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Turquie : Le putsch préventif

mardi 23 août 2016, par siawi3

Source : http://www.gaucherepublicaine.org/international/turquie-le-putsch-preventif/7398273

Turquie : le putsch préventif

Suivi de « Le mystère du beauf’  »

mercredi 27 juillet 2016

Par Ilya U. Topper

Photo : Place Taksim

Istanbul, le 20 juillet 2016


Article publié en espagnol dans msur.es
 : http://msur.es/2016/07/20/topper-turquia-golpe/.
Texte traduit par Alberto Arricruz, ainsi que l’Addendum du 24 juillet.

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Ce jour-là, le douzième jour des manifestations au parc Gezi d’Istanbul, une consigne commença àêtre relayée dans les réseaux sociaux : « Pas de théâtre  ». Les manifestants avaient fait face àla police place Taksim, encaissant gaz lacrymogène et jets de canons àeau, nuit et jour. Mais ce matin-làfut différent ; ceux qui lançaient des cocktails Molotov étaient des hommes d’âge moyen vêtus de gros gilets, avec sur le nez le masque réglementaire des policiers – j’ai les photos.

L’utilisation d’agents provocateurs, qui fournissent àla police le prétexte suffisant pour charger, est un classique : àIstanbul, Athènes, Barcelone, Paris ou Berlin. On a aussi pu voir àTaksim des jeunes porteurs de pancartes mais avec la matraque réglementaire dépassant de leur sac àdos, juste avant une manifestation.

Rien de nouveau : la justice turque elle-même a démontré que les auteurs d’une attaque contre des Kurdes – àSemdinli en 2005 – étaient des agents camouflés.

« Ceci n’est pas un putsch  »

« Ceci n’est pas un putsch, c’est du théâtre  » : c’était le hashtag qui circulait dans Twitter au matin de ce samedi 16 juillet 2016, tandis que des avions de chasse effectuaient des vols rasants au dessus d’Ankara et d’Istanbul, et que le gouvernement commençait àdéployer sa riposte àun mystérieux communiqué militaire accompagné d’un ballet confus de tanks dans les rues.

Ce fut un moment bien peu glorieux pour la deuxième plus grande armée de l’OTAN, qui s’enorgueillit de sa discipline militaire : voilàqu’ils ne savent même plus comment on fait un coup d’État !

Combien y avait-il d’agents provocateurs parmi les insurgés ? Combien de hauts gradés ont-ils participé en croyant sincèrement disposer d’un plan pour prendre le pouvoir ? Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui a coordonné le putsch, qui a écrit le manifeste de proclamation de la prise de pouvoir émis àminuit depuis le quartier général des forces armées àAnkara. Personne n’a assumé.

Coordonner est un bien grand mot. Les mutins ont occupé le siège de la radiotélévision publique et obligé un journaliste àlire une proclamation ; mais sans apparaître eux-mêmes devant les caméras ; puis ils sont partis au bout d’un moment, pour ensuite, quelques heures plus tard, tenter de s’emparer sans succès du studio de la très influente chaîne d’information continue CNNTürk.

Ils ne se sont même pas approchés de l’autre grande chaîne télé, NTV. Par contre tous les politiques, du président Erdogan au premier ministre Binali Yildirim et àtoutes les figures subalternes, ont pu appeler les télés et intervenir en direct àpartir de leurs portables. Des membres du haut commandement militaire ont fait de même, pour déclarer leur loyauté au gouvernement. Personne ne les en a empêchés.

La fuite d’Erdogan

Dans une spectaculaire opération avec des hélicoptères, les putschistes mitraillèrent l’hôtel du littoral où Erdogan s’était installé en vacances, mais il était parti « un quart d’heure avant  ». Personne ne s’avisa de surveiller son avion officiel, stationné dans l’aéroport voisin de Dalaman : Erdogan l’utilisa pour voler jusqu’àIstanbul, sans être inquiété par les avions de chasse rebelles. Quand il arriva àl’aéroport, les tanks s’étaient déjàretirés. Intimidés par la masse de manifestants, nous dit-on.

