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France : EÌ clats de fugue en jaune majeur

samedi 23 février 2019, par siawi3

Source : http://acontretemps.org/spip.php?article706

EÌ clats de fugue en jaune majeur

Freddy Gomez

18 feÌ vrier 2019

Une seÌ rie d’images prises depuis un teÌ leÌ phone portable navigue sur la Toile des affects. On y voit une « ZAD  » du pauvre baÌ‚tie aÌ€ la va-vite sur un rond-point haut- savoyard, une baraque en flammes et des forces du deÌ sordre faisant cordon autour de femmes et d’hommes occupant les lieux et dansant en nombre sur la chanson La Foule d’EÌ dith Piaf. AÌ€ les regarder, ces images, on comprend l’essentiel d’un incroyable deÌ fi : deÌ truisez, nous reconstruirons ailleurs. C’est l’expression meÌ‚me d’une authentique puissance fondeÌ e sur une claire conscience des fraterniteÌ s et des connivences qui s’arriment depuis trois mois aÌ€ ces eÌ clats de fugue en jaune majeur que sont les ronds-points, les deÌ rives en zone dangereuse, les coups de main eÌ changeÌ s, les histoires partageÌ es, les traverses emprunteÌ es, la vie reÌ inventeÌ e.

Murmure des foules et parole d’experts

Par milliers, d’autres images teÌ moignent, de la meÌ‚me façon, du reÌ veil des multitudes, de leur joie d’eÌ‚tre debout, rassembleÌ es, vivantes, faisant communauteÌ humaine, enfin. Ces images sont eÌ videmment plus que des images. Elles disent, elles reÌ peÌ€tent ce « caracteÌ€re immuable du murmure  » auquel, affirmait AndreÌ Breton, il faut toujours se fier. C’est preÌ ciseÌ ment ce murmure, passeÌ de la plainte au grondement, que la caste journalistique, tout empreinte de ses servitudes volontaires et si pauvrement doteÌ e en intelligence critique, n’a pas su ou voulu entendre. C’est encore ce murmure que des « intellectuels  » atones, puis deÌ sempareÌ s, se sont tardivement mis en teÌ‚te d’interpreÌ ter, ou de sur-interpreÌ ter, aÌ€ partir de leur savoir theÌ orique et des quelques criteÌ€res – historiques et sociologiques – qu’il leur confeÌ€re. Jacquerie, fronde, charivari, mais qu’est-ce ? Peuple, pas peuple, quart de peuple, pleÌ€be, tiers de pleÌ€be, comment dire ? 1789, 1830, 1848, quelle filiation ? Gauche, droite, ultragauche, ultradroite, d’ouÌ€ ça vient et ouÌ€ ça va tout ça ? Ils ont deÌ battu, les intellectuels. Ils sont payeÌ s pour ça – pas cher, parfois, mais peu importe. Ils sont payeÌ s pour construire une veÌ riteÌ ou la deÌ construire, ce qui somme toute revient au meÌ‚me. Le fracas de leur penseÌ e n’impressionne que la caste des sous-experts qui les lisent – journalistes, universitaires, « gauchistes  » ou « radicaux  », dont les pauvres imaginaires se rejoignent dans leur commune deÌ testation du « beauf  » de la France d’en bas qui ne comprend rien aÌ€ l’intersectionnaliteÌ et se soucie comme d’une guigne de l’eÌ criture inclusive. Car les pauvres – ou les « petits-moyens  », pour re- prendre la subtile typologie de l’expertise – ont leurs limites, c’est bien connu. Ils comptent plus qu’ils ne pensent. Ils eÌ ructent plus qu’ils ne formulent. Ils manquent d’envergure, en somme, pour eÌ‚tre autre chose que ce qu’ils sont : des « petits- moyens  ».

C’est sur la base de ses preÌ jugeÌ s ou de ses preÌ requis, et passeÌ un temps de reposant silence intellectuel, que la langue bavarde de la sociologie d’EÌ tat a ouvert le vaste champ de l’analyse. Devenus sujets d’un inattendu, d’un non-preÌ dit, les Gilets jaunes meÌ ritaient bien qu’on leur expliquaÌ‚t, enfin, ouÌ€ eÌ tait, ou devait eÌ‚tre, le sens de leur histoire. Avec les meÌ‚mes intentions – eÌ claircissantes jusqu’aÌ€ l’obscur – ont suivi les historiens, les philosophes et les litteÌ rateurs, campant sur leurs propres repeÌ€res et suÌ‚rs de leur fait, mais incapables de saisir, pour la plupart, la singulariteÌ de cette constellation jaune si intenseÌ ment chargeÌ e de tout ce qu’on voudra de contradictoire, mais capable d’eÌ prouver, par-delaÌ€ les diffeÌ rences qui la fondent, cette eÌ motion commune qui naiÌ‚t d’un souleÌ€vement, cette solidariteÌ joyeuse que suscite l’eÌ change, cette joie certaine qui vient de l’ideÌ e d’un possible attesteÌ par le fait que la peur est en train de changer de camp.

