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Syrie : « la force des armes chimiques tient aux images qu’elles génèrent  »

samedi 21 avril 2018, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/renaud-girard-force-armes-chimiques-tient-aux-images-generent/

Entretien
Renaud Girard : « la force des armes chimiques tient aux images qu’elles génèrent  »

Le 7 avril dernier, des armes chimiques auraient été utilisées par le régime syrien lors d’un bombardement àDouma, dans la Ghouta orientale. Grand reporter et chroniqueur, Renaud Girard analyse l’usage militaire de ces armes et son impact politique et médiatique.

par Antoine Lagadec

20 avril 2018

Revue des Deux Mondes – Pourquoi le recours aux armes chimiques suscite-t-il plus d’émotion que les frappes classiques ?

Renaud Girard – C’est avant tout la force des images. Dans le cadre du conflit syrien, des vidéos ont été diffusées sur lesquelles on voit des enfants qui suffoquent. Ces scènes choquent l’opinion publique et frappent l’imagination, allant jusqu’àsusciter de l’angoisse. L’usage de la photo ou de la vidéo comme arme politique est très important dans le monde contemporain.

Si on remonte dans le passé, une autre image avait ainsi marqué la guerre du Vietnam, conflit qui avait engagé 500 000 soldats américains et avait été le théâtre d’un usage important du fameux agent orange. Cette photo, restée célèbre, est celle d’une petite fille de 6 ans ou 7 ans qui, après un bombardement au napalm dans un village, court toute nue sur une route en hurlant. On a retrouvé cette petite fille, qui se nomme Kim Phuc et qui vit aujourd’hui aux États-Unis.

[( « Les occidentaux disent que ces scènes atroces sont l’illustration de la barbarie du régime de Bachar el-Assad. Les Russes disent qu’il s’agit d’une manipulation utilisée par les rebelles islamistes.  »)]

Un autre exemple célèbre est celui de la série de photos du jeune Aylan Kurdi, qui avait provoqué un choc émotionnel très fort en Europe. En 2015, ce jeune syrien d’origine kurde avait été retrouvé mort sur une plage de Turquie. Mais certains de ces clichés ne devaient rien au hasard. L’un d’eux montrait en effet des policiers autour de la dépouille du jeune garçon. Ces derniers étaient en réalité allés chercher un photographe dans le but de prendre ces photos et d’émouvoir.

L’absence d’images a également des conséquences. Des massacres terribles ont ainsi lieu en République démocratique du Congo, et impliquent un nombre de victimes bien supérieur au nombre de morts en Syrie. Mais les images ne nous parviennent pas.

Notre rapport àces images possède une dimension quelque peu naïve. Car les plus grands massacres auxquels j’ai assisté durant ma carrière de reporter de guerre n’ont pas été commis avec des armes modernes, mais avec des armes qui existaient déjàil y a 2000 ans. Je pense en particulier au génocide des Tutsis par les Hutus àcoup de machette.

Dans le cas syrien, il s’agit d’images calibrées qui suscitent inévitablement l’émotion. Les occidentaux disent que ces scènes atroces sont l’illustration de la barbarie du régime de Bachar el-Assad. Les Russes disent qu’il s’agit d’une manipulation utilisée par les rebelles islamistes.

Revue des Deux Mondes – Au delàdes images, n’y a-t-il pas aussi des raisons historiques ?

Renaud Girard – Les Français ont beaucoup souffert des gaz, et ces souffrances ne se sont pas arrêtées avec la guerre. Cela a contribué àcréer une forme de sensibilité française aux armes chimiques. Notre pays est d’ailleurs dépositaire de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques et a toujours été àla pointe de la diplomatie sur le bannissement de la production, du stockage et de l’utilisation de celles-ci.

L’un des grands traumatismes de l’histoire européenne est celui des chambres àgaz des camps d’extermination allemands, durant la Seconde Guerre mondiale. Dans la psychologie collective, cet évènement joue un rôle. Un lien inconscient s’est créé. La chambre àgaz reste un élément important dans la sensibilité collective européenne.

