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France-Algérie : Décès de Josette Audin

dimanche 3 février 2019, par siawi3

Source : https://www.humanite.fr/disparition-josette-audin-une-vie-rendre-justice-667259

Josette Audin à la Fête de l’Humanité en septembre 2019. Photo Clément Savel.

Disparition. Josette Audin, une vie à rendre justice

Dimanche, 3 Février, 2019

Maud Vergnol

Elle avait consacré son existence à ce que la vérité soit faite sur l’assassinat de son mari et la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie. Josette Audin est décédée samedi matin à l’âge de 87 ans. Le 13 septembre, Emmanuel Macron s’était rendu chez elle pour « lui demander pardon » et avait reconnu le crime d’Etat.
Une grande dame s’est éteinte. Josette Audin est décédée samedi à l’âge de 87 ans, emportant avec elle l’histoire intime de la grande Histoire, celle qu’elle aura contribué à écrire par sa persévérance et son courage. Nous n’oublierons pas son merveilleux sourire, le 13 septembre dernier, lorsque le président de la République est venu chez elle lui demander pardon, « au nom de la République ». Josette aura vécu ce moment avant de s’en aller. Cette reconnaissance officielle de l’assassinat de Maurice Audin par l’armée française, elle y a travaillé plus de soixante ans, affrontant les lâchetés politiques et les mensonges de la grande Muette. Par amour. Mais aussi pour tous les Algériens victimes de la torture. Car si sa vie a été indissociablement liée au nom de son mari, Josette Audin était une militante communiste, anticolonialiste, dont l’engagement ne s’est jamais affadi. Ces derniers mois, en dépit de la maladie, elle trouvait la force d’être là où son combat devait la mener. Le 12 décembre, elle était au 1er rang de l’amphithéâtre de l’Institut Poincaré, pour la cérémonie de remise du prix de mathématiques Maurice Audin. Le 14 septembre, elle avait tenu à venir à la Fête de l’Humanité, pour partager avec les « siens » la formidable victoire politique de la reconnaissance, la veille, du crime d’Etat par Emmanuel Macron. Le public de la Fête le lui avait bien rendu, par un de ces instants magiques où l’émotion n’a plus besoin de mots. A l’Agora, sa frêle silhouette avait soulevé l’admiration et le respect d’un public qui a partagé son engagement pendant toutes ces années. Celui qui a permis que le nom de Maurice Audin ne tombe pas dans l’oubli.

Le 11 juin 1957, un commando de parachutistes l’arrache au bonheur

Sa vie a basculé en 1957. Josette a 25 ans. Militante du Parti communiste algérien (PCA), elle a rencontré Maurice Audin cinq ans plus tôt, à la faculté d’Alger. Ils partagent l’amour des mathématiques, de l’Algérie et de son peuple. Un pays où elle est née et a grandi, dans le quartier de Bab el-Oued. « On était conscient des risques qu’on prenait, expliquait Josette Audin, mais nous étions révoltés par le colonialisme. On ne supportait pas de voir des gosses algériens cirer les chaussures dans les rues, au lieu d’aller à l’école. Au marché, si le vendeur était arabe, tout le monde le tutoyait. Nous ne l’acceptions pas ». Au mois de juin 1957, l’un des plus meurtriers de la bataille d’Alger, le jeune couple héberge des militants clandestins dans son appartement de la rue Flaubert, dans le quartier du Champ-de-Manœuvre. C’est ici que, vers 23 heures, le 11 juin 1957, des parachutistes tambourinent à leur porte, derrière laquelle dorment leurs trois enfants : Michèle, 3 ans, Louis, 18 mois, et Pierre, 1 mois. « Quand est-ce qu’il va revenir ? » demande Josette Audin alors que son mari est enlevé par l’armée. « S’il est raisonnable, il sera de retour dans une heure », lui répond un capitaine. « Occupe-toi des enfants », a le temps de lui lancer Maurice Audin. Ce seront les derniers mots qu’elle entendra de lui qui n’est jamais revenu. Et Josette n’a jamais cru à la thèse de l’évasion avancée par les autorités. « Jamais », assurait-t-elle. « Il aurait tout fait pour prendre contact avec moi ». Depuis ce jour où un commando de parachutistes l’a arrachée au bonheur, Josette ne s’est jamais résignée.

Josette Audin n’a jamais renoncé, ne s’est jamais résignée

« Mon mari s’appelait Maurice Audin. Pour moi il s’appelle toujours ainsi, au présent, puisqu’il reste entre la vie et la mort qui ne m’a jamais été signifiée », écrivait-elle en 2007 dans un courrier adressé à Nicolas Sarkozy, publié dans nos colonnes, resté lettre morte. Inflexible, pendant plus de soixante ans, Josette n’a jamais renoncé à sa quête de vérité. Dès le 4 juillet 1957, elle porte plainte contre X pour homicide volontaire. La famille de Maurice Audin est la seule à l’épauler dans ces semaines pénibles, où les soutiens se font rares. Les collègues de la faculté ne se précipitent pas pour l’aider. Quant aux camarades, « c’était trop dangereux pour eux de me contacter ». L’instruction de l’affaire, commencée en juillet 1957 à Alger, est transférée à Rennes en 1960. Deux ans plus tard, un premier non-lieu sera prononcé pour « insuffisance de charges ». Mais Josette Audin ne baisse pas les bras. C’est une battante, une militante. Elle décide de rester vivre en Algérie et après l’Indépendance, elle fait le choix de devenir fonctionnaire algérienne, quitte à perdre beaucoup de salaire. Ce n’est qu’à l’été 1966, après le coup d’État de Boumedienne, qu’elle se résout à partir en France, pour protéger sa famille. « On a annoncé à tout le monde, aux voisins, qu’on allait passer l’été dans le sud de l’Algérie. Ma mère avait tout organisé. On a atterri pour une autre vie à Étampes », raconte Pierre Audin, son plus jeune fils, lui aussi mathématicien. « Pas de chance, le proviseur du lycée où ma mère enseignait était au FN. Donc on est partis vivre à Argenteuil… » Quelques semaines après son arrivée en France, en décembre 1966, la Cour de cassation déclare l’affaire « éteinte ». Mais les plaies sont toujours ouvertes. « Ma mère n’en parlait jamais. C’était son jardin secret, et on l’a respecté, confie Pierre Audin. Il y avait son portrait partout, je me doutais que c’était un héros, mais je ne savais pas pourquoi. Un jour, je suis tombé sur un livre dans la bibliothèque, intitulé l’Affaire Audin… »

