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France : débat sur l’identité nationale

dimanche 10 janvier 2010, par siawi2

Source : L’Humanité du 5 janvier 2010

Esther Benbassa « Pour l’avenir, il y a un roman national àréécrire  »

Directrice d’études àl’École pratique des hautes études, Esther Benbassa estime nécessaire de débattre de la France telle qu’elle est.

L’auteure de Être juif après Gaza (CNRS éditions, 2009) ne rate pas une occasion pour s’impliquer dans des combats qu’elle estime justes. En décembre dernier, elle a décidé de faire partie d’un collectif qui prône l’ouverture d’un « autre débat  » que celui lancé par le gouvernement. Les membres de ce collectif, comprenant des intellectuels, des chercheurs, des écrivains, des journalistes travaillant sur le post-colonialisme ou l’immigration rejettent l’initiative d’Éric Besson, dont le but, considèrent-ils, est de manipuler l’opinion. Esther Benbassa la qualifie même de dangereuse car elle lève le tabou du racisme.

Pourquoi demandez-vous l’arrêt du débat sur l’identité nationale, alors qu’Éric Besson s’entête àvouloir le poursuivre  ?

Esther Benbassa. Nous n’appelons pas àcesser de débattre mais àconduire un autre échange qui ne porte pas sur l’identité nationale et qui serait une sorte de radiographie de la France. Il faut sortir de ce débat stérile sur l’identité nationale rappelant les discussions des années trente lorsque les ligues fascistes criaient  : « La France aux Français  !  »

Vous dites que ce débat sur l’identité nationale est dangereux…

Esther Benbassa. Il est dangereux d’abord parce qu’il caresse les mauvais instincts des gens et fait sauter le tabou du racisme. Des personnes osent dire àhaute voix ce qu’elles écrivaient anonymement. Il n’est qu’un cache-misère pour parler de l’autre, de l’immigré qui ne ferait pas partie de l’identité nationale. De plus, ce débat est tourné contre l’islam comme l’était l’antisémitisme contre les juifs au XIXe siècle. Or on sait àquoi avait abouti l’antisémitisme des années trente.
 

En quoi consiste précisément l’« autre débat  » que vous appelez de vos vÅ“ux ?

Esther Benbassa. On veut un débat 
sur la France telle qu’elle existe aujourd’hui, avec des états généraux, des colloques et bien d’autres initiatives. Il faut réécrire les manuels scolaires, l’histoire, car, dans la saga nationale qu’est l’histoire de France,
 il y a celle des anciens colonisés et celle des immigrés. La décolonisation n’a toujours pas été digérée. Il faut recentrer la réflexion vers d’autres enjeux et proposer de façon concrète des outils de compréhension pour les populations. Et expliquer que le débat sur l’identité nationale est un débat nationaliste, qui cache le déficit de la France, le chômage et les luttes sociales. C’est un débat typiquement politicien, électoraliste àla veille des régionales.

En prônant un « autre débat  », n’est-ce pas d’une certaine manière le fait de rester dans le débat sur l’identité nationale que vous condamnez  ?
Esther Benbassa. Nous n’avons jamais parlé de l’identité nationale et n’avons pas l’intention de le faire. 
Mais il existe bien une question sur ce qu’est la France aujourd’hui et on ne doit pas éviter d’y répondre. L’identité nationale est un jeu de mots pour désigner le « vrai  » Français. Et le « vrai  » 
est celui qui n’est pas immigré, qui n’est pas noir, pas arabe, celui qui n’est pas musulman. Au contraire, notre collectif regarde vers l’avenir et on estime 
qu’il y a un roman national àréécrire avec les histoires de ceux qui composent ce pays. Qui aujourd’hui peut dire 
qu’il a une seule identité  ? La question même est absurde, elle nous dépasse. 
De plus, un débat, cela se prépare, 
cela se réfléchit et cela regarde l’avenir. 
Or le débat lancé par Éric Besson est de nature conjoncturelle.

Entretien réalisé par Mina Kaci