Revue des Deux Mondes – Ce recours présumé aux armes chimiques en Syrie et les frappes qui s’en sont suivies ont-ils un rôle militaire important ?

Renaud Girard – À l’évidence non. Mais ont-ils un rôle politique et médiatique important ? Oui ! Historiquement, Barack Obama ne voulait pas d’une nouvelle expérience néo-conservatrice, dans laquelle l’Amérique apporterait dans un pays la reconstruction, la démocratie et le développement économique. C’est-à-dire une reprise de ce concept cher àJules Ferry en 1885 : la mission civilisatrice de la colonisation. Barack Obama n’a pas voulu refaire en Syrie l’expérience de son prédécesseur, Georges W. Bush, en Irak.

« Cette prise de position ne résoudra bien sà»r rien en Syrie.  »

Dès lors, puisqu’il n’allait pas faire la guerre àBachar el-Assad, et puisque les États-Unis avaient échoué en Afghanistan et en Irak, l’ancien locataire de la Maison Blanche s’est dit qu’il fallait adopter une politique et une stratégie médiatique capables de susciter le plus d’émotion possible chez les interventionnistes, c’est-à-dire l’argument des morts par arme chimique. C’est ce qui a conduit Obama àdire « je trace une ligne rouge  ».

Revue des Deux Mondes – Cette « ligne rouge  » est-elle encore pertinente ?

Renaud Girard – Il semble qu’Emmanuel Macron soit personnellement attaché àcela. Cette ligne rouge avait été ànouveau affirmée par le président français avec Vladimir Poutine lors de leur rencontre àVersailles le 29 mai 2017. On peut comprendre que, ne serait-ce que pour avoir une ligne ferme et pour que la parole occidentale soit respectée, il fallait faire quelque chose. Cette prise de position ne résoudra bien sà»r rien en Syrie. Elle ne rendra pas les islamistes moins islamistes, ni les fanatiques moins fanatiques. Mais sans doute fera-t-elle réfléchir àdeux fois les puissances qui voudraient constituer un stock d’armes chimiques.

Revue des Deux Mondes – L’attaque chimique présumée de la ville de Douma et celle d’avril 2017 contre Khan Cheikhoun sont-elles la preuve que le processus de destruction du programme chimique syrien, théoriquement arrivé àson terme en aoà»t 2014, n’a pas été intégral ?

Renaud Girard – Les Russes disent que le processus a été mené àson terme. Mais il arrive bien sà»r aux Russes de mentir. Lors de sa venue en France, Vladimir Poutine m’avait dit deux choses àl’occasion d’un entretien. D’abord il avait confirmé l’engagement pris avec Emmanuel Macron de frapper les prochains usagers d’arme chimique, d’où qu’ils viennent. Il avait ensuite affirmé qu’il était faux de dire que les Syriens avaient bombardé Khan Cheikhoun àl’arme chimique. Selon lui, al-Nosra, qui contrôlait ce village, disposait là-bas d’un hangar rempli de produits dont des engrais chlorés. Selon le président russe, qu’on n’est pas obligé de croire, c’est un bombardement classique qui avait provoqué l’explosion du hangar depuis lequel les produits toxiques se sont répandus.

Revue des Deux Mondes – Les inspecteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) se sont vus refuser l’accès au site de Douma. Syrie et Russie tentent-ils de retarder leur visite ? Pourraient-ils être intervenus sur le terrain où a été menée l’attaque afin d’y supprimer des éléments de preuve ?

Renaud Girard – Ce n’est pas quelque chose qui plaide en faveur du régime. Avant de mener ces bombardements, je pense qu’on aurait dà» attendre un peu plus, afin d’avoir des preuves irréfutables et nombreuses. Le problème est que dans cette guerre, et contrairement àd’autres conflits par le passé, énormément de journalistes, d’humanitaires et de politiques sont du côté de la résistance àBachar el-Assad. Mais il n’y a pourtant pas un employé du CICR, de Médecins sans frontière, de l’ONU ou d’un journal occidental sur place. Ils sont du côté de la rébellion, mais pas suffisamment pour y aller et les accompagner. Des images existent, comme celles fournies par les casques blancs, mais il n’y a pas d’observateurs indépendants.

