sans risques. Son action en ce sens est relayée et élargie par les interventions d’Hillary Clinton et par celles d’organisations comme l’International Planned Parenthood Federation, des agences de l’ONU, l’Union Européenne.

Cette campagne basée aux USA est encore intensifiée par l’action de Tony Blair […] et de son épouse Cherie Blair, qui ne lésine pas sur ses déclarations féministes radicales. Comme tant d’autres, ce couple n’hésite pas à se proclamer catholique mais ne se prive pas de se démarquer publiquement de l’enseignement de l’Église concernant la vie et la famille. Les Blair sont catholiques "free choice".

Sous l’influence de ces deux nations leaders et de l’ONU où leur poids est prépondérant, il faut s’attendre à ce que l’Amérique Latine soit bientôt pressée d’adopter de "nouveaux droits" de l’homme, parmi lesquels le "droit" à l’avortement. A terme, les personnels médicaux seront privés de leur droit à l’objection de conscience. Le président Lula a déjà manifesté clairement sa sympathie spontanée pour une telle réforme. Par ailleurs, il faut s’attendre à ce que les réseaux éducatifs latino-américains servent prochainement de canaux à l’expansion de l’éducation sexuelle des jeunes. Depuis des années, une campagne est déjà entreprise dans ce but.

A un moment où les présidents Obama et Lula intensifient leurs projets de collaboration en matière de contrôle de la population, les propos de Fisichella ne peuvent que desservir la cause des populations et des nations latino-américaines.

DES QUESTIONS QUI APPELLENT DES RÉPONSES CLAIRES

A l’issue de l’analyse de ce dossier, différentes questions se posent. En voici quelques-unes.

- Selon l’usage dans les dicastères, les documents "délicats" doivent être soumis à la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Le texte de Fisichella a-t-il reçu l’approbation préalable de cette congrégation ? Cet épisode lamentable ne révèle-t-il pas combien il est urgent de rétablir la préséance de la Congrégation pour la doctrine de la foi au sein de la curie ?

- Le texte de Fisichella a-t-il été publié avec l’appui d’autres autorités vaticanes ? Lesquelles ? Qui a commandité, organisé et couvert ce montage ? Dans une lettre datée du 14 mai (PAV, Prot. N. 4235/09), Fisichella écrit "L’article a été écrit sur demande". A la demande de qui ? Certains vont jusqu’à insinuer qu’une demande aurait été faite à Fisichella […] au niveau de la secrétairerie d’état… Voilà la question cruciale sur laquelle la lumière doit être faite.

- Qu’est-ce qui est envisagé pour procéder aux indispensables rectifications doctrinales, pastorales et canoniques qu’appelle le texte de Fisichella ? Il est temps que la Congrégation pour l’éducation catholique étudie l’opportunité d’une visite des universités catholiques, y compris romaines.

CONCLUSIONS

- Tout le monde est d’accord pour dire et répéter que ce qu’a vécu la fillette est particulièrement horrible : viols répétés suivis d’une grossesse gémellaire. On insiste moins sur le fait qu’un réseau efficace s’était constitué pour venir en aide à la fillette et à son entourage. L’action de ces "bons samaritains" n’est pas évoquée dans l’article. Ils ont pourtant fait œuvre de tendresse et de compassion pour la jeune maman. Avec d’autres péripéties du même genre, l’épisode de Recife a mis en lumière de profondes dysfonctions dans le système romain d’information et de communication. […]

- L’article de Fisichella reflète des thèses qui l’apparentent aux catholiques pro-choice. Il compromet l’effort gigantesque qui a été réalisé sous l’impulsion des papes du siècle dernier en faveur de la vie et de la famille. Dans le texte que nous avons analysé, on ne trouve pas le moindre écho des travaux patronnés par le cardinal López Trujillo au Conseil pontifical pour la famille, comme par exemple le célèbre Lexicon. On ne trouve pas davantage la moindre référence à la prestigieuse école de bioéthique personnaliste fondée par Mgr Sgreccia et qui a largement modelé l’Académie pontificale pour la vie.