La reconnaissance par Macron, une victoire personnelle et politique

Les années passent, et chaque nouvelle étape de l’affaire replonge Josette Audin dans ce deuil impossible. Elle ne s’est jamais remariée. Au début des années 2000, alors que les tortionnaires soulagent leur conscience dans la presse française, Josette remonte au front et dépose une nouvelle plainte contre X pour séquestration, qui aboutira encore à un non-lieu. Elle refuse de rencontrer en privé la famille des assassins de son mari : « Si la vérité doit advenir, explique-t-elle, il faut que cela soit devant tout le monde, devant la justice de la République. » L’espoir, la lassitude, la colère… En janvier dernier, à l’Assemblée nationale, à 87 ans, elle était venue redire, avec une incroyable dignité, qu’elle espérait toujours que « la France, pays des droits de l’Homme, condamne la torture, ceux qui l’ont utilisée, et ceux qui l’ont autorisée ». Ce jour-là, le mathématicien Cédric Villani est à ses côtés. Le député LaREM en est convaincu : Emmanuel Macron doit reconnaître ce crime d’Etat. Simultanément, l’Humanité publie des témoignages d’appelés, qui racontent l’horreur de la torture et remettent dans le débat public les pratiques de l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Une lettre ouverte adressée au président de la République, signée par de nombreuses personnalités, est également publiée dans nos colonnes. « Des deux côtés de la Méditerranée, les mémoires algérienne et française resteront hantées par les horreurs qui ont marqué cette guerre, tant que la vérité n’aura pas été dite et reconnue » affirme le texte. Trois mois plus tard, grâce au geste historique du chef de l’Etat, la France regarde en face l’une des pages les plus sombres de la colonisation. Car le sort d’un homme révéla tout un système : celui de la pratique généralisée de la torture pendant la guerre d’Algérie.

Le 13 septembre dernier, dans le salon de Josette, où Maurice Audin est partout, éternel jeune homme de 25 ans immortalisé par des clichés posés sur les étagères du salon, une page d’histoire s’est écrite. Un dialogue entre Emmanuel Macron et Josette Audin en dit long : « Je vous remercie sincèrement », lui dit-elle. « C’est à moi de vous demander pardon, donc vous ne me dites rien. On restaure un peu de ce qui devait être fait », répond Emmanuel Macron. « Oui, enfin, je vous remercie quand même ! » lui rétorque Josette Audin d’un air malicieux. Le président : « Je vois que l’indiscipline continue »…L’insoumission, l’indocilité plutôt. Le combat de Josette Audin, exemplaire, lui survivra. Nous y veillerons. Pendant 60 ans, nos colonnes ont tenté de l’accompagner dans son juste combat. C’est dire si les équipes de l’Humanité ont du chagrin aujourd’hui. A ses enfants, Michèle et Pierre, ses petits-enfants, et toute sa famille, elle adresse ses condoléances les plus chaleureuses.

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Source : https://www.elwatan.com/pages-hebdo/france-actu/un-college-portera-le-nom-de-josette-et-maurice-audin-30-10-2018

Un collège portera le nom de Josette et Maurice Audin

W. Mebarek

30 octobre 2018 à 0 h 30 min

A Vitry-sur-Seine, le futur collège de la ZAC Seine-Gare s’appellera Collège Josette et Maurice Audin, du nom du mathématicien et militant communiste « disparu » en 1957 en Algérie à l’âge de 25 ans et de sa veuve. Ce sera le premier de France.

A l’initiative du maire, Jean-Claude Kennedy, lors du conseil municipal du 17 octobre, les élus de Vitry-sur-Seine ont voté à l’unanimité le choix de donner le nom de Josette et Maurice Audin au futur collège de la ville en cours d’édification, qui ouvrira en 2019.

L’appel à l’ordre du jour de cette délibération n’a amené aucune remarque particulière, nous a indiqué par téléphone le cabinet du maire.

Il s’agit d’un simple vœu qui sera porté par la commune vers le conseil départemental du Val-de-Marne qui a la compétence de la construction des collèges et de leur dénomination. Selon le cabinet du maire, le président du conseil départemental, Christian Favier, communiste, comme la majorité municipale de Vitry, a jugé que c’était « une bonne idée ».

« Cette dénomination rend hommage autant à la détermination d’une femme pour faire triompher la justice et la vérité qu’à l’engagement d’un homme dans un combat pour la dignité humaine et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », avait indiqué la mairie dans un communiqué. Ce sera le premier établissement d’enseignement dont le nom de baptême rappellera avec force et lucidité l’assassinat du mathématicien Maurice Audin, en 1957 à Alger, après son enlèvement par les parachutistes, devant sa femme et ses trois enfants. Son corps n’a jamais été retrouvé et sa mort est restée couverte depuis par la lourde chape du secret d’Etat.

Le président Emmanuel Macron a levé le silence le 13 septembre dernier, après plusieurs épisodes médiatiques préparant cette annonce, notamment par le biais du député Cédric Villani, également mathématicien. Etapes qu’El Watan avait relevées au fur et à mesure. Le président de la République française a ainsi reconnu officiellement la responsabilité de l’Etat français dans la mort de Maurice Audin pendant la guerre d’Algérie en se rendant au domicile de sa veuve, Josette Audin.

Le conseil municipal de Vitry, dans son exposé, écrit que « Maurice Audin était un militant algérien anticolonialiste luttant pour l’indépendance de l’Algérie et membre du Parti communiste algérien, mathématicien à la Faculté d’Alger. Il fut victime de la torture perpétrée par l’armée française. Pendant plus de 60 ans, sa femme, Josette Audin, se sera battue courageusement pour que triomphent la justice et la vérité ».

A partir du moment où l’Etat français, par la voix et le geste de son premier magistrat, a avancé sur l’éclosion de cette « vérité », il est apparu « naturel de prendre l’initiative de donner ce nom au nouveau collège, au regard de l’identité de la ville et de son histoire, de la relation avec ceux qui se sont battus pour l’indépendance de l’Algérie », nous a-t-on confié au cabinet du maire.

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Source : https://www.huffpostmaghreb.com/entry/deces-de-josette-la-veuve-de-maurice-audin_mg_5c56f390e4b00187b551d7a5

The Huffington Post
ALGÉRIE
03/02/2019 15h:33 CET | Actualisé il y a 2 heures

Décès de Josette, la veuve de Maurice Audin

HuffPost Algérie

twitter/ L’humanité

Josette Audin est partie ce samedi 02 février à l’âge de 87ans après avoir passé toute son existence à vouloir rétablir la vérité sur la mort de son mari.

Cinq mois après la reconnaissance de l’Etat français de la responsabilité de l’armée dans la disparition de Audin, Josette Audin s’en est allée enfin libérée du poids de ce combat d’une vie.