L’accueil d’Erdogan àl’aéroport a été une apothéose : un bain de foule massif. Sans craindre d’éventuels putschistes embusqués. Dans son premier discours, sans vergogne et avec l’aplomb et le ton épique caractéristique de ses meetings, il dénonça les responsables : la confrérie du prédicateur exilé Fetullah Gülen, celui qui jusqu’en 2013 avait été son plus solide allié mais dont Erdogan a fait depuis l’ennemi public numéro 1.

C’était la première fois que l’on affirmait que le réseau islamiste de Gülen (àl’apparence et au discours très démocratiques, et qui n’a jamais défendu le recours aux armes) était infiltré au sein des forces armées, jusqu’alors présentées comme un fief aux fermes convictions laïques.

Nous étions au courant de l’influence de Gülen au sein de la police et de la justice, àtout le moins jusqu’aux grandes purges initiées en 2014, jetant en prison des milliers de personnes. Mais c’est précisément la police, nous dit-on, qui s’est opposée au coup d’État et qui a arrêté les militaires insurgés.

Qui sont les auteurs du putsch ?

Le communiqué des putschistes ne contient aucun élément permettant de le rattacher àl’influence de Gülen : c’est une sorte de résumé des repères idéologiques de la vieille école kémaliste laïque. Il s’agissait, paraît-il, de camoufler sous ce discours kémaliste les vrais auteurs du complot…

Cela nous permet au moins de poser une première conclusion : ce putsch a été mené sous un faux drapeau, ce qui est conforme àla version officielle.

Alors que la télévision diffusait déjàles images de militaires putschistes désarmés et détenus, un avion effectua un bombardement du Parlement, en un acte de mépris suprême envers le concept de Démocratie. Voilàqui est impropre tant des gülenistes que des kémalistes, et étranger àtoute logique militaire. À l’aube, avec Erdogan déjàen meeting àIstanbul, un autre avion largua deux bombes àproximité du palais présidentiel àAnkara, provoquant deux colonnes de fumée bien visibles dans le ciel. Les bombes sont tombées suffisamment près pour qu’Erdogan puisse dénoncer l’attaque de son palais ; mais elles sont tombées suffisamment loin pour ne causer aucun dégât àce somptueux édifice construit sur commande d’Erdogan et àsa gloire.

L’amateurisme total de ce putsch, qui n’a atteint – et apparemment ne s’était donné – aucun objectif stratégique, semble étayer ce qui dès le lendemain est devenu la version officielle : un groupe « très réduit  » au sein des forces armées se serait lancé dans une tentative désespérée.

Mais quelque chose ne colle pas dans cette version officielle : le gouvernement proclame que ce seraient les « manifestations populaires  » désarmées qui auraient barré la route au coup d’État. Mais, si « l’écrasante majorité  » des militaires – comme le dit le communiqué officiel de l’armée – s’est opposée au soulèvement : pourquoi a-t-il fallu que le peuple descende dans la rue ? Et pourquoi avoir arrêté, sous accusation de participation au putsch, 112 généraux et amiraux sur 356, soit un tiers des plus hauts gradés de l’armée ?

La réouverture de Taksim

Samedi àl’aube, les soldats insurgés se rendaient, en direct devant les caméras de télévision, àla police. En milieu de mâtinée, la situation était entièrement sous contrôle selon le gouvernement. Les opérations policières contre les casernes insurgées, avec quelque salve tirée en l’air, mettaient en scène l’humiliation des vaincus.

Pourtant, les manifestations citoyennes continuent : Erdogan a exhorté ses fidèles àrester dans les rues et les places « pour prévenir d’autres putschs  ». Et il en est ainsi : la place Taksim est occupée par les manifestants, nuit après nuit.