- Il serait désastreux que l’on étouffe cette affaire ou qu’on la fasse traîner car le trouble est grand parmi les fidèles et les mouvements "laïques" sont évidemment prêts à exploiter la moindre nouvelle faille dans l’unité de l’Église. Un silence anormal donnerait à entendre que le Saint-Siège confirme le désaveu de l’archevêque Cardoso prononcé implicitement par Fisichella.

- Il est indispensable de mesurer les réactions qui ont déjà surgi dans la presse internationale et dans les mouvements pro-vie, ainsi que dans le clergé et parmi les laïcs, face à ce que beaucoup qualifient, non sans raison, de scandale. Sur trois points essentiels, il y a eu dérapage grave : dérapage en morale du respect de la vie ; dérapage en morale fondamentale, morale de la situation ; dérapage en ecclésiologie, car la doctrine la plus solidement établie ne saurait être balayée d’un trait de plume ou abolie par un coup de force. En outre, au niveau disciplinaire, il n’est pas sûr que Fisichella ait un mandat particulier pour désavouer un Ordinaire, archevêque comme lui. Des mesures doivent donc être prises d’urgence pour que la situation soit débloquée. L’Académie pontificale pour la vie a besoin d’un pilote. Il faut rétablir la vérité et restaurer, avec la confiance, l’unité gravement ébranlée.

- Alors qu’il a critiqué récemment la politique du président Obama en matière d’avortement, Fisichella a méconnu l’impact politique de son propre article, à un moment où le Brésil, l’Amérique latine et l’Afrique font l’objet d’un siège en règle par les propagandistes de la culture de la mort.

- Le dissentiment est exposé au grand jour. Forts du précédent venu d’un chef de dicastère de la curie romaine, d’autres évêques et théologiens ne manqueront pas de prendre à leur tour quelques libertés avec la doctrine et de revendiquer le droit au dissentiment, voire à la transgression. En outre, ce que Fisichella a dit au sujet de l’avortement pourrait être transposé à propos de la contraception, du "mariage" entre personnes de même sexe, etc.

- L’affaire de Recife met en lumière que l’unité de l’Église ne peut être ramenée à une question de convenances politiques. […] A la vérité, fondement de l’unité, on préfère de plus en plus l’unité de façade, pour plaire au monde. On s’accommode d’une vérité dans l’ambiguïté. Mais cette ambiguïté débouche inévitablement sur un relativisme doctrinal généralisé. Faut-il alimenter cette dérive ?

- En résumé, face aux turbulences provoquées par l’article de Fisichella, il n’y a, semble-t-il, qu’une seule solution vraie : une déclaration forte du Saint-Père. L’article de Fisichella a créé un doute général à propos de la "licéité" de l’avortement. Il n’est cependant pas sûr qu’à Rome la gravité de la situation créée soit perçue à sa juste mesure. Or le doute est répercuté dans l’Église universelle, renforcé par deux facteurs : la fonction confiée à l’auteur de l’article et le caractère officieux du journal qui le publie. Si le Pape ne dit rien, le doute persistera et on aura une répétition de ce qui se passe jusqu’aujourd’hui pour "Humanae vitae" (1968).

Le texte intégral du réquisitoire de Schooyans, dans une version anglaise supervisée par l’auteur :

> "On the fourth of March 2009…"

Le précédent article de www.chiesa, avec le texte intégral de l’article de Mgr Fisichella et celui de la réponse de l’archevêché d’Olinda et Recife :

> Bombes à retardement. En Afrique le préservatif, au Brésil l’avortement (23.3.2009)

Le texte intégral, en anglais, de l’interview accordée par l’archevêque Cardoso Sobrinho à Jeanne Smits :

> "The following interview…"

Le 1er juillet 2009, le pape a accepté la renonciation de Mgr Cardoso au gouvernement du diocèse d’Olinda et Recife, pour dépassement de la limite d’âge. Son successeur est Antônio Fernando Saburido, bénédictin, qui fut son évêque auxiliaire de 2000 à 2005 puis évêque de Sobral.