L’Etat français par la voix du Président Emmanuel Macron a reconnu ce 13 septembre 2018 que l’armée française était responsable de l’assassinat de son Maurice Audin.

Le chef de l’Etat français s’était déplacé jusqu’à son domicile pour lui remettre publiquement une déclaration reconnaissant que la disparition à 25 ans de Maurice Audin, père de ses trois enfants, avait été “rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement”.

Elle s’était battue pour cette reconnaissance depuis le 11 juin 1957, date de l’arrestation de son mari par un commando de parachutistes. Elle a passé toute une vie pour rendre justice non seulement à son époux mais à toutes les victimes de la torture et disparitions forcées durant la guerre d’Algérie.

Les Algériens qui ont toujours considéré Maurice Audin comme un des leurs, vouent à son épouse un profond respect et une immense gratitude pour avoir fait de leur combat le sien. Elle n’a jamais renoncé n’a jamais douté. Elle est restée jusqu’au bout une militante anticolonialiste engagée.

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Source : http://reporters.dz/2019/02/03/deces-de-josette-la-femme-de-maurice-audin/

Décès de Josette, la femme de Maurice Audin

Par
SALIM KOUDIL

3 février 2019 30

Publié à 14h45, actualisé à 16h27

Josette Audin n’est plus. Selon le quotidien français, « l’Humanité »,la femme du mathématicien et militant algérien, Maurice Audin, est décédée samedi matin, à l’âge de 87 ans.

Capture écran du site de « l’Humanité » (pour lire l’article cliquez ICI )/ #RDR

La disparition de Josette survient moins de 4 mois (exactement le 13 septembre dernier) après la reconnaissance officielle de la France de sa responsabilité dans la disparition et l’assassinat, en juin 1957, du mathématicien, et militant pour l’indépendance de l’Algérie, Maurice Audin.

Voir :

L’hommage (sur son compte twitter) de Cédric Villani (mathématicien français, médaillé « Fields », et proche de la famille Audin)

- L’hommage de Abdelkader Mesdoua (sur son compte twitter), ambassadeur d’Algérie en France

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Source : https://www.inter-lignes.com/josette-audin-la-veuve-du-militant-maurice-audin-est-morte/

03.02.2019 17 H 57

par Bouzid ICHALALENE

Disparition : Josette Audin, la veuve du militant Maurice Audin, est morte

Josette Audin est décédée samedi matin à l’âge de 87 ans. Elle se battait depuis plus de soixante-un ans pour que l’Etat reconnaisse la responsabilité de la France dans la disparition de son mari, Maurice Audin, militant communiste et anti-colonialiste, arrêté et torturé en juin 1957 par l’armée française, pendant la guerre d’Algérie.

Crédit photo : DR | Josette Audin, veuve de Maurice Audin

Josette Audin est décédée samedi matin à l’âge de 87 ans. Elle se battait depuis plus de soixante-un ans pour que l’Etat reconnaisse la responsabilité de la France dans la disparition de son mari, Maurice Audin, militant communiste et anti-colonialiste, arrêté et torturé en juin 1957 par l’armée française, pendant la guerre d’Algérie.

Cette dame courage et patience, militante anticolonialiste, aura vécu tout ce temps pour que le président Emmanuel Macron se déplace chez elle, en septembre dernier, afin de lui déclarer la reconnaissance officielle de l’assassinat de Maurice par l’armée française, soulignant qu’il importait que cette histoire « soit connue, qu’elle soit regardée avec courage et lucidité ».

Il a également reconnu officiellement que la France avait instauré, pendant la Guerre de libération nationale (1954-1962), un « système » recourant à la « torture » contre les Algériens et toutes les personnes qui soutenaient l’indépendance de l’Algérie. Pour elle, la déclaration d’un président français était une victoire politique même si elle est venue 61 ans après.

La vie de Josette a basculé le 11 juin 1957, lorsqu’elle avait 25 ans, le jour où son époux a été arrêté par l’armée coloniale puis disparu. Pour leur militantisme en faveur de la cause algérienne, Josette Audin expliquait que le couple était conscient des risques qu’il prenait, soulignant que Maurice et elle-même étaient révoltés par le colonialisme. « On ne supportait pas de voir des gosses algériens cirer les chaussures dans les rues, au lieu d’aller à l’école. Au marché, si le vendeur était arabe, tout le monde le tutoyait. Nous ne l’acceptions pas », disait-elle ?

Mathématicien militant

L’affaire de l’assassinat de Maurice Audin a rebondi, rappelle-t-on, lorsque le député Cédric Villani, proche du président Macron et de la famille Audin, avait révélé une confidence d’Emmanuel Macron dans laquelle il lui a déclaré que c’était l’armée française qui avait assassiné, en juin 1957, le mathématicien militant pour l’indépendance de l’Algérie.

En février 2018, un témoignage d’un appelé de contingent, qui pense avoir enterré le corps de Maurice Audin, a relancé l’exigence de vérité sur ce crime vieux de 61 ans. « Je crois que c’est moi qui ai enterré le corps de Maurice Audin », avait confié au journaliste de L’Humanité ce témoin des atrocités qu’avait fait subir l’armée française aux Algériens durant la guerre de libération et qui a voulu garder l’anonymat en se tenant à la disposition de la famille Audin.

Il a raconté que les événements se sont déroulés dans une ferme à Fondouk (actuellement Khemis el-Khechna) où, dans une cabane fermée à clé, se trouvaient « deux cadavres enroulés dans des draps et cachés sous la paille ».
Avec APS

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Source : https://www.lematindz.net/news/11918-un-algerien-mathematicien-et-patriote-maurice-audin.html

Opinion Le Matin 13 Jui 2013 - 14:14 14731 (4)

Un Algérien, mathématicien et patriote : Maurice Audin

Par Benamar Mediene

Photo : Maurice et Josette Audin.

Dédié à la mémoire de Nouredine Rebah, camarade de Maurice. « Etre un héros, c’est celui qui fait ce qu’il peut, les autres ne le faisant même pas ». Romain Rolland.

Polygone étoilé

Qui ne connaît pas la Place Maurice Audin, à Alger ? Place polygonale traversée par la rue Didouche Mourad, qui elle-même se prolonge, après la Grande Poste, par la rue Larbi Ben M’hidi et, en son centre, la statue équestre de l’Emir, puis l’adjacente en courbe au nom de Hassiba Ben-Bouali et plus bas les boulevards Abane Ramdane, Amirouche, Frantz Fanon, s’ouvrant sur l’arc algérois de la Méditerranée, mer des beautés universelles et des grands naufrages. Toponymie glorieuse qui fait résonner l’histoire et les épopées de l’Algérie au cœur battant de la cité et à son peuple reconnaissant. Place et rues d’une fraternité scellée dans le combat, dans la douleur et la mort, pour que, nous, passants d’aujourd’hui et de demain restions éveillés, le regard levé vers les symboles qui disent notre histoire, sa postérité, ses légendes et son orgueil. Oui pour que nous restions éveillés et honorer celles et ceux qui ont porté un même idéal de libération et la promesse des libertés, idéal trop souvent écrasé par des héritiers oublieux ou privatisé par des imposteurs voraces.