Cette place où toute manifestation, toute marche, toute réunion politique, même celle de vingt jeunes brandissant des livres, est interdite et empêchée depuis trois ans, par un déploiement permanent de milliers de policiers… soudainement, Taksim est redevenue un lieu de rassemblement de foules faisant ondoyer des drapeaux. Mais avec une différence : ce ne sont plus des gauchistes réclamant la paix et la démocratie, maintenant ce sont des islamistes menés par des barbus coiffés du petit bonnet des mosquées fondamentalistes, au cri de Allah u Akbar. Et réclamant la peine de mort.

Ce que nous ne savons pas

Nous ne savons pas qui a monté le coup d’État. Nous n’avons entendu s’exprimer
aucun putschiste. Les soldats du rang ont déclaré tout ignorer : on leur aurait dit qu’ils sortaient en manÅ“uvres. Akin Östürk, commandant des Force aériennes jusqu’en aoà»t dernier, présenté comme le leader du putsch (apparaissant sur des photos le visage tuméfié et avec une oreille bandée), a nié toute implication dans ses déclarations devant le Procureur.

Nous ignorons jusqu’où, au sein de l’armée, le mécontentement vis-à-vis de la dérive islamiste d’Erdogan aurait pu inciter certains échelons militaires àtenter ce que, en Turquie, les forces armées ont toujours considéré comme leur mission : corriger le cap de la démocratie. Il n’aura sans doute pas manqué quelques commandants qui se seraient ralliés de bonne fois àce qu’ils auront cru être un coup d’État de plus (après 1960, 1971, 1980, 1997).

L’amateurisme du complot s’expliquerait par le fait que le plan aurait été découvert, obligeant les conspirateurs àavancer son exécution, mais cette version génère plus de mystères qu’elle n’en résout. Selon un communiqué militaire de ce mardi, les services secrets auraient alerté l’état-major le vendredi dès 16 heures qu’un coup d’État était imminent, et les commandants se seraient réunis pour interdire toute sortie de tank ou d’avion.

Sans que l’on sache comment – s’il est vrai que les putschistes n’étaient qu’une infime minorité – il y aurait eu une prise d’otage dans les services de l’état-major. Tout aussi curieusement, aucun commandant ne semble avoir donné l’ordre àses unités d’intervenir contre les insurgés ; àtout le moins, aucun affrontement digne d’être mentionné ne s’est produit : le bilan final des soldats loyaux morts durant le coup d’État est de… 5 (auxquels il faut ajouter 62 policiers et 173 civils) face à24 morts parmi les soldats mutinés.

Autrement dit : une infime minorité commet un putsch, mais l’écrasante majorité de l’armée ne fait rien et laisse le peuple se charger d’arrêter le coup d’État. Les plans sont connus au moins trois heures avant que ne sorte le premier blindé dans la rue, mais le président Erdogan quitte son lieu de vacances un quart d’heure avant l’arrivée du commando chargé de le capturer.

S’agit-il d’un « auto-coup d’État  » préparé par le gouvernement et mis en exécution comme du théâtre ? Était-ce un vrai putsch mais inspiré par des agents infiltrés ? A-t-il simplement été découvert àl’avance mais on l’aurait laissé se dérouler pour mieux capturer tous ceux qui y participeraient ? Nous ne le savons pas.

Ce que nous savons

Ce que nous savons, c’est que la riposte du gouvernement a été chorégraphiée avec précision et efficience.

Au prix de 264 morts ? C’est ce que dit la presse. Voilàune autre curiosité : lors de tous les attentats récents (nombreux), la presse turque a informé en détail sur les hôpitaux où étaient amenées les victimes, et ces hôpitaux communiquaient le nombre de morts et de blessés ; les listes des personnes décédées étaient publiées.

Mais cette fois les médias n’ont envoyé personne monter la garde aux portes d’aucun hôpital. La liste la plus complète qui a pu être publiée ne compte que 23 victimes.