Désaveu. Le Saint-Office donne une leçon à Mgr Fisichella par Sandro Magister

La Congrégation pour la doctrine de la foi a publié un "éclaircissement" qui désavoue en fait l’article du président de l’Académie pontificale pour la vie paru dans "L’Osservatore Romano" à propos de l’avortement d’une fillette-mère brésilienne. Voici le document

ROME, le 10 juillet 2009 - Cet après-midi, alors même que Benoît XVI s’entretenait au Vatican avec le président des Etats-Unis, Barack Obama, "L’Osservatore Romano" a publié un "éclaircissement" de la Congrégation pour la doctrine de la foi "sur l’avortement provoqué".

Un "éclaircissement", c’est ce que beaucoup de gens attendaient après un article controversé publié le 15 mars, également dans le quotidien du Saint-Siège, sous la signature de l’archevêque Rino Fisichella, président de l’Académie pontificale pour la vie.

L’"éclaircissement" présente tous les signes d’un texte officiel. Il se trouve en page 7 du quotidien du Saint-Siège, mais il est annoncé en première page dans le cadre de la très officielle rubrique "Nos informations".

L’article de Fisichella concernait l’affaire d’une fillette-mère brésilienne que l’on a fait avorter des jumeaux dont elle était enceinte ; il a été interprété par beaucoup de gens comme une justification de ce double avortement.

Il en est résulté une vive controverse publique dont www.chiesa a rendu compte en deux longs articles. Mais, dans le même temps, de nombreuses protestations et demandes confidentielles ont été adressées aux autorités vaticanes.

Parmi celles-ci, la démarche de 27 des 46 membres de l’Académie pontificale pour la vie. Le 4 avril, ils ont écrit à Fisichella, leur président, une lettre collective le priant de corriger les prises de position "erronées" qu’il avait exprimées dans l’article.

Le 21 avril, Fisichella leur a répondu par écrit, en rejetant leur demande.

Le 1er mai, 21 des signataires de la lettre précédente se sont alors adressés au cardinal William Levada, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, pour demander à la congrégation une déclaration qui clarifie la doctrine de l’Eglise en matière d’avortement.

La lettre, remise le 4 mai, n’a pas reçu de réponse. Ses auteurs ont su par un responsable de la congrégation que la lettre avait été transmise au secrétaire d’Etat, le cardinal Tarcisio Bertone, "parce que l’article de Fisichella avait été écrit à sa demande".

Deux membres de l’Académie pontificale pour la vie ont alors adressé directement au pape un dossier sur l’affaire.

Le 8 juin, Benoît XVI a discuté de l’affaire avec Bertone et ordonné que soit publiée une déclaration qui confirme comme inchangée la doctrine de l’Eglise en matière d’avortement.

L’"éclaircissement" publié aujourd’hui dans "L’Osservatore Romano" daté du 11 juillet 2009 est précisément le fruit de cette décision.

Le voici, textuellement :

Sur l’avortement provoqué

Eclaircissement de la Congrégation pour la doctrine de la foi

Le Saint-Siège a récemment reçu plusieurs lettres, dont certaines provenaient de hautes personnalités de la vie politique et ecclésiale, l’informant de la confusion créée dans différents pays, surtout en Amérique Latine, par la manipulation et l’instrumentalisation d’un article de Son Excellence Mgr Rino Fisichella, président de l’Académie pontificale pour la vie, à propos de la triste affaire de la "fillette brésilienne".

Cet article, paru dans "L’Osservatore Romano" du 15 mars 2009, présentait la doctrine de l’Eglise, tout en tenant compte de la situation dramatique de la fillette, qui - comme on pouvait le constater ensuite - avait été accompagnée avec toute la délicatesse pastorale possible, en particulier par celui qui était alors archevêque d’Olinda et Recife, Son Excellence Mgr José Cardoso Sobrinho.

A ce sujet, la Congrégation pour la doctrine de la foi confirme que la doctrine de l’Eglise sur l’avortement provoqué n’a pas changé et ne peut changer.