Mais qui connaît Maurice Audin ? Quelle vision de lui, avons-nous dans nos manuels d’histoire ? Quel message d’espoir délivre-t-il encore à nos mémoires en ces temps désenchantés, ces temps gris qui dérèglent la mécanique de nos rêves ? Que sais-je, moi, de cet homme qui aurait pu être mon frère aîné, et que frère il l’est par sa présence invisible, toujours là, honorant le roman historique de mon pays, dans mon musée imaginaire, dans l’univers de mes mythologies, dans la fratrie prométhéenne rassemblée. Cohortes de frères en idéal, qui ont accédé à la vérité de soi, accompli le voyage jusqu’au bout d’eux-mêmes, et contemporains les uns des autres, vivent désormais dans la galaxie des héros, sans avoir vu le jour se lever dans la liesse et la poussière de juillet. Paul Caballero m’a un peu, très peu, parlé de Maurice Audin. Il n’était pas avare de mots, mais des confidences, oui. Responsable communiste pendant la guerre de libération, Paul avait été hébergé par Josette et Maurice Audin, dans leur appartement de la rue Flaubert. Josette et Maurice étaient très, très beaux… Et Maurice, quelle intelligence ! Voila ce que j’en tirais, après usage de mille techniques de l’enquêteur en sociologie. Avec André Moine, Paul était l’un des combattants les plus recherchés de la Zone autonome d’Alger. Après sa sortie de prison, à l’indépendance, Paul habitait Oran, place Hoche, face à la librairie Médiène, où il venait acheter ses livres et bavarder avec mon père, libraire original et probablement unique dans ce genre de métier. Mon père, ancien prolétaire de base, était totalement analphabète. Etre entouré de livres et d’une jeunesse en appétence de lecture, était sa généreuse revanche sur l’univers des lettres. Nous étions dans la décennie 1970. Le soleil n’était pas encore noir. Avec Claudie, ma femme, nous allions chez Paul, boire un café ou une gazouze. Parfois, j’allais seul. Je travaillais un article sur les Algériens volontaires dans les Brigades internationales durant la Guerre d’Espagne. Je dérivais souvent vers les Espagnols volontaires dans les combattants de la liberté et dans l’ALN. Il me disait va voir Henri, lui sait tout ça, mieux que moi… En fait, je voulais qu’il me parle de lui, des deux Maurice, Audin et Laban… Discret et modeste, Paul, avec son visage et ses mains d’ascète, son accent d’origine ibérique contrôlée, ses douleurs aux articulations, ses quintes de toux sèches. Il parlait peu de son passé, quand il me laissait l’interroger. Après un silence, un geste de la main, il déviait par la même formule « le présent est plus urgent, fils, beaucoup plus urgent que mes histoires ». Oui, Paul, tu avais raison, le présent d’aujourd’hui est encore plus urgent qu’avant. Mais les trous de mémoire se creusent et sont de plus en plus profonds. Je savais bien qu’il avait connu les Audin. En 1957, malade, c’est chez Josette et Maurice, que le docteur Georges Hadjadj venait le soigner. Et après ? Après, c’est l’histoire en gésine qui accouchait d’elle-même, et elle ne nous donne pas le temps de tout noter, pas même de nous souvenir. D’une vive mémoire Qui ne connaît pas Maurice Audin doit vite lire Une vie brève, que sa fille Michèle nous tend. D’entrée d’écriture, l’auteure énonce son intention en quelques phrases brèves, saccadées, signifiantes : « Peut-être avez-vous déjà croisé son nom. Peut-être avez-vous entendu parler de ce que l’on a appelé »l’affaire Audin« . Ou peut-être pas. Je le dis d’emblée, cette »affaire« n’est pas le sujet de ce texte. Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre. C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici. » L’énoncé est clair, les ambigüités levées : aucune intention enquêtrice justicière, pas de pamphlet accusateur ou vindicatif, de réécriture de l’histoire, ou de sa déconstruction… Écartée, la tentation du pathétique et ses ressassements funèbres, à l’exemple d’Antigone portant le cadavre de son frère auquel le roi Créon refuse une sépulture selon les rites de Thèbes ; éliminé aussi le poison de la nostalgie déclamée sur le mode lyrique hugolien : Mon père ce héros, au sourire si doux. Michèle Audin connaît, c’est évident, l’affaire Audin. Elle n’y reviendra pas. Et pour cause : l’affaire politico-judiciaire masque l’homme singulier, son père, qu’elle a si peu connu. L’affaire accompagne sa vie depuis la nuit du mardi 11 juin 1957, depuis le 21 juin, date de son assassinat, dans un immeuble occupé par le 1e Régiment de chasseurs parachutistes, boulevard Clemenceau, à El Biar. Michèle Audin est née le 3 janvier 1954. En 1954, l’Algérie était tendue comme une catapulte, personne ne savait qui trancherait la corde pour lancer le projectile. Quels devin, marabout ou guezzana, auraient pu prévoir, en ce début d’année 1954, qu’un tremblement de terre dévasterait la ville d’Orléansville, en octobre, et le mois suivant, un 1e novembre, qu’un séisme à épicentres variables et à répliques multiples, bouleverserait le pays algérien, acculerait la puissance coloniale à capituler, et ferait naître une nation. Et à quel prix ? Michèle Audin construit une biographie, comme on monte un puzzle, avec des matériaux éclectiques, des pièces manquantes ou défectueuses : des traces, dit-elle, des bouts de rien, des bribes de lettres, des photographies, des objets épars, des documents d’état-civil, généalogiques ou professionnels, des bulletins scolaires, des souvenirs familiaux, des réminiscences… Elle prospecte un champ de fouilles, des archives, un musée, qui tiendraient dans une boite à chaussures…, archéologue, elle interroge les traces, les dépoussière, les trie, identifie et déchiffre les palimpsestes, recoupe, dessine une figure et une autre, puis les assemble, couple l’intuition à la raison, atteint le cœur de l’intime et fait remonter la figure d’un homme : Maurice Audin. Une vie brève libère dans les mots leur puissance potentielle. L’émotion n’y perd rien. D’une écriture vive, sourdent en staccato un tempo de voix et des paroles que nous entendons, comme si nous étions penchés sur son épaule. Nous la suivons dans les labyrinthes de sa mémoire, derrière les portes dérobées de son enfance, et sur la surface d’une page, un écran, elle recoud un à un les pans d’une vie qui n’est plus, d’un espace-temps révolu. L’épreuve et la disparition Je lis, d’une traite, Une vie brève. Je fais retour sur cette idée d’appartenance de Maurice Audin à mon univers mythologique et cette idée s’emboîte dans la définition que donne Albert Camus du mythe : « les mythes n’ont pas de vie par eux-mêmes. Ils attendent que nous les incarnions. » La vie et l’action des hommes s’évanouiraient dans le néant si nul ne venait à en relever les vertus par leurs transpositions dans une œuvre, un récit, un chant, une parole. La Question, d’Henri Alleg, plus tard adaptée au cinéma par Laurent Heineman,