Ce que nous savons avec certitude, ce sont les résultats du coup d’État : une campagne de purge de très grande envergure. Deux heures avant que l’armée ne récupère le contrôle total – selon son propre communiqué, à16 heures le samedi – le gouvernement avait déjàdestitué 2 745 juges et procureurs. Il est impossible qu’àcette heure-làle pouvoir ait pu vérifier, un àun, l’implication dans le putsch, d’une manière ou d’une autre, de chacune des personnes révoquées.

Il apparaît clairement qu’une machine a été enclenchée avec des listes noires, très précises et préparées àl’avance. Ces listes noires se sont étendues dès lundi àla police – 7 900 agents suspendus – et le mardi aux autres ministères : 15 200 instituteurs écartés, avec plusieurs milliers de fonctionnaires des Finances, des Affaires sociales ou encore de Diyanet, le « ministère  » de la Religion. 21 000 professeurs de l’enseignement privés se sont vu retirer leur licence. Au total, 49 000 personnes se sont retrouvées, du jour au lendemain, sans emploi. Tous les fonctionnaires ont interdiction de voyager àl’étranger. Le Conseil de l’enseignement supérieur a exigé la démission de tous les doyens des universités du pays, tant privées que publiques : TOUS. Leur situation sera examinée et ils seront remplacés par des personnes loyales àErdogan.

Cette rénovation totale de l’administration, dans le but qu’elle ne soit plus formée que de gens affiliés au régime – car il s’agit bien de ça – rappelle un processus similaire qu’a connu l’Allemagne de 1933 à1937 sous le nom de Gleichschaltung : la « synchronisation  », qui jeta les bases du totalitarisme.

Pour ce faire, peu importe que les 49 000 personnes exclues aient ou non des sympathies pour la secte Gülen. D’autant que, sous l’angle idéologique, il n’y a aucune différence importante entre gülenistes et partisans d’Erdogan : jusqu’en 2013 ils travaillaient main dans la main en faveur de l’islamisation de la société et de la marginalisation des secteurs laïcs et kémalistes – et même plus, ils s’appuyaient l’un l’autre. Leur seule vraie différence, c’est l’identité de leur leader.

Désormais, on peut appeler « güléniste  » n’importe quel Turc dévot qui s’aviserait de critiquer Erdogan.

Mais si le gouvernement islamiste peut reléguer, licencier, jeter en prison n’importe quel fonctionnaire pieux par « désamour  », que va-t-il faire de ceux qu’Erdogan a appelés dès 2013 gauchistes, athées, terroristes  » ? Plusieurs semaines avant le putsch, le quotidien pro-gouvernemental Sabah qualifia de « sicaires gülénistes  » les éditeurs de Cumhuriyet, le quotidien qui a osé – le seul en Turquie – reproduire la Une « blasphématoire  » de Charlie Hebdo après le massacre de janvier 2015. C’est un peu comme si les éditeurs du journal en ligne de gauche espagnol diario.es se faisaient traiter de « sicaires de l’Opus Dei  » … La propagande ne s’encombre plus de la moindre vraisemblance.

Le coup d’État préventif

On pourrait croire àun bégaiement de l’Histoire : ce n’est pas la première fois qu’un tiers des généraux turcs se retrouve derrière les barreaux. Il s’est produit la même chose au moment du macro procès d’Ergenekon, qui entre 2008 et 2013 envoya en prison des centaines de hauts gradés sous l’accusation de conspiration putschiste. C’est ce procès qui permit àl’AKP, le parti d’Erdogan, de briser la colonne vertébrale de forces armées trop puissantes et de mettre fin àla doctrine de la « démocratie sous tutelle  ».