Et peur il y eut bien, et peur il y a encore. Il n’y a qu’aÌ€ regarder n’importe quel Macron, Philippe, Castaner ou Griveaux pour s’en convaincre : ils ont vieilli d’un coup. SurarmeÌ e, la police veille. Le pouvoir se sait aÌ€ l’abri. Provisoirement. Mais il n’ignore pas que la question reste ouverte. Et que c’est la bonne : comment tenir devant le trop-plein des coleÌ€res conjugables ? Un ancien ministre de l’EÌ ducation, dont meÌ‚me l’AcadeÌ mie ne veut pas, a donneÌ la reÌ ponse : tirer au ventre.

Du domaine des vaniteÌ s

Quand l’expert peine aÌ€ appreÌ hender le concret d’un moment d’histoire ouÌ€ tout bascule et tout s’emmeÌ‚le des humiliations et des ressentiments accumuleÌ s depuis des lustres, il sort ses fiches, il trie, il classe, il seÌ pare le bon grain de l’ivraie. L’expertise tient d’une meÌ thode qui quantifie le malheur social, mais n’en preÌ voit aucun effet. Que celles et ceux qui, pressureÌ s, licencieÌ s, humilieÌ s, surnumeÌ raires, ponctionneÌ s, rançonneÌ s, oublieÌ s, puissent un jour se lever, chacun pour ses raisons, mais en faisant cause commune, le logiciel de l’expertise ne l’a pas preÌ vu. Les reÌ voltes sont toujours soudaines ; c’est leur compreÌ hension qui tarde.

Le « radical  », lui, s’arrange avec ses certitudes. Besoin de rien, sauf de croire que sa raison aura raison de tout puisqu’il est, par deÌ finition, « dans l’Histoire  », qu’il en maiÌ‚trise le sens, qu’il en connaiÌ‚t les ruses. Son truc, c’est « la Classe  », une entiteÌ qu’il continue d’agiter comme un feÌ tiche, aÌ€ tout bout de champ, convaincu qu’il n’est de juste combat que venant d’elle, c’est-aÌ€-dire de nulle part deÌ sormais. Son cas releÌ€ve d’une pathologie lourde : son objet s’est volatiliseÌ , et il l’ignore. Du coup, il regarde passer les trains en attendant le bon, celui qui ne viendra jamais. L’histoire jugera de sa « radicale  » pertinence.

Le « gauchiste  » new style, converti au socieÌ tal avec le meÌ‚me enthousiasme qu’un Goupil rallieÌ au macronisme, peine, quant aÌ€ lui, aÌ€ suivre. Il est sans doute pas- seÌ trop vite de l’avant-gardisme « de classe  » au transgenre ideÌ ologique, du « parti ouvrier  » aÌ€ construire aux dominations aÌ€ deÌ construire. D’ouÌ€ son retard aÌ€ l’allumage : presque deux mois en somme avant de trouver quelque inteÌ reÌ‚t au souleÌ€vement en cours. Il est peu probable qu’il le controÌ‚le, mais il n’est pas interdit de penser qu’il y pense. Car le « gauchiste  » est enteÌ‚teÌ dans l’erreur.

L’ « anarchiste  » d’aujourd’hui demeure un cas aÌ€ part. Il aime l’ardeur et le gouÌ‚t de l’eÌ meute, comme ses aiÌ‚neÌ s, mais il s’est postmoderniseÌ . Peu de diffeÌ rence, en somme, entre lui et un « gauchiste  » socieÌ tal de base. Tout est bon dans la lutte contre les discriminations, mais le « beauf  » – chasseur, tricolore et viriliste – ne lui inspire, comme le militaire de Cabu, que meÌ pris. De laÌ€ aÌ€ juger qu’un gilet jaune est, par nature, suspect, il n’y a qu’un pas que le treÌ€s pavlovien postanarchiste n’heÌ site pas aÌ€ franchir, quitte aÌ€ participer, plus ou moins clandestinement, aux deÌ rives passionneÌ es des samedis urbains. Comprenne qui pourra, d’autant qu’on connaiÌ‚t des anarchistes, et plutoÌ‚t nombreux, qui, sans eÌ‚tre particulieÌ€rement insurrectionnistes, participent au mouvement sur des bases plus claires et avec la seule volonteÌ d’en eÌ‚tre, aÌ€ leur place, discreÌ€te. Il y a de tout dans la chapelle du « Ni dieu, ni maiÌ‚tre  », ce qui fit longtemps son charme, mais peut finir par lasser.