L’affaire Audin, de Pierre Vidal-Naquet, Le Comité Maurice Audin, présidé par Laurent Schwartz, ont empêché que l’acte des hommes, bourreaux et victimes, lâches et héros, coupables et innocents, ne sombrât dans l’oubli. Le peintre Mohamed Khadda éternise dans une toile le corps de Maurice Audin, homme qui subit la dislocation de son corps et hors la surface peinte, l’artiste suggère l’ignominie des militaires-assassins, les mensonges de la justice et de l’armée et le déni de l’Etat français. En 2012, le cinéaste François Demerliac, les historiennes Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche, reprennent le dossier Audin dans un film-document La disparition. Le titre récuse point par point la version de l’évasion, démontre les conditions de son impossibilité. Le terme disparition perd sa signification abstraite ou chimique. La disparition d’Audin n’est pas un tour de passe-passe de prestidigitateurs. Elle est le fait de la sinistre besogne d’une institution censée protéger la République et ses citoyens. 2500 ans après sa mort, Sophocle serait certainement atterré de voir que la raison d’Etat, cruelle et lâche, n’est pas un simple sujet théâtral, même tragique. La tragédie d’Antigone se répète sans cesse dans l’histoire réelle des hommes, avec parfois un sur-jeu cynique et morbide et des scènes ajoutées dans un réalisme sidérant. Maurice Audin sera soumis à des techniques de tortures, décrites avec précision par Henri Alleg. Ensuite et selon le général Aussaresses, il sera « étranglé des mains du lieutenant Charbonnier, devenu fou de colère… »

Donc Audin est assassiné, son corps jamais rendu aux siens. Profanation inouïe, barbare. Haine inouïe. Car il s’agit bien de haine, irrépressible, animale, meurtrière et lâche. Le lieutenant Charbonnier sait à qui il a à faire : Audin a 25 ans, marié, père de trois enfants, fils de militaire, mathématicien, bientôt professeur des universités, il a effectué sa scolarité primaire et moyenne dans des écoles militaires, mais il est communiste et militant pour l’indépendance de l’Algérie, son pays. Pour lui Audin trahit sa caste, déshonore l’armée, rompt le contrat avec sa patrie et sa civilisation. Il prend certainement exemple sur son supérieur, le commandant Aussarresses. Celui-ci n’avait pas supporté l’assurance, le courage et les convictions de Ben-M’hidi. Il l’a assassiné, je l’ai pendu, avait-il avoué, en public. Charbonnier, lui aussi fait face à un homme de la même trempe que Ben-M’hidi, un homme nu, entravé, recru de souffrance, qui sait que d’autres épreuves l’attendent, et qui, pourtant, refuse de négocier avec lui. Pourquoi un interrogatoire aussi long, donc sans objet. Vingt-quatre heures après une arrestation, les aveux faits par un militant n’ont plus de valeur pratique. Or Maurice Audin n’occupait pas une position importante dans les réseaux clandestins. Il n’a pas de secrets décisifs à taire. Il est fort probable que le militaire Charbonnier a fait une fixation mortifère sur Maurice Audin et développé une perversité narcissique incontrôlée, jusqu’au passage à l’acte. D’un point de vue de l’histoire, les faits sont établis. Reste cette question : pourquoi, au terme d’interrogatoires et de supplices, qui durent du 11 au 21 juin, la pratique policière du lieutenant Charbonnier se transforme en pulsion de mort ? À son arrestation, le capitaine Devis avait dit à Josette Audin : « Votre mari reviendra dans une heure, s’il est raisonnable. » Maurice Audin avait une autre conception de la raison. Les moyens persuasifs, d’une horrifique efficacité, déployés par les parachutistes interrogateurs et leur chef Charbonnier, n’ont pas eu raison de la résistance du prévenu. Il est vrai que la résistance d’Audin est faite d’une substance qui n’est pas que musculaire. Rencontrant Henri Alleg, qui venait d’être arrêté, dans un couloir de cette usine de la barbarie, Audin, épuisé, hagard, exsangue, lui avait dit : « C’est dur, Henri, … » Evidemment cette rencontre n’était pas due au hasard. Les militaires, en montrant Audin sorti d’une séance de torture, voulaient atteindre le moral d’Henri. Henri a compris que Maurice tenait le coup, qu’il le prévenait et qu’il n’avait pas parlé. Science, politique, culture : être et devenir.