Mais en 2015, la justice a annulé toutes les condamnations : il s’avère que toutes les preuves, TOUTES, avaient été fabriquées par les gülénistes infiltrés dans la police, dans le but de détruire la bonne image de l’armée dans l’opinion. Erdogan, premier bénéficiaire de cette opération qui l’aura libéré pour toujours du risque de coup d’État, a pleuré des larmes de crocodile face aux turpitudes de ceux qui étaient alors sa force d’élite.

Nous sommes-nous trompés quand nous affirmions, ces dernières années, qu’un coup d’État ne pouvait plus se produire ? Cette possibilité était devenue particulièrement faible, aussi faible que dans n’importe quelle démocratie. Maintenant, tout risque a été définitivement éliminé.

Pour prévenir un coup d’État, rien de mieux qu’un coup d’État préventif. À partir de maintenant, il sera impossible de conspirer : aucun militaire ne saura s’il s’agit d’une nouvelle mise en scène de théâtre. Ce que nous avons vécu, c’est donc bien cela : un coup d’État préventif.

Mais l’armée n’en était pas la seule cible. Ce processus a pour but d’éliminer tout contre-pouvoir. Le pouvoir a annoncé, ce mercredi 19 juillet, des mesures que le Premier ministre Binali Yildirim a qualifié de « magnifiques  » : instauration de l’État d’exception, projet de restaurer la peine de mort « Ã la demande du Peuple  », suspension de la Convention européenne des Droits de l’Homme…

L’état d’exception donne au gouvernement le pouvoir illimité de gouverner par décret. Une configuration similaire àce qui s’est passé en Allemagne en 1933, après le fameux incendie du Reichstag.

La nouvelle occupation de Taksim

Pendant ce temps, la place Taksim continue àêtre occupée, nuit après nuit, par des milliers de jeunes manifestants acclamant leur leader Erdogan. C’est peut-être làque se situait l’ambition la plus importante du putsch : la conquête des places, de l’espace public.

Car jusqu’àprésent, les places, les manifestations, les drapeaux et les pancartes, tout cela était l’apanage de la gauche et des progressistes, des kémalistes et des laïques. Erdogan contrôlait certes le pouvoir, mais Taksim, le symbole d’Istanbul et de la Turquie, appartenait aux autres.

Ce n’est plus le cas. Depuis le 15 juillet 2016, trois ans après que les charges policières aient mis fin àla révolution de Taksim – une révolution progressiste, syndicaliste, démocratique et libérale – voilàTaksim de nouveau occupée par des masses populaires faisant ondoyer des drapeaux. Ils y promènent aussi un mannequin pendu àune potence.

C’est la contre-révolution.

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Addendum : Le mystère du beauf’

Istanbul, le 24 juillet 2016
Publié dans M’Sur en espagnol http://msur.es/2016/07/20/topper-turquia-golpe/4/

Plusieurs jours après le coup d’État manqué du 15 juillet dernier, des détails sur le déroulement – supposé – des faits ont été mis en lumière.

Un communiqué des Forces armées du mardi 19 juillet avait déjàindiqué que les services secrets turcs (connus sous l’acronyme MIT) avaient informé l’état-major à16 h le 15 juillet, jour du coup d’État. Dans un autre communiqué des forces armées, diffusé le 21 et dont le fac-similé a été reproduit par l’agence de presse parapublique Anadolu, cette donnée a été confirmée : vers 16 h, le MIT a prévenu les chefs de l’armée, qui se sont réunis immédiatement pour prendre des mesures. À 19 h 26, ces chefs donnèrent l’ordre àla direction des forces aériennes d’interrompre tous les vols et de ne permettre aucun décollage, ordre réitéré à19 h 56 puis à20 h 31.

Mais certaines unités désobéirent et vers 21 h 45 des avions aux mains des putschistes décollèrent, selon ce qu’affirme le communiqué des forces armées. Vers 22 h, des habitants d’Ankara commencèrent às’inquiéter des survols de la ville par des chasseurs. À 22 h 30, la chaîne d’infos CNNTürk diffusa un sms informant du barrage sur le pont du Bosphore àIstanbul, érigé par plusieurs unités militaires.