Vies reÌ duites, vies quand meÌ‚me

Quiconque freÌ quente les bistrots du pauvre de la ruraliteÌ , des peÌ ripheÌ ries ou des centres urbains, ces espaces de sociologie participative ouÌ€ les aigreurs coagulent en coleÌ€res de zinc, aura au moins compris, avant l’expert et le militant – ce qui n’est pas difficile –, que quelque chose couvait, et depuis longtemps, sous la cendre des humiliations, une sorte de rancÅ“ur majuscule, mais orpheline de toute perspective. AÌ€ eÌ couter ces voix de la miseÌ€re active exprimant des reÌ cits de vies reÌ duites aÌ€ presque rien, on saisissait l’essentiel de ce qui allait faire l’originaliteÌ d’un mouvement eÌ minemment populaire, c’est-aÌ€-dire parti d’en bas et non construit sur des bases ideÌ ologiques acceptables par l’expert et le militant. Car les pauvres ne se reconnaissent pas aÌ€ ce qu’ils votent – d’ailleurs beaucoup ne vote pas, ou plus –, mais aÌ€ cette vie dont on les prive parce qu’ils sont pauvres. Pas parce qu’ils sont ceci ou cela, mais parce qu’ils sont pauvres, communeÌ ment pauvres. La releÌ gation sociale dont on peÌ rore dans les salons et les colloques, mais qu’on ne veut pas voir, elle est laÌ€, saisissante, dans n’importe quel bistrot du pauvre, ces universiteÌ s de la miseÌ€re. Sans espoir de reÌ mission, jusqu’aÌ€ l’eÌ tincelle.

Ce qui se passe sous nos yeux depuis trois mois est sans doute un eÌ veÌ nement consideÌ rable. Pour la premieÌ€re fois depuis longtemps, treÌ€s longtemps, la question sociale – celle qu’on croyait noyeÌ e dans les eaux glaceÌ es du calcul eÌ goïste – est remonteÌ e, d’un coup aÌ€ la surface des choses en bousculant la totaliteÌ des repeÌ€res du pouvoir, de l’expertise meÌ diatique et des institutionnels en tout genre. Mais ce n’est pas tout, c’est meÌ‚me peu de chose aÌ€ coÌ‚teÌ de l’essentiel : ce mouvement qui s’est empareÌ e de la question sociale, et d’elle seule, ce mouvement dont le jaune participe d’une volonteÌ d’indistinction – non pas politique mais partidaire – s’est placeÌ , d’embleÌ e, spontaneÌ ment, intuitivement, sur le seul terrain ouÌ€ il pouvait espeÌ rer vaincre, celui d’une autonomie seÌ cessionniste radicale, d’une meÌ fiance clairement afficheÌ e de toute deÌ leÌ gation et de toute repreÌ sentation. Au fil deÌ rivant de ses propres intuitions, il a senti – « dans ses propres profondeurs  », comme disait Nestor Makhno, un homme de rien lui aussi – que son uniteÌ tenait aÌ€ sa diversiteÌ , aÌ€ ses objectifs, aÌ€ ses affiniteÌ s secreÌ€tes et aÌ€ quelques reÌ feÌ rences vagues, mais ferventes, dont personne ne pouvait se douter qu’elles feraient elles aussi, comme la couleur jaune, symboles d’un mouvement social d’envergure : le drapeau tricolore et La Marseillaise. On y verra, pour notre part, une forme de reÌ appropriation populaire, mais on conçoit qu’un anarchiste de base s’en offusque en oubliant que les glorieux quarante-huitards n’avaient pas ce genre de prurit. Et pas davantage les anarchistes espagnols de 1936, ces working class heroes par excellence, qui, souvent, se levaient quand ils entendaient ce chant du peuple en reÌ volution. Le plus simple serait finalement d’admettre qu’un drapeau, c’est toujours un drapeau, et que ce n’est que ça.