Cette doctrine a été exposée aux numéros 2270-2273 du Catéchisme de l’Eglise Catholique en ces termes :

« La vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception. Dès le premier moment de son existence, l’être humain doit se voir reconnaître les droits de la personne, parmi lesquels le droit inviolable de tout être innocent à la vie (cf. CDF, instr. "Donum vitæ" 1, 1). "Avant d’être façonné dans le ventre maternel, je te connaissais. Avant ta sortie du sein, je t’ai consacré" (Jr 1, 5 ; cf. Jb 10, 8-12 ; Ps 22, 10-11). "Mes os n’étaient point cachés devant toi quand je fus fait dans le secret, brodé dans les profondeurs de la terre" (Ps 139, 15).

« Depuis le premier siècle, l’Église a affirmé la malice morale de tout avortement provoqué. Cet enseignement n’a pas changé. Il demeure invariable. L’avortement direct, c’est-à-dire voulu comme une fin ou comme un moyen, est gravement contraire à la loi morale : "Tu ne tueras pas l’embryon par l’avortement et tu ne feras pas périr le nouveau-né" (Didaché 2, 2 ; cf. Barnabé, ép. 19, 5 ; Epître à Diognète 5, 5 ; Tertullien, apol. 9). "Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes le noble ministère de la vie et l’homme doit s’en acquitter d’une manière digne de lui. La vie doit donc être sauvegardée avec soin extrême dès la conception : l’avortement et l’infanticide sont des crimes abominables" (GS 51, § 3).

« La coopération formelle à un avortement constitue une faute grave. L’Église sanctionne d’une peine canonique d’excommunication ce délit contre la vie humaine. "Qui procure un avortement, si l’effet s’en suit, encourt l’excommunication latæ sententiæ" (CIC, can. 1398) "par le fait même de la commission du délit" (CIC, can. 1314) et aux conditions prévues par le Droit (cf. CIC, can. 1323-1324). L’Église n’entend pas ainsi restreindre le champ de la miséricorde. Elle manifeste la gravité du crime commis, le dommage irréparable causé à l’innocent mis à mort, à ses parents et à toute la société.

« Le droit inaliénable à la vie de tout individu humain innocent constitue un élément constitutif de la société civile et de sa législation : "Les droits inaliénables de la personne devront être reconnus et respectés par la société civile et l’autorité politique. Les droits de l’homme ne dépendent ni des individus, ni des parents, et ne représentent pas même une concession de la société et de l’état ; ils appartiennent à la nature humaine et sont inhérents à la personne en raison de l’acte créateur dont elle tire son origine. Parmi ces droits fondamentaux, il faut nommer le droit à la vie et à l’intégrité physique de tout être humain depuis la conception jusqu’à la mort" (CDF, instr. "Donum vitæ" 3). "Dans le moment où une loi positive prive une catégorie d’êtres humains de la protection que la législation civile doit leur accorder, l’Etat en vient à nier l’égalité de tous devant la loi. Quand l’Etat ne met pas sa force au service des droits de tous les citoyens, et en particulier des plus faibles, les fondements même d’un état de droit se trouvent menacés… Comme conséquence du respect et de la protection qui doivent être assurés à l’enfant dès le moment de sa conception, la loi devra prévoir des sanctions pénales appropriées pour toute violation délibérée de ses droits" (CDF, instr. "Donum vitæ" 3) ».

Dans l’encyclique "Evangelium vitae" le pape Jean-Paul II a réaffirmé cette doctrine avec son autorité de Pasteur Suprême de l’Eglise :

« Avec l’autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs, en communion avec les Evêques - qui ont condamné l’avortement à différentes reprises et qui, en réponse à la consultation précédemment mentionnée, même dispersés dans le monde, ont exprimé unanimement leur accord avec cette doctrine - je déclare que l’avortement direct, c’est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l’Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel » (n° 62).

En ce qui concerne l’avortement provoqué dans certaines situations difficiles et complexes, l’enseignement clair et précis du pape Jean-Paul II est valable :

« Il est vrai que, de nombreuses fois, le choix de l’avortement revêt pour la mère un caractère dramatique et douloureux, lorsque la décision de se défaire du fruit de la conception n’est pas prise pour des raisons purement égoïstes et de facilité, mais parce que l’on voudrait sauvegarder des biens importants, comme la santé ou un niveau de vie décent pour les autres membres de la famille. Parfois, on craint pour l’enfant à naître des conditions de vie qui font penser qu’il serait mieux pour lui de ne pas naître. Cependant, ces raisons et d’autres semblables, pour graves et dramatiques qu’elles soient, ne peuvent jamais justifier la suppression délibérée d’un être humain innocent » (Encyclique "Evangelium vitae", n° 58).