Revenons à Une vie brève, au récit familial. Fils de Louis, gendarme originaire de la région lyonnaise, et d’Alphonsine Fort, sans profession, native de Koléa, Maurice Audin était né le 14 février 1932, à Beja, en Tunisie, et baptisé à l’église de Koléa, le 19 juin de la même année. Premier, bref et vagissant passage en Algérie. Après un séjour à Bayonne, sa famille s’installe, en 1940, à Alger, définitivement. De 1940 à 1946, il suit sa scolarité primaire et moyenne à l’école des enfants de troupe de Hammam Righa. Enfant et préadolescent en uniforme, l’élève Maurice apprend, en même temps que le savoir, la discipline, les reflexes, le règlement et les rituels militaires. De 1946 à 1948, il est élève au lycée militaire d’Autun, en France où se préparaient les concours d’entrée à Saint-Cyr et à Polytechnique. Titulaire du premier baccalauréat, il n’envisage pas une carrière d’officier ou d’ingénieur. Il rentre à Alger où ses parents habitaient au 6 de la rue Barbès, s’inscrit en terminal au lycée Gauthier, obtient son baccalauréat, série scientifique, en 1949. Il avait 17 ans. Sa passion pour les mathématiques, « science sans plafond », se confirme dès la rentrée universitaire de 1949. Il réussit, entre 1949 et 1952, avec mention, les certificats de math-générales, de calcul différentiel et intégral, de mécanique rationnelle et de physique générale. Il se lie d’amitié à Nouredine Rebah, camarade de fac et de combat politique. Le 24 janvier 1953, Josette Sempé et Maurice Audin, se marient. Le 1e juillet 1953, Maurice soutient un diplôme d’études supérieures. Le jury lui accorde la mention « très bien » et les félicitations, donc la possibilité d’être recruté en qualité d’assistant du professeur de Possel, qui dirigera sa thèse de doctorat d’Etat. Scientifique Maurice Audin, seulement scientifique ? Cette première qualité intellectuelle est incontestable, mais pas exclusive. Il aimait lire Flaubert (il habitait la rue d’Alger qui portait le nom de l’écrivain), Saint-Exupéry, Romain Rolland… ; écouter la musique de Mozart et le négro spirituals de Marian Anderson, la voix de Maria Callas, les chants d’Yves Montand et le talent rayonnant de Gérard Philipe ; décliner la poésie de Rimbaud, d’Apollinaire, d’Eluard, orner un abat-jour d’un poème de Nazim Hikmet et l’offrir à Josette ; calligraphier la fatiha coranique et en faire une œuvre d’art, prendre des photos avec son kodak aux balades à la pointe Pescade ou en Kabylie ; préférer le mimosa et le muguet à la rose et à l’œillet ; aimer Josette épouse et camarade ; aimer Michèle, sa fille, née 22, rue de Nîmes à Alger, et ses deux garçons, Louis, né Chemin Vauban à Hussein Dey et Pierre, né rue Flaubert à Alger, aimer père et mère, fratrie, alliés, camarades, militer pour le socialisme, prendre des cours d’arabe, lutter pour l’indépendance de l’Algérie, son pays... Lire, interroger, comprendre Je ferme le livre, attends que les nappes d’émoi soulevées en moi s’estompent. Je garde ma main posée sur la couverture sur laquelle la photographie, en détail, d’un garçon de six ou sept ans, attrape mon regard. Le sourire et les plissements d’yeux du petit garçon m’étonne, m’intrigue. C’est Maurice, qui ne veut pas jouer le rôle imposé par le photographe. Il joue le sien, gavroche ou Till l’espiègle.

Lire Une vie brève et pouvoir, enfin, se dire : je vois et reconnais Maurice Audin, mon semblable, mon frère sorti du silence de marbre par la main de sa fille. Maurice Audin, un nom qui honore l’histoire contemporaine de l’Algérie mais hante toujours celle de la France. Le 1e juin 1963, le Tribunal de Grande Instance d’Alger rendra un jugement exécutoire prononçant le décès de Maurice Audin, à la date du 21 juin 1957.

Ô gens démocrates, élus par le peuple souverain et qui vous rend souverains de vos actes, quand direz-vous ce que vous avez fait du corps de l’homme supplicié ? Le corps de Maurice Audin habite depuis plus d’un demi-siècle le lieu de l’énigme. Je parle d’énigme, alors qu’il s’agit de déni, de mensonge. Un mensonge d’Etat qui ajoute à la forfaiture son pesant de honte. Ayez, Messieurs et Mesdames vêtus du manteau de la République française, ayez le courage d’exiger de l’Etat-major de votre armée de dire ce que d’autres officiers ont fait de la dépouille de Monsieur Audin. Prenez exemple sur Josette Audin, pugnace et digne, qui n’a cessé, depuis 55 ans, de demander à la Justice de prononcer un jugement de vérité, comme la Cour de cassation l’avait fait, en 1906, dans l’affaire Dreyfus, réhabilitant le condamné, désignant les vrais coupables, douze ans après sa condamnation aux travaux forcés, à Cayenne. Prenez exemple sur l’humanisme et l’honneur de l’Académie de France, qui a fait soutenir la thèse de doctorat d’Etat, au candidat Maurice Audin, absent. Souvenez-vous, c’était le 2 décembre 1957, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Le Jury savait bien que Maurice Audin ne serait pas présent, et savait pourquoi il ne le serait pas. Il fut quand même appelé par ses nom et prénom. Solennellement, dans un silence poignant. La soutenance se tiendra in absentia. Admission avec mention très honorable et les félicitations du jury. Pas une place de libre sur les bancs de l’amphithéâtre. François Mauriac était présent, assis au milieu du public.

Benamar Mediene

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Source : http://www.alger-republicain.com/Maurice-Audin-brillant.html


Maurice Audin, brillant mathématicien mort pour l’Algérie : son pays

vendredi 13 juin 2014

Photos : Maurice Audin assassiné par Aussaresses après les tortures qu’il a subies suite à son arrestation à Alger durant la lutte de libération nationale JPEG

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Il fut assassiné par les parachutistes, il y a cinquante- sept ans, le 21 juin 1957. Comme des milliers de disparus de la Bataille d’Alger, son corps n’a pas été retrouvé.

C’est un immense honneur pour moi d’évoquer, aujourd’hui, devant vous, le souvenir de ce frère et ami, de ce camarade dont j’eus le privilège d’être l’élève.

Lorsque je me rendais chez lui, au 22 rue de Nîmes, au centre d’Alger, pour les cours de mathématiques qu’il me donnait gracieusement, je ne savais pas que j’allais à la rencontre d’un savant, tellement sa modestie était grande. Il me consacra généreusement ses samedis après-midi, alors qu’il préparait sa thèse de doctorat en mathématiques.

J’ai connu Maurice Audin par l’intermédiaire de mon frère aîné, Nour Eddine, étudiant comme lui à l’Université d’Alger. Ils partageaient les mêmes convictions politiques. Nour Eddine est tombé au champ d’honneur le 13 septembre 1957, à Bouhandès, au sud-ouest de Chréa, au flanc sud du djebel Béni Salah.

Maurice Audin, dont je garde en mémoire le visage souriant, est né le 14 février 1932, dans la ville de Béja, en Tunisie, de père né en France et de mère née en Algérie.

A Alger, où sa famille revint dans les années 1940, il suivit pratiquement toute sa scolarité. Il entra à la Faculté des sciences d’Alger, en 1949, à l’âge de 17 ans. Brillant étudiant, il fut appelé le 1er février 1953 comme assistant par le professeur Possel qui le prit aussitôt en thèse et le mit en contact avec son patron de Paris, le grand mathématicien Laurent Schwartz.

En plus de ses activités de chercheur, Maurice Audin, membre du Parti communiste algérien depuis 1951, était omniprésent dans les luttes syndicales et politiques. C’est à travers ces luttes que se forgea sa conscience nationale. Il intégra ainsi la nation algérienne en lutte pour sa dignité. Le 20 janvier 1956, il était aux côtés de ses camarades étudiants musulmans de l’Université d’Alger lors de la manifestation, organisée par la section d’Alger de l’UGEMA, suite à l’assassinat de l’étudiant Belkacem Zeddour et du docteur Benaouda Benzerdjeb. Cette manifestation fut d’ailleurs le prélude à la grève générale illimitée déclenchée le 19 mai 1956.