EspeÌ rance du concret

On a beaucoup gloseÌ sur le coÌ‚teÌ terre-aÌ€-terre des revendications exprimeÌ es par les Gilets jaunes – baisse des taxes sur les carburants et augmentation des revenus, pour faire court – pour le renvoyer, in fine, aÌ€ sa nature forceÌ ment poujadiste. C’eÌ tait bien suÌ‚r ne rien comprendre au reÌ el de la miseÌ€re veÌ cue dans la deÌ tresse des fins de mois qui s’eÌ tirent de plus en plus. Et pas davantage aÌ€ cette espeÌ rance du concret qui naiÌ‚t de la fin du silence, de la collectivisation des adversiteÌ s priveÌ es.

Cette pleÌ€be telle qu’elle et telle qu’elle se deÌ couvre, ne se coalise pas sur des abstractions, ni meÌ‚me sur des reÌ‚ves ; aÌ€ l’ancienne, elle veut « du pognon  » et, aÌ€ sa manieÌ€re, teÌ‚tue, elle reÌ clame son duÌ‚. Le premier temps de la reÌ volte fut, en somme, reÌ veÌ lateur d’un retour d’impolitesse, celle du gueux qui deÌ cide, un jour, sans qu’on sache pourquoi ni comment, qu’il n’oÌ‚tera plus sa gapette devant celui qui l’opprime. Le concret, c’est ce geste-laÌ€, l’infinie deÌ fiance que la morgue des puissants a instilleÌ e dans les teÌ‚tes des pauvres et qu’une mesure de trop peut transmuer en reÌ volte sociale de grande ampleur. C’est apreÌ€s, et apreÌ€s seulement, que la coleÌ€re s’eÌ largit, qu’elle deÌ borde, qu’elle vagabonde, qu’elle fait mouvement, qu’elle se deÌ passe, qu’elle s’invente en se reÌ inventant. Ce processus, cette dynamique releÌ€vent d’un classique de l’histoire des souleÌ€vements populaires : il suffit d’une flammeÌ€che pour mettre le feu aÌ€ la plaine des passions tristes. Le reste est affaire d’inattendu. Vient un temps, ouÌ€, sans que personne ne l’euÌ‚t preÌ vu, de partout et de nulle part, se coalisent des refus. La beÌ ance du pouvoir, alors, dit tout de sa propre miseÌ€re. Il est deÌ tenu par des impuissants qui se sont reÌ solus aÌ€ leur impuissance. Pour avoir le pouvoir, preÌ ciseÌ ment, qui n’est qu’une abstraction.

Il fut un temps, lointain il est vrai, ouÌ€, doteÌ s d’un savoir incontestable, les analystes proches du pouvoir savaient interpreÌ ter le deÌ sordre et ses dangers. Ainsi, aÌ€ propos des eÌ veÌ nements de juin 1848, Alexis de Tocqueville (Souvenirs posthumes, 1893) comprit assez vite que l’eÌ meute « n’eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d’alteÌ rer l’ordre de la socieÌ teÌ Â ». Cette leveÌ e en masse, ajoutait- il, « ne fut pas, aÌ€ vrai dire, une lutte politique [...], mais un combat de classe, une sorte de guerre servile  » – c’est-aÌ€-dire « propre aux esclaves  ». Dans la prescience, nous sommes loin, on l’admettra aiseÌ ment, des haut-le-cÅ“ur eÌ ruptifs des commentateurs des officines teÌ leÌ viseÌ es d’ « information  » continue. On pourrait meÌ‚me dire que la baisse tendancielle du niveau d’analyse l’a rameneÌ e au caniveau, ce qui n’est peut-eÌ‚tre pas eÌ tranger au fait que la profession de « journaliste  » soit aujourd’hui plus deÌ testeÌ e, et plus illeÌ gitime, que celle de policier. MalgreÌ quelques correctifs compassionnels lieÌ s aÌ€ l’invraisemblable violence reÌ pressive que deÌ chaiÌ‚ne chaque samedi jaune, le ton des creÌ tins aÌ€ carte de presse de plateau ne varie pas. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Qui les manipulent ? Qui en sont les chefs ? OuÌ€ s’arreÌ‚teront-ils ? En ce sens, l’espeÌ rance de concret des Gilets jaunes aura reÌ veÌ leÌ , mieux que mille discours critiques, l’impenseÌ de la caste eÌ ditorialiste : sa haine de la pleÌ€be, meÌ diatiquement assimileÌ e aÌ€ des barbares. Sur ce terrain, le mouvement en cours a radicalement fait bouger les lignes. Quand la presse – cette presse – se deÌ voile si nettement, qu’elle fausse tous les chiffres, qu’elle eÌ tale aÌ€ ce point son ignorance en matieÌ€re d’histoire sociale, qu’elle deÌ gueule la morale des puissants aÌ€ longueur d’antenne, c’est, bien suÌ‚r, qu’elle a peur de l’inconnu qui, contre elle, et de samedi en samedi, s’agite sous ses yeux. Mais c’est aussi que le concret de la reÌ volte des Gilets jaunes vise juste puisqu’il demeure, trois mois plus tard, insaisissable – ou inadmissible – par ceux-laÌ€ meÌ‚me, eÌ ditorialistes du consentement, qui, depuis des anneÌ es, vouent toute dissidence sociale aux poubelles d’une histoire qui leur confeÌ€re leur sale roÌ‚le de leÌ gitimateurs du mensonge spectaculaire dominant.