Quant au problème de traitements médicaux déterminés visant à préserver la santé de la mère, il faut bien distinguer deux cas d’espèce différents : d’une part une intervention qui provoque directement la mort du fœtus, parfois appelée, de manière inappropriée, avortement "thérapeutique", qui ne peut jamais être licite dans la mesure où elle est le meurtre direct d’un être humain innocent ; d’autre part une intervention non abortive en soi, qui peut avoir comme conséquence collatérale la mort de l’enfant :

« Si, par exemple, pour sauver la vie de la future mère, indépendamment de son état de grossesse, il faut accomplir d’urgence un acte chirurgical, ou une autre application thérapeutique, ayant comme conséquence accessoire, en aucune façon voulue ou attendue mais inévitable, la mort du fœtus, un tel acte ne peut plus être qualifié d’attentat direct contre la vie innocente. Dans ces conditions, l’opération peut être considérée comme licite, comme d’autres interventions médicales similaires, à condition qu’il s’agisse toujours d’un bien de grande valeur, comme la vie, et qu’il ne soit pas possible de la reporter après la naissance de l’enfant ou de recourir à un autre traitement efficace » (Pie XII, Discours au Front de la famille et à l’Association des familles nombreuses, 27 novembre 1951).

Quant à la responsabilité du personnel médical, il faut rappeler ce qu’a dit le pape Jean-Paul II :

« Leurs professions en font des gardiens et des serviteurs de la vie humaine. Dans le contexte culturel et social actuel, où la science et l’art médical risquent de faire oublier leur dimension éthique naturelle, ils peuvent être parfois fortement tentés de se transformer en agents de manipulation de la vie ou même en artisans de mort. Face à cette tentation, leur responsabilité est aujourd’hui considérablement accrue ; elle puise son inspiration la plus profonde et trouve son soutien le plus puissant justement dans la dimension éthique des professions de santé, dimension qui leur est intrinsèque et qu’on ne peut négliger, comme le reconnaissait déjà l’antique serment d’Hippocrate, toujours actuel, qui demande à tout médecin de s’engager à respecter absolument la vie humaine et son caractère sacré » (Encyclique "Evangelium vitae", n° 89).

Les précédents reportages de www.chiesa sur cette controverse, avec l’article de Mgr Fisichella et d’autres documents :

> L’affaire de Recife. Rome a parlé, mais le procès n’est pas fini (3.7.2009)

> Bombes à retardement. En Afrique le préservatif, au Brésil l’avortement (23.3.2009)

Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

10.7.2009

National Catholic Reporter (http://ncronline.org)

Pope presses Obama on pledge to reduce abortions

Rome

When President Barack Obama came calling on Pope Benedict XVI today, the two men enjoyed a "truly cordial" encounter, according to a Vatican spokesperson, but at the same time there was no diplomatic silence from the pontiff about their differences over abortion and other "life issues."

Not only did Benedict press his pro-life case with his words to the president, but he even found a way to make the point with his gift, offering the president a copy of a recent Vatican document on bioethics. According to a Vatican spokesperson, the pope drew a repetition from Obama of his vow to bring down the actual abortion rate.

Beyond the life issues, the Vatican’s statement indicated that Benedict and Obama also found "general agreement" on the Middle East peace process and other regional situations. The two leaders also touched food security, development aid especially for Africa and Latin America, immigration and drug trafficking, according to the statement.

Coming away from the meeting, however, it was hard to escape the impression that Benedict wanted to use it to deliver a clear pro-life message.