Maurice Audin engagea sa vie dans une voie pleine de courage :

Détruire l’ordre colonial sanglant, insultant, raciste, pour construire, avec le peuple libéré, une société juste, solidaire, fraternelle.

Qu’est-ce qui a poussé à l’action ce jeune mathématicien qui, de par sa compétence, était appelé à une brillante carrière et à une paisible vie toute consacrée à la recherche en mathématiques ?

Aux questions des historiens, Josette Audin, son épouse, professeur de mathématiques comme lui, répond avec sérénité :
« « Ce sont ses convictions communistes que je partage autant que son goût pour les sciences. Nous étions tous les deux conscients des risques que nous faisaient courir nos engagements politiques ». »

Pour retracer les circonstances de la disparition de Maurice Audin le 21 juin 1957, je m’appuie sur le témoignage de son épouse, ainsi que sur les écrits d’Henri Alleg, auteur de la « Question », et du Docteur Georges Hadjadj. Je me réfère également à l’ouvrage de l’historien Pierre Vidal-Naquet, « L’Affaire Audin », et aux journaux de l’époque.

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Rappelons le contexte de son arrestation par les parachutistes le 11 juin 1957.

1957 : La lutte armée pour l’Indépendance entre dans sa troisième année. Nous sommes loin des premiers coups de fusils de chasse. En cette année 1957, l’initiative appartient aux katibas et aux commandos de l’ALN.

Alger, 1957. Le général Massu reçoit, le 7 janvier, les pleins pouvoirs des mains du chef du gouvernement, Guy Mollet. Il devient ainsi le chef suprême de la zone d’Alger. Il s’entoure d’officiers revenus comme lui du Viet Nam après la défaite du corps expéditionnaire français à Diên Biên Phû au mois de mai 1954, Avec ses milliers de parachutistes, il envahit Alger et sème la terreur dans la population. Il s’arroge le droit de vie et de mort. Il ouvre des centres de torture partout : La villa Sésini, l’école Sarrouy, le café-restaurant Bellan aux Deux Moulins, l’immeuble d’El Biar, le stade de Saint Eugène (Omar Hamadi à Bologhine), la villa des Tourelles. La liste est longue. A Paul Cazelles (Aïn Oussara), à 250 kilomètres au sud d’Alger, l’armée française ouvre un vaste camp de concentration où les prisonniers, entassés sous les tentes, ne sont même pas recensés.

Nous sommes en pleine bataille d’Alger. Bataille d’Alger déclenchée par le service des renseignements français avec l’attentat monstrueux perpétré dans la nuit du 10 au 11 août 1956, à la rue de Thèbes, contre la population pauvre de la Casbah endormie.

Dans la nuit du 11 juin 1957, des officiers du 1er régiment de chasseurs parachutistes enlèvent Maurice Audin à son domicile, à la cité des HBM de la rue Flaubert, au Champ de Manœuvres. Son épouse raconte ce qui est arrivé :
« « Il est 23 heures. Nos enfants – le plus jeune, Pierre, a un mois - sont à peine couchés lorsque les « paras » viennent frapper à la porte. J’ai la naïveté de leur ouvrir, sachant très bien, en réalité, ce qu’une visite aussi tardive peut signifier…Ces hommes venus prendre mon mari me diront en partant : « S’il est raisonnable, il sera là dans une heure »…Il n’a pas dû l’être, raisonnable, car je ne l’ai jamais revu ». »

De son côté, le docteur Georges Hadjadj relate sa rencontre avec Maurice Audin, dans la salle de torture d’El Biar, la nuit du 11 au 12 juin :

« J’étais à ce moment-là au deuxième étage, à l’infirmerie, où j’avais été amené dans l’après-midi à la suite d’une crise titanifère que l’électricité avait provoquée.

Le capitaine Faulques est venu me chercher pour me faire répéter, devant Audin, dans l’appartement en face, ce que je lui avais dit, c’est-à-dire que j’avais soigné chez lui M. Caballéro. Il y avait par terre une porte sur laquelle étaient fixées des lanières. Sur cette porte, Audin était attaché, nu à part un slip. Étaient fixées, d’une part à son oreille et d’autre part à sa main, des petites pinces reliées à la magnéto par des fils.

Il y avait dans la pièce outre le capitaine Faulques, le capitaine Devis, le lieutenant Irulin, le lieutenant André Charbonnier et un chasseur parachutiste.

J’ai ensuite regagné la chambre de l’infirmerie, d’où j’ai pu entendre les cris plus ou moins étouffés d’Audin.

Une semaine après, on nous transféra, Audin et moi, dans une petite villa située à un kilomètre du lieu où nous étions détenus. Elle se trouvait en face du PC du régiment de parachutistes et il y avait un panneau accroché à l’entrée indiquant : « PC 2° bureau ».

On nous mena là soi-disant pour être interrogés. En fait, comme je le sus plus tard, ce déplacement était dû à une visite d’officiels dans les locaux d’El Biar. A cette occasion, j’ai pu revoir Audin. Nous étions enfermés dans une pièce avec d’autres détenus musulmans.

Audin a pu alors me raconter les sévices qu’il avait subis. Il en portait encore les traces : des petites escarres noires aux lieux de fixation des électrodes. Il avait subi l’électricité. On lui avait fixé les pinces successivement à l’oreille, au petit doigt de la main, aux pieds, sur le bas-ventre, sur les parties les plus sensibles de son corps meurtri.

Il avait également subit le supplice de l’eau. A cette occasion, il avait perdu son tricot parce qu’on s’en était servi pour recouvrir son visage avant de glisser entre ses dents un morceau de bois et un tuyau. Et puis, bien sûr, il y avait un parachutiste qui lui sautait sur l’abdomen pour lui faire restituer l’eau ingurgitée... ».

Le 21 juin, Maurice Audin, âgé de 25 ans, père de trois enfants, disparaît.

Henri Alleg, l’auteur du livre La Question, témoigne :

« Il devait être 22 heures ce soir-là, lorsque Charbonnier est venu me demander de me préparer pour un transfert…Je l’ai entendu dire dans un couloir :
« Préparez aussi Audin et Hadjadj… » J’ai attendu. Personne n’est venu me chercher. Dans la cour, une voiture a démarré, s’est éloignée. Un moment après, une rafale de mitraillette. J’ai pensé : « Audin ».

Qu’est-il advenu de Maurice Audin ?