À 23 h, le Premier ministre Binali Yildirim confirma, au cours d’un appel téléphonique àla chaîne de télé NTV, qu’il s’agissait d’un coup d’État militaire. Selon ce qu’a indiqué postérieurement la presse, il en aurait été informé par le ministre de l’Intérieur, Efkan Ala.

Efkan Ala l’aurait lui-même appris par le chef du MIT, Hakan Fidan, après son atterrissage àAnkara par le vol nocturne depuis Erzurum : Fidan l’aurait appelé pour lui dire « nous sommes en train d’être bombardés  », selon le récit fait par Ala àNTV. Il n’a pas précisé l’heure de l’appel, mais on peut supposer qu’il était dans le vol de Turkish Airlines décollant à21 h 25 et atterrissant àAnkara à22 h 55. Le quotidien Hürriyet Daily News affirme qu’Ala dit avoir appris le putsch vers 23h.

Le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu, en déplacement àSamsun, a dit avoir appris le putsch par le secrétaire personnel du président Erdogan, après avoir été alerté par sa femme, qui entendait les survols des avions de chasse au-dessus d’Ankara.

Le jeudi 20 juillet, Erdogan a affirmé, dans une interview donnée àla chaîne Al Jazira, qu’il a appris le putsch par son beau-frère. Il n’a pas précisé àquelle heure. Mais nous disposons d’un relevé détaillé du déroulement de la soirée d’Erdogan, diffusé sur la chaîne CNNTürk le 16 juillet par Ali Gündogan, le correspondant de l’agence de presse DHA àMarmaris (province de Mugla).

Vers 23 h 30, plusieurs correspondants de presse, dont Gündogan, reçurent un appel de la police leur demandant de se rendre àl’hôtel Grand Yazici Club Turban, ce qu’ils firent immédiatement « car le président passait ses vacances dans le secteur  » (sic). Ils furent accueillis par des équipes de sécurité et conduits àl’hôtel Grand Yazici Mares (500 m plus au sud). Après une demi-heure d’attente, ils furent reçus par le président Erdogan, qui était en compagnie de son gendre, le ministre de l’Énergie Berat Albayrak.

À 00 h 23 le samedi, la déclaration d’Erdogan sur le putsch était diffusée par DHA et d’autres médias. À 00 h 42, Erdogan posait encore pour des photos àl’hôtel. Peu de temps après, un convoi de véhicules quittait l’hôtel en direction du sud puis, 10 minutes plus tard, un hélicoptère décollait vers le large, tandis que le convoi de véhicules revenait àl’hôtel.

C’est environ une heure et demie plus tard qu’a eu lieu l’attaque de l’hôtel par des hélicoptères de combat, précise encore le texte d’Ali Gündogan. Erdogan a affirmé avoir échappé « Ã un quart d’heure près  » àcet assaut.

Nous avons trois possibilités :

a) Les services secrets n’ont pas voulu prévenir le gouvernement d’un putsch imminent ;

b) Les forces armées mentent quand elles disent avoir été informées à16 h, c’est-à-dire cinq heures avant le début du putsch et six heures avant le gouvernement ;

c) Le gouvernement ment quand il prétend n’avoir rien su avant 23 h.

Dans l’hypothèse a), le MIT aurait protégé les putschistes. Dans ce cas les services secrets devraient déjàavoir été entièrement démantelés et leur chef, Hakan Fidan, devrait croupir en prison. Mais il reste en poste.

Dans l’hypothèse b), reste àsavoir pourquoi les chefs des forces armées auraient couvert le MIT et auraient édicté des ordres contre les putschistes – si toutefois ces ordres ont bien existé.

Dans l’hypothèse c), il nous reste àsavoir pourquoi le gouvernement a besoin de feindre qu’il n’a rien su, et qu’il a été mis au courant par le beauf’.