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Egypte : Comics et liberté d’expression

samedi 2 décembre 2017, par siawi3

Source : http://www.babelmed.net/cultura-e-societa/49-egypt/14221-2017-09-16-17-30-46.html

Mazg, moteur de la bande dessinée en Égypte

Océane Besombes

« Manga  » au Japon ou « Comics  » aux États-Unis, c’est l’expression « qissa mussawwara  », ou « histoire illustrée  » qui désigne la bande dessinée en Égypte. Et, si l’histoire de Mazg était racontée dans une bande dessinée, le cartouche de la première vignette indiquerait sans doute : « c’est au premier étage d’un bâtiment d’une rue animée du quartier de Wust el Balad, en plein cÅ“ur du Caire, que se tient notre histoire. »

Bande dessinée

À l’origine de ce projet trois jeunes femmes, Nogla Kora et deux sÅ“urs, Mona et Sara El Masry. Mona, qui se définit comme une « activiste culturelle  » avait déjàmis un pied dans l’univers de la bande dessinée. Tandis qu’elle travaillait au sein du centre d’aide juridique Hisham Mubarak, elle a participé àla production du magazine El-Doshma qui aborde la question des droits de l’Homme. Sara travaillait elle aussi au sein de la société civile. Auprès du Centre de soutien aux technologies de l’information d’abord, puis pour l’Association égyptienne pour la liberté de pensée et d’expression (AFTE). Avant de rejoindre Mazg, Nogla Kora, exerçait quant àelle dans le domaine de l’art-thérapie et ce avant d’occuper le poste de directrice au sein de l’école d’art « El Darb El Ahmar  » au Caire, qui forme les enfants issus de quartiers défavorisés au cirque, àl’art et àla musique.

Fin 2012, « déprimées  » comme l’explique Sara El Masry, par le sort réservé aux droits de l’Homme dans le pays, elles ont décidé de fonder leur propre organisation artistique. Dès le départ, elles ont choisi de focaliser leur attention sur une seule discipline. C’est alors qu’elles ont songé àla bande dessinée. Pour Sara el Masry, « la bande dessinée permet d’aborder un grand nombre de sujets. Et l’utilisation de la fiction est un bon moyen de délivrer simplement des idées que ce soit auprès des adultes ou aussi auprès des plus jeunes, puisque c’est un support facilement accessible. » D’autant plus que ce support « permet d’exprimer des idées par l’image parfois en se passant même de mots », comme l’ajoute Sara. Un puissant moyen d’expression donc qui offre une grande liberté. À condition de ne pas être freiné par la censure.

Magdy El Shafee en a fait l’expérience avec la publication de son roman graphique Metro, qui retrace le parcours de Shihab, un jeune informaticien qui décide de faire un braquage pour rembourser ses dettes. Dans les rues fourmillantes du Caire, les personnages s’expriment dans un langage cru, utilisant parfois des expressions franches et vulgaires du dialecte égyptien sous le crayon de Magdy El Shafee qui laisse parfois apparaître le corps nu d’une femme. Des éléments suffisants pour que l’album soit censuré pour atteinte àla morale, seulement deux mois après sa sortie en 2008. Une décision qui a été effective jusqu’en 2013 et qui n’est sans doute pas étrangère au contenu très politique de l’ouvrage qui aborde sans détour la corruption et l’injustice dans le pays.

La liberté d’expression, un sujet particulièrement sensible en ce moment en Egypte. Selon l’AFTE (Association for Freedom of Thought and Expression), plus d’une centaine de sites internet sont actuellement bloqués dans le pays et ce, depuis plusieurs mois. Une censure ciblée qui touche en particulier des médias indépendants, portant ainsi atteinte àla liberté expression et àun de ses corollaires, la liberté d’information. En 2014, Mazg a d’ailleurs organisé l’atelier « Info Comics  » consacré au droit àl’information, avec le concours d’un organisme de soutien aux techniques de l’information. Un projet qui s’est conclu par la réalisation de deux numéros d’un magazine intitulé Houwa allak feen ? (Et il t’a dit où ?). Une journaliste àla recherche d’un Minotaure, un poulet justicier et revanchard en quête de réponses, des feuilles de papier qui parlent… Un recueil d’histoires courtes introduit par l’article 68 de la Constitution égyptienne àpropos de l’accès àl’information et de la protection des données.

Kallek fin, nom du magazine de bande dessinée

La bande dessinée, un art populaire en Egypte

Les cigares du pharaon, Astérix et Cléopâtre, Le mystère de la grande pyramide…Qu’il s’agisse du duo Goscinny-Uderzo, d’Hergé, ou encore de Jacobs et bien d’autres, l’Égypte a toujours beaucoup inspiré les dessinateurs et scénaristes de bande dessinée. En revanche, la bande dessinée égyptienne est quant àelle moins célèbre que les albums qui évoquent l’histoire du pays. Pourtant, le 9e art est très populaire et a une longue histoire en Égypte même si, avant Metro, il était réservé àun public enfantin et n’était diffusé que dans des magazines pour enfants ou sous forme de petits feuilletons publiés dans les journaux.

Dans le documentaire Comics Bil masri (Bandes dessinées en égyptien), produit par Mazg, les dessinateurs et scénaristes de bande dessinée commencent d’ailleurs par énoncer leurs héros d’enfance favoris. Mickey, Astérix, Tintin, Superman, Corto Maltese…Beaucoup de héros étrangers, souvent traduits en langue arabe, mais ils citent aussi des héros locaux qui se trouvaient dans des publications régionales telles que Majid ou Samir.