EÌ loge d’une reÌ surgence

Donc, une coleÌ€re diffuse s’est leveÌ e le 17 novembre 2018 et, trois mois apreÌ€s, elle n’a pas cesseÌ . L’eÌ veÌ nement est laÌ€, preÌ ciseÌ ment laÌ€, dans la dureÌ e de ce mouvement qui ne deÌ sarme pas, se nourrit d’autres coleÌ€res au greÌ du passage du temps, reÌ invente en permanence ses formes d’expression. Trois mois ouÌ€ tout aura eÌ teÌ utiliseÌ , dans le camp adverse, pour le ridiculiser, le salir, le calomnier, le diviser, minimiser la reÌ pression paroxystique qu’il subit. Trois mois... Ce n’est pas rien, trois mois, apreÌ€s des deÌ cennies d’humiliation sociale, de traque aux pauvres, d’insultes reÌ peÌ teÌ es, de silences impuissants. C’est plus qu’un reÌ veil ; ça ressemble aÌ€ une seÌ cession. Souvenons-nous, apreÌ€s tout, que Mai 68, la plus grande greÌ€ve sauvage de l’histoire de France, ne dura que six semaines de bonheur plus ou moins partageÌ .

On admettra, il est vrai, que, pour le cas, comparaison n’est pas raison. Car ce mouvement – inattendu, spontaneÌ , a-partisan, incontroÌ‚lable, sans direction preÌ cise, meÌ fiant de toute repreÌ sentation, ouvert aÌ€ divers possibles parfois contradictoires – ne ferme pas un cycle, contrairement aÌ€ Mai 68, mais en ouvre un nouveau : celui de reÌ voltes pleÌ beÌ iennes de moins en moins canalisables fondeÌ es sur l’espeÌ rance concreÌ€te, pragmatique, mais non figeÌ e, d’un retour aÌ€ la revendication essentielle d’eÌ galiteÌ sociale. Si, embrayant sur une reÌ volte de la jeunesse, Mai 68 fut l’occasion ideÌ ale, pour une classe ouvrieÌ€re encore unifieÌ e et massivement syndiqueÌ e, d’imposer des revendications concreÌ€tes, ce fut aussi la dernieÌ€re. Un demi-sieÌ€cle plus tard, cette classe ouvrieÌ€re a globalement disparu sous les coups de butoir reÌ peÌ teÌ s du mouvement infini du capital deÌ structurant. Elle s’est inessentialiseÌ e. D’ouÌ€ l’absurditeÌ manifeste de la refonder ideÌ alement, comme le font les marxistes antiquaires, aÌ€ partir d’un neÌ ant objectivement constatable. Les ouvriers sont bien laÌ€, camarades, toujours laÌ€, mais reÌ duits aÌ€ leur condition d’eÌ‚tres atomiseÌ s, seÌ pareÌ s, priveÌ s de statut, surexploiteÌ s – et par eux-meÌ‚mes, parfois, quand ils entrent, par obligation de survie diminueÌ e, dans des logiques auto-entrepreneuriales. Par sa nature interclassiste (c’est-aÌ€-dire, et pour cause, non strictement ouvrieÌ€re), le mouvement des Gilets jaunes s’inscrit indubitablement dans une treÌ€s ancienne tradition des reÌ voltes pour le bien commun.

Il importe moins, au fond, de chercher aÌ€ ce mouvement effervescent et diffus des paralleÌ€les historiques pertinents – il y en a pleÌ thore – que de l’inscrire, comme reÌ surgence du passeÌ non advenu, dans la continuiteÌ discontinue de l’histoire des « communs  », une histoire dont il signe sans doute le grand retour, la reÌ eÌ mergence, en remettant la question sociale au centre des choses, en occupant l’espace plutoÌ‚t que les usines, en contrariant les flux marchands, en refusant de limiter la question deÌ mocratique au droit de vote, en contestant de facto radicalement le systeÌ€me repreÌ sentatif.