While Jesuit Fr. Federico Lombardi, the Vatican spokesperson, said after the meeting that it would be wrong to interpret the pope’s message as a "polemic," he added that the life issues are "important for the American church" and "it would be ambiguous to try to hide these differences, or to put them in second place."(CNS photo)(CNS photo)

According to a written statement from the Vatican, the first issues discussed during a 35-minute private meeting this afternoon in the Apostolic Palace were "questions which … constitute a great challenge for the future of every nation and for the true progress of peoples, such as the defense and promotion of human life and the right to abide by one’s conscience."

The latter phrase was understood as a reference to the current debate in America over protections for health care workers who assert a conscientious objection to participating in abortions or other procedures. During a session with Catholic journalists last week, Obama promised a "robust conscience clause" which would not weaken protections in vigor during the Bush administration.

In a briefing for reporters in Rome, Lombardi said that Benedict XVI said afterwards that Obama had seemed "attentive" to the church’s concerns, and that Obama had reiterated his commitment to adopting policies that will bring down the actual number of abortions.

Lombardi said that Benedict XVI seemed "very satisfied and content" with how the meeting went. For his part, Obama departed from the meeting with the pope expressing his determination to forge "a very strong relationship" with the Vatican.

The face-to-face session between Obama and Benedict XVI, accompanied by two interpreters, was scheduled to last around 15 minutes, but in the end the two men were behind closed doors for more than 35 minutes. Afterwards Obama introduced his family to the pope, along with key members of his administration, and the two men exchanged gifts.

(CNS photo)(CNS photo)Typically that gift exchange is pro-forma, but this afternoon Benedict XVI used it to underscore his message on the life issues. In addition to a signed copy of his recent encyclical on the economy, Caritas in Veritate, which has become the pope’s standard offering to heads of state this week, Benedict also gave Obama a copy of Dignitas Personae, an instruction from the Vatican’s doctrinal agency on bioethics released last December.

Dignitas Personae lays out the church’s position in defense of human life "from conception to natural death," and also treats a wide range of new bioethical questions such as embryonic stem cell research, cloning, preimplantation diagnosis and genetic engineering.

As reporters waited outside during the private session, a top papal aide approached them to explain that the pope was presenting Obama with a copy of Dignitas Personae. He said, "The reading [of this document] could help the president better understand the church’s position."

Later, as Benedict pointed the document out to him, Obama said it looked like he had "some reading to do on the plane."

Prior to his session with Benedict XVI, Obama sat down with the Vatican’s Secretary of State, Italian Cardinal Tarcisio Bertone, for roughly 15 minutes.

Well before Obama even strolled into the Apostolic Palace, both sides had made clear they were committed to making this meeting happen.

Obama called on the pope in the middle of what is arguably among the busiest days of his presidency to date. This morning he wrapped up a G8 summit in the Abruzzo region of Italy, meeting with the heads of state of African nations and then conducting a bilateral meeting with President Jacob Zuma of South Africa. Obama then made his way to Rome to see the pope, en route to the airport for a state visit to Ghana, where he’s due to arrive tonight.

On the Vatican side, two small but telling concessions reflect their eagerness to receive Obama. For one thing, it’s long been diplomatic protocol here that the pope receives heads of state in the late morning, with the afternoon often reserved for meetings with curial officials. For another, the normal procedure is for a head of state to meet first with the pope, in his library on the top floor of the Apostolic Palace, and then to descend to the first floor for a session with the Cardinal Secretary of State in his office. In this case, Bertone came upstairs to meet Obama in the sala d’angolo, or "corner room," just a few doors down the hall from the papal apartment. In an inversion of the normal sequence, Obama met first with Bertone and then with Benedict XVI.

All these gestures were designed to accommodate Obama’s tight schedule, and although the concessions may seem small, in the carefully orchestrated world of Vatican diplomacy - where nothing is too insignificant to escape notice - they amounted to unmistakable signals that the Vatican wanted the chance to put some matters on Obama’s radar screen.

Despite the weighty nature of the issues at stake, some of the rock-star-like excitment that Obama often induces was evident even in and around the Vatican this afternoon. In the Press Office of the Holy See, for example, a French correspondent displayed a banner above his work space, playing off the famous "Yes We Can !’ mantra of the Obama campaign.

The banner read : "Yes We Vatican !"

P.-S.

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