Al-awlad (les garçons), la première bande dessinée sérialisée originale du monde arabe a d’ailleurs été publiée en Égypte en 1923. Jusqu’aux années 1990, la production destinée aux enfants a été très prolifique dans le pays. Mais, àla fin des années 1990, un « véritable trou noir  » a marqué la bande dessinée égyptienne. C’est en ces termes que Sara qualifie cette période durant laquelle la plupart des dessinateurs et scénaristes ont émigré, créant un vide dans le pays. La production ne se réalisait alors qu’àtravers de grandes institutions ou magazines et la production indépendante coà»tait trop cher, une situation décourageante pour les acteurs du secteur.

Les années 2000 ont marqué un tournant. Metro, le roman graphique de Magdy El Shafee, sorti en 2008, a ouvert la voie àla bande dessinée destinée aux adultes en Égypte et même dans toute la région. Puis, d’autres initiatives ont pris le relais. TukTuk, Garage, plusieurs magazines dédiés àla bande dessinée destinée aux adultes ont vu le jour et plusieurs histoires dessinées ont commencé àfleurir sur internet. Sharif Adel, publie par exemple Al-Ragol al-Barbatoze depuis 2011. Il s’agit d’une bande dessinée en ligne qui aborde la vie quotidienne, la politique ou la société égyptienne. Ahmed Saad, très suivi sur les réseaux sociaux, publie quant àlui régulièrement des comic strips sur sa page Facebook tandis que les dessins pleins d’humour de Coffee & Cigarettes Comics (C&C) sont diffusés en anglais sur Tumblr.

Encouragées par le fleurissement d’initiatives autour d’une bande dessinée égyptienne qui n’était plus seulement réservée aux enfants Sara, Mona et Nogla ont alors lancé Mazg. L’aventure a commencé par l’organisation d’un forum autour de la bande dessinée en Égypte. Elles ont réuni dessinateurs, éditeurs, fans et scénaristes de bande dessinée afin de déterminer quelles étaient les problématiques et les besoins pour le développement du 9ème art dans le pays.

Pour un 9ème art dans toute l’Égypte

L’un des objectifs àl’origine de la création de Mazg était aussi de sortir du centralisme cairote dont souffre la culture en Égypte. Originaires de Mansoura, une ville de taille moyenne située àun peu plus d’une centaine de kilomètres au nord-est du Caire, les trois fondatrices du projet ont fait l’expérience du profond problème de centralisation qui touche le pays, en particulier quand il s’agit de s’investir dans une activité artistique.

Ainsi, elles ont lancé une tournée de workshops dans différents gouvernorats àtravers le pays. Au cours de ces ateliers, une section est dédiée àl’apprentissage de l’écriture tandis qu’une autre est consacrée au dessin. Dans un second temps, scénaristes et dessinateurs sont invités àtravailler ensemble. Pour la première édition, qui a connu un franc succès, elles se sont rendues àMansoura, àAlexandrie, ainsi qu’àMinya et Sohag, deux villes du centre du pays. Dans ces villes, c’était la première fois que de tels ateliers étaient organisés et que les habitants étaient invités àfaire de la bande dessinée. À Sohag « c’était même la première fois que la plupart des gens entendaient parler de bande dessinée, il ne savaient pas ce que c’était » ajoute Sara. À la fin, les participants les plus talentueux ont été rassemblés pendant trois jours au Caire, encadrés par le dessinateur égyptien Magdy El Shafee et le danois, Thomas Petterson pour travailler àla réalisation d’un magazine, L’Express, rassemblant plusieurs histoires originales.

L’express, bande dessinée

Encouragées par le succès rencontré lors de leur première tournée, elles ont décidé de réitérer l’expérience. Ainsi, de nouveaux workshops seront organisés dans le pays avec le soutien de la fondation Friedrich-Ebert àpartir du mois d’aoà»t 2017. Des ateliers sont prévus àMansoura, Louxor et Assouan avant un rendez-vous au Caire pour la production d’un nouveau magazine.

Mais Mazg est avant tout un organisme de conseil qui souhaite contribuer au développement de la diffusion de la culture de la bande dessinée. Ainsi, une grande partie du travail de ses membres consiste àmettre en relation les artistes entre eux ou avec des organisations qui souhaitent utiliser cet art pour diffuser des idées. Il s’agit surtout d’encourager l’utilisation de ce média comme moyen d’expression. Par exemple, l’organisation féministe égyptienne Nazra s’est adressée àMazg dans le but de réaliser une bande dessinée abordant la question du féminisme. Mazg a alors servi d’intermédiaire afin de mettre l’organisation en relation avec un artiste pour que le projet soit mené àbien. Les activités de Mazg ne s’arrêtent pas là. Des expositions sont également organisées dans leurs locaux du centre-ville du Caire, la bédétèque est accessible au public et des auteurs ou dessinateurs sont régulièrement invités pour prendre la parole.

Ainsi, grâce àMazg mais aussi àd’autres initiatives parallèles, comme le CairoComix Festival dont la troisième édition aura lieu du 22 au 24 septembre 2017, la bande dessinée est en plein essor en Égypte. Le 9ème art n’a donc pas fini de dessiner son histoire dans le pays. Une histoire que Mazg a d’ailleurs l’intention de conserver et de mettre àdisposition sous forme d’une archive en ligne nommée Wiki Comics et qui devrait être disponible prochainement.