De la joie passive de l’eÌ meute

Hormis sa dimension authentiquement populaire, l’autre caracteÌ ristique du mouvement des Gilets jaunes tient sans doute aÌ€ son rapport non moraliste aÌ€ la violence dans l’expression des coleÌ€res.

Dans sa grande majoriteÌ pacifique – par inexpeÌ rience, pourrait-on dire –, le mouvement ceÌ€de treÌ€s peu, cela dit, ou simplement aÌ€ la marge, aÌ€ l’injonction reÌ iteÌ reÌ e de la caste meÌ diatique et des politiciens de tout bord aÌ€ condamner les « casseurs  », les « violents  », les « black blocs  » et autres « faux gilets jaunes  ». Il ceÌ€de si peu que, si le niveau de participation aux « actes  » des samedis baisse, comme on nous le dit, le prodige tient plutoÌ‚t au fait que, trois mois apreÌ€s le premier, et malgreÌ la violence de la reÌ pression policieÌ€re, ces manifestations treÌ€s incertaines quant aÌ€ leur issue reÌ unis- sent encore autant de monde. Quiconque arpente ces corteÌ€ges deÌ rivants peut par
ailleurs aiseÌ ment constater que, contrairement aÌ€ leurs meÌ diatiques porte-voix auto- proclameÌ s aux avis changeants, la « mareÌ e jaune  » des samedis (parisiens, pour le cas) ne manifeste aucune doctrine ni inclinaison fixes sur l’eÌ meute. Elle juge plutoÌ‚t sur pieÌ€ce, de façon laÌ€ encore pragmatique et souvent opportune. Ça sert ou ça dessert. Elle ne voit pas, derrieÌ€re chaque eÌ meutier, un provocateur, mais elle peut subodorer que l’eÌ trange affect qu’il met dans son impulsion pourrait finir par contrarier la cause commune. Que des « black blocs  », ou apparenteÌ s, ou supposeÌ s, cassent – on connaiÌ‚t leur rapport magique aÌ€ la symbolique – tous les distributeurs bancaires qu’ils trouvent sur leur trajet, ça geÌ‚ne peu de monde. Ils seront vite remplaceÌ s. Qu’ils explosent une officine aÌ€ croix verte au principe qu’il faut s’en prendre aÌ€ l’industrie pharmaceutique, ça fait question. Qu’ils deÌ foncent tous les abribus – qu’on peut consideÌ rer, malgreÌ Decaux, comme relevant d’une sorte de bien public –, ça semble compleÌ€tement stupide. AÌ€ notre connaissance, cela dit, jamais, au cours de ces samedis turbulents, aucun jeune impulsif n’a eÌ teÌ livreÌ ou deÌ nonceÌ aÌ€ la police par un Gilet jaune – ce qui pouvait arriver, on s’en souvient, dans un corteÌ€ge de la CGT du temps ouÌ€ elle avait encore les moyens de controÌ‚ler son monde et de trier le bon grain syndicaliste de l’ivraie anarchiste ou autonome.