Revue des Deux Mondes – Plus de 90 ans après le protocole de Genève et plus de 20 ans après l’entrée en vigueur de la Convention internationale sur les armes chimiques, l’interdiction de ces armes est-elle une illusion ? Existe-t-il un risque réel que tout le système de contre-prolifération soit remis en cause avec une banalisation croissante de l’emploi des armes chimiques ?

Renaud Girard – Il est très difficile de vérifier sur place que les pays honorent leurs engagements. Il faudrait des procédures intrusives pour vérifier que les armées ne disposent pas d’armes chimiques. Ce système intrusif existe, àcertains égards, sur la question nucléaire. C’est même toute la force de l’accord sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015 que Donald Trump veut, très imprudemment, casser. Ce texte autorise en effet les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) àprocéder àdes inspections sans prévenir. Aujourd’hui, toutes les installations d’enrichissement d’uranium iraniennes sont filmées en permanence par des caméras de l’AIEA. C’est aussi le cas de d’autres sites nucléaires.

[( « Il semble difficile d’imaginer que l’on puisse faire des progrès significatifs sur la question des armes chimiques.  »)]

Un modèle similaire portant sur les armes chimiques n’est pas prévu par les conventions. Le danger n’est pas tant celui d’une utilisation de ces armes par les États mais plutôt que les stocks viennent àtomber entre les mains de terroristes qui voudraient répandre ces produits dans le métro de grandes métropoles occidentales. Làest le risque en Syrie et, visiblement, des stocks sont déjàtombés aux mains des djihadistes.

Mais dans un monde où le Conseil de Sécurité est séparé entre, d’un côté les occidentaux et, de l’autre, la Chine et la Russie, il semble difficile d’imaginer que l’on puisse faire des progrès significatifs sur cette question. Le seul progrès envisageable est sur le terrain nucléaire des grandes puissances, àtravers une nouvelle réduction de l’arsenal.

Revue des Deux Mondes – S’est-on trompé dans notre approche sur la Syrie ?

Renaud Girard – On s’est trompé de manière flagrante en février 2012, quand l’ambassadeur russe Vitali Tchourkine a proposé aux occidentaux d’étudier une transition en Syrie, avec un départ honorable de Bachar el-Assad. Les occidentaux ont répondu aux russes que cela n’avait aucun intérêt car le chef d’État syrien n’en avait « plus que pour quelques semaines  ». C’était l’analyse d’Alain Juppé, David Cameron et Hillary Clinton. Ils se sont trompés.

[( « Il se pourrait que Bachar el-Assad soit désormais plus respecté dans le monde arabe.  »)]

Plus tard, les forces extérieures se sont jetées dans la bagarre. Dans un premier temps, les pays du golfe ont mis des centaines de milliards de dollars àdisposition des rebelles, en passant par la Turquie. Ces coups de boutoir ont fait vacillé le régime qui a été sauvé d’extrême justesse en septembre 2015 par l’intervention russe. Si les Russes n’étaient pas intervenus, nous aurions eu àDamas un génocide immédiat des Alaouites, une expulsion des chrétiens vers le Liban, et toutes les églises de Damas auraient brà»lé.

Aujourd’hui, les choses sont claires : Bachar el-Assad a gagné la guerre et a reconquis son État. Si je n’ai aucune admiration particulière pour le régime baasiste, il se pourrait qu’il soit désormais plus respecté dans le monde arabe, aussi bien auprès des puissances du golfe qu’auprès de l’Égypte. Bachar el-Assad va devenir celui qui a « eu la baraka  », celui dont on avait prédit la fin et qui a survécu.

(Photo  : l’une des images d’une vidéo postée par les Casques blancs sur Twitter et présentée comme tournée après l’attaque chimique présumée, àDouma, le 7 avril 2018.)