Le rapport du lieutenant-colonel Mayer, commandant du 1° RCP, mentionne ? :

« Le dénommé Audin Maurice, détenu au centre de triage d’El Biar, devait subir un interrogatoire par la PJ le 22 juin 1957 au matin.

Le 21 juin, il fut décidé de l’isoler et de l’emmener dans un local de la villa occupée par le noyau Auto du régiment OP, 5, rue Faidherbe, où devait avoir lieu l’interrogatoire le lendemain.

Vers 21 heures, le sergent Mire, adjoint de l’officier de renseignement du régiment, partit chercher le détenu en jeep. Le prisonnier, considéré comme non dangereux, fut placé sur le siège arrière du véhicule, le sergent Mire prenant place à l’avant à côté du chauffeur.

La jeep venait de quitter l’avenue Georges-Clémenceau et était engagée dans un virage accentué. Le chauffeur ayant ralenti, le détenu sauta du véhicule et se jeta dans un repli du terrain où est installé un chantier, à gauche de la route.

(…) La 2° Compagnie cantonnée à El Biar fut rapidement avertie, et envoya des patrouilles en direction de Frais Vallon. Il ne fut pas possible de recueillir le moindre renseignement… »

Josette Audin refusa de croire à cette version. Évadé, son mari eût fait l’impossible pour rassurer les siens. Aussi, le 4 juillet, elle porte plainte pour homicide contre X et se constitue partie civile.

« Mon mari a été étranglé le 21 juin 1957 au centre de tri de la Bouzaréah, à El Biar, au cours d’un interrogatoire mené par son assassin, le lieutenant Charbonnier, officier de renseignements du 1° RCP…

Le crime fut commis au su d’officiers supérieurs qui se trouvaient, soit dans la chambre des tortures, soit dans la pièce attenante. Il s’agit du colonel Trinquier, alors adjoint du colonel Godard, du colonel Roux, chef du sous-secteur de la Bouzaréah, du capitaine Devis, officier de renseignements attaché au sous-secteur de la Bouzaréah, et qui avait procédé par ailleurs à l’arrestation de mon mari, du commandant Aussaresses, du commandant de la Bourdonnaie ».

Le général Massu a été, peu après, informé personnellement de cet assassinat, baptisé accident, par les officiers qui se sont rendus à son bureau de l’état-major. C’est dans le bureau du général que fut réglée la mise en scène de la prétendue évasion de Maurice Audin.

Maurice Audin a été immédiatement inhumé à Fort - l’Empereur en présence du colonel Roux et du lieutenant Charbonnier qui l’assistait ».

Josette Audin n’a cessé de chercher à connaître la vérité.

Où se trouve le corps du supplicié ?

Le général Massu a refusé de dévoiler le secret. Quelque mois avant la mort du général, en 2002, le commandant Aussaresses (le commandant « O ») lui avait demandé : « Vous ne pensez pas, général, qu’après plus de cinquante ans, il faudrait parler pour Madame Audin. ? » Le général le rabroua : « Je ne veux plus rien entendre : compris Aussaresses ? », lui lança-t-il au téléphone.

Le 19 juin 2007, dans une lettre ouverte, Josette Audin écrit au président de la République française pour lui demander « simplement de reconnaître les faits, d’obtenir que ceux qui détiennent le secret, dont certains sont toujours vivants, disent enfin la vérité, de faire en sorte que s’ouvrent sans restriction les archives concernant cet évènement… ».

Elle n’a pas reçu de réponse.

Mais, par une lettre datée du 30 décembre 2008, le président de la République française informe la fille aînée de Maurice Audin, Michèle, mathématicienne, de sa décision de lui décerner le grade de chevalier de la Légion d’honneur (pour sa contribution à la recherche fondamentale en mathématiques et la popularisation de cette discipline).

Michèle Audin l’a refusée. « Je ne souhaite pas recevoir cette décoration…parce que vous n’avez pas répondu à ma mère… », a–t- elle écrit au chef de l’État français, dans une lettre ouverte qui a fait le tour du monde.

Depuis, il y a eu les révélations du général Aussaresses faites à un journaliste peu avant sa mort. Maurice Audin est mort d’un coup de poignard porté par un officier parachutiste placé sous ses ordres, lui a-t-il confié. Josette Audin a émis des doutes sur ces déclarations. « C’est bien que le général ait dit sa vérité, mais c’est seulement sa vérité. Ce n’est pas forcément la vérité », dit-elle.

De son côté, lors d’un travail de recherche, la journaliste Nathalie Funès révéla le nom de l’assassin. Il s’appelle Gérard Garcet, révèle un écrit du colonel Godard, retrouvé aux États-Unis. Au moment des faits, il était sous-lieutenant de l’infanterie coloniale détaché comme aide de camp auprès du général Massu.

Mais Josette Audin ne sait toujours pas où est enterré son mari.

Afin de perpétuer le souvenir du brillant mathématicien, symbole de l’intellectuel engagé, mort pour que vive l’Algérie, son pays, la République algérienne reconnaissante donna, le jour de la célébration de l’an I de l’indépendance, le nom de Maurice Audin à la place centrale d’Alger, en contrebas de l’Université où il mena de brillantes recherches. Dans l’Algérie colonisée, la place portait le nom du général Lyautey, descendant des envahisseurs de 1830. Le 19 mai 2012, à l’occasion de la célébration de la Journée Nationale de l’Étudiant, le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique inaugura la plaque commémorative scellée au mur de l’Université d’Alger, près de la librairie qui porte le nom du mathématicien martyr.

Le Prix Maurice-Audin, créé en 1957 à Paris, « est décerné, chaque année depuis 2004, par l’association éponyme, établie en France, pour honorer, une fois par an, deux mathématiciens des deux rives de la Méditerranée », rappelle l’agence officielle l’APS. Au mois de mars dernier, c’est Kawthar Ghomari de l’ENST d’Oran qui l’a reçu des mains du ministre algérien de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique qui avait présidé la cérémonie.

Avant de terminer, je voudrais associer au nom de Maurice Audin des noms propres symboliques de moudjahidine morts, comme lui, sans sépulture : Cheikh Larbi Tebessi, président de l’Association des Oulémas, Docteur Georges Counillon, le commandant Si Mohamed Bounaama, le colonel Si Mohamed Bougara, et associer également à son nom celui de Taleb Abderrahmane, son camarade de la Faculté des Sciences d’Alger, décapité à la prison de Serkadji le 24 avril 1958.

En citant ces martyrs, j’ai une pensée pour tous leurs compagnons d’armes arrêtés pendant la Bataille d’Alger, torturés, condamnés à mort puis passés à la guillotine, ce procédé sauvage d’un autre temps.

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Mohamed Rebah
Chercheur en histoire