Reste l’estheÌ tique d’une promesse, celle de la nuit rougie d’incendies qui tombe sur les beaux quartiers de Paris aÌ€ l’heure ouÌ€ la dispersion s’annonce et ouÌ€ les corps, parqueÌ s dans les nasses ou fatigueÌ s d’avoir tant marcheÌ , couru, joueÌ aÌ€ cache-cache avec les repreÌ sentants de l’ordre casqueÌ , des corps chargeÌ s de frustration et d’adreÌ naline, ne se reÌ solvent pas aÌ€ quitter le terrain. Parce qu’il y a encore aÌ€ voir. Parce que ce mouvement a quelque chose d’initiatique. Parce qu’il participe d’un jeu eÌ meutier, le plus souvent passif mais geÌ neÌ raliseÌ , contre la France de « ceux d’en haut  », celle d’ici, de ses lieux de pouvoir, de ses boutiques de luxe, de ses bagnoles, de ses caves aÌ€ vins milleÌ simeÌ s. DeÌ€s lors, l’eÌ meute, prise en mains par des eÌ meutiers qui savent y faire – il faut du savoir-faire en la matieÌ€re et de la promptitude dans l’action –, l’eÌ meute, donc, agit comme fascination spectaculaire sur une multitude, enfin deÌ brancheÌ e de BFM, qui y voit, ravie, non pas les preÌ misses d’une victoire assureÌ e, mais le signe eÌ vident d’une belle fin de journeÌ e. Bien suÌ‚r, les theÌ oriciens de l’insurrection qui vient auraient tort d’y voir un aboutissement de leurs propheÌ ties, mais on comprend qu’ils se reÌ jouissent d’un changement de nature eÌ vident dans la perception, assez largement commune et partageÌ e, de l’utilisation de la violence, y compris offensive, dans des quartiers ouÌ€ tout exhale la violence et la seÌ greÌ gation sociales. Ce fut indeÌ niablement le cas des corteÌ€ges non deÌ clareÌ s – contraints ou disperseÌ s – des premiers samedis de deÌ cembre qui se terminaient, chaque fois, dans une sorte de joie de l’eÌ meute (passive) non dissimuleÌ e, inquieÌ€te mais festive.
Comme une suite logique, en quelque sorte, du 1er Mai 2018, si l’on imagine – et pourquoi pas ? – que les 15 000 manifestants ayant quitteÌ le deÌ fileÌ syndical parisien pour rejoindre la teÌ‚te sauvage du corteÌ€ge, eussent pu s’eÌ gayer, groupeÌ s, vers les beaux quartiers du pouvoir, du luxe, des meÌ dias et de la finance...

ReÌ veil des lucioles

Ce jaune arboreÌ par les Gilets du meÌ‚me nom – et que deÌ gueulent, avec la meÌ‚me ardeur, le clown Lagerfeld et les derniers maniaques du rouge proleÌ tarien – participe sans doute, par sa qualiteÌ de deÌ tournement, aÌ€ l’une des premieÌ€res originaliteÌ s de ce mouvement singulier. Devenue visible, largement porteÌ e, cette couleur, la plus meÌ priseÌ e des primaires – qui preÌ vient, de surcroiÌ‚t, d’une situation de deÌ tresse ou de danger que ledit « gilet  » est communeÌ ment censeÌ e signaler –, est parvenue, par son indeÌ termination meÌ‚me, aÌ€ transcender les identiteÌ s multiples pour les unifier autour de l’ideÌ e simple que le temps eÌ tait venu de se ressaisir collectivement pour reÌ investir le champ de la reÌ sistance sociale aux ineÌ galiteÌ s de condition. On admettra que, dans un monde infiniment deÌ gradeÌ dont la lumieÌ€re aveuglante a massivement chasseÌ les lucioles des campagnes, le choix de la couleur peut avoir apreÌ€s coup une valeur symbolique inattendue.

On pourrait voir, en effet, les Gilets jaunes comme des lucioles qui reÌ sisteraient aÌ€ leur neÌ antisation et qui, pour se faire, se verraient dans l’obligation de s’inventer leurs propres formes de seÌ dition. Et si on y regarde bien, sans Å“illeÌ€res ideÌ ologiques, sans jugements preÌ conçus, sans reÌ feÌ rences construites et autoceÌ leÌ breÌ es, le regard deÌ pouilleÌ , simplement attentif, aÌ€ l’œil nu donc, cette atypique reÌ volte des Gilets jaunes libeÌ€re des eÌ nergies et des potentialiteÌ s que personne n’aurait pu preÌ voir. C’est en ce sens qu’elle fait rupture et mouvement. Au fond, ce reÌ veil des lucioles peut s’interpreÌ ter comme un double retour d’histoire : d’un coÌ‚teÌ , une aspiration massive aÌ€ une vie simplement deÌ cente ; de l’autre, la conviction forte que cette perspective ne peut s’ouvrir que par la lutte et dans la confrontation.

Le pouvoir sait en principe user la reÌ volte. Pour laminer celle-ci, il aura tout entrepris : le discreÌ dit, la caricature et la reÌ pression – policieÌ€re et judiciaire – en poussant chaque fois aÌ€ l’extreÌ‚me leurs logiques de haine. Il l’a fait de manieÌ€re si grossieÌ€re, si disproportionneÌ e, si maladroite qu’il a coaliseÌ contre lui tout ce que le pays, dans ses profondeurs, charriait de meÌ contentements rentreÌ s. Il a joueÌ , contradictoirement, le maintien de l’ordre le plus brutal et une pantomime « deÌ mocratique  » de « grand deÌ bat  » dont le seul effet fut de maintenir jusqu’aÌ€ maintenant, et presque meÌ caniquement dans l’attente de ses « reÌ sultats  » concrets, un niveau eÌ leveÌ de mobilisation enteÌ‚teÌ e, diversifieÌ e, inventive.

Sur les ronds-points, dans les baraques de ces « ZAD  » du pauvre, dans les blocages, dans les assembleÌ es populaires, dans les manifestations des samedis, les Gilets jaunes se sont installeÌ s dans la dureÌ e, jouant de la guerre de trancheÌ es et de la guerre de mouvement en fonction de leurs seuls inteÌ reÌ‚ts strateÌ giques locaux, de l’eÌ tat de leurs forces, avec intelligence, en improvisant beaucoup et plutoÌ‚t bien. Car ce mouvement – qui n’a pas encore pleinement acquis la « science de son malheur  », c’est-aÌ€-dire perçu et inteÌ greÌ les raisons objectives qui fondent le sort de ceux d’en bas, le leur – progresse treÌ€s vite dans la conscientisation, terme que l’on preÌ feÌ rera, et de loin, aÌ€ celui de politisation. S’il est mouvement, c’est, d’abord, qu’il s’est exemplairement constitueÌ , deÌ€s le deÌ but de la reÌ volte, sur des invariants auxquels il n’a pas deÌ rogeÌ : refus des chefs, pratique de la deÌ cision partageÌ e, actions directes, revendication de sa diversiteÌ d’inspiration, refus des assignations d’ouÌ€ qu’elles viennent. La conscience part de laÌ€, des intuitions du deÌ but que le mouvement affine au greÌ de la lutte prolongeÌ e, des liens qui s’y tissent, en les adaptant, en les modulant ou en les radicalisant. Ce que l’adversaire politico-meÌ diatique n’a pas vu venir – et pas davantage les intellectuels organiques ou critiques, les « gauchistes  » socieÌ taux ou classistes –, c’est la possibiliteÌ que surgisse, d’un non-lieu par excellence de la repreÌ sentation, la naissance d’une intelligence collective suÌ‚re de la deÌ cence ordinaire de son combat et pour partie eÌ mancipeÌ e, par avance et par nature, des abstractions que la politique, institutionnelle ou contre-institutionnelle, veÌ hicule.

Du fond des aÌ‚ges, pourtant, tout vient toujours de l’inattendu, tout passe par le reÌ veil, au cÅ“ur des reÌ voltes sociales, d’un ideÌ al deÌ mocratique sans meÌ diation, capable de deÌ jouer les rapports de domination existants, de les contrarier pour le moins. Longtemps, on appela cela « la LiberteÌ Â », celle qui se conqueÌ rait en reprenant, sans meÌ‚me le savoir, le fil de l’histoire des vaincus, ou des bribes de ce qu’il en restait. Ces reÌ voltes sociales, toujours minoritaires, souvent fugitives, nettement insurgentes, marquaient invariablement des ruptures du temps, un « pouvoir d’agir  » enfin reconquis, pour reprendre l’expression de Pierre Leroux. Cet inaccoutumeÌ , cet insolite pointant de nulle part, avec ses embleÌ€mes propres, ses coutumes, ses manieÌ€res de faire et de deÌ faire, ses illusions, ses limites, c’eÌ tait invariablement le signe d’une eÌ ruption de frustrations que le passage du temps historique avait glaceÌ es et que, sans qu’on suÌ‚t pourquoi, le « principe espeÌ rance  », cette force de l’agir en mouvement, transformait, d’un coup, en reÌ voltes. Ce fut ainsi, toujours. L’Histoire est pleine d’histoires dont les historiens brocanteurs filent la trame sans en tirer toujours les bonnes leçons.

Du reÌ veil des lucioles au « principe espeÌ rance  », il n’y a qu’un pas que ce mouve- ment des Gilets jaunes a deÌ jaÌ€ franchi, malgreÌ diverses tentatives de deÌ naturation ou de deÌ voiement. Sa dynamique meÌ‚me, qui n’est pas reÌ volutionnaire mais reÌ surgente, rend possible le deÌ passement, et c’est en cela qu’elle rompt d’eÌ vidence avec une continuiteÌ historique de quarante ans, pesante comme une chape de plomb. En se pensant comme peuple qui aurait la loi pour lui, c’est-aÌ€-dire la conviction que rien ne justifie l’ineÌ galiteÌ sociale et la deÌ possession politique de souveraineteÌ dont il est victime, les Gilets jaunes percutent de front l’immuable d’un ordre deÌ sormais perçu comme injuste, voire despotique. Et ce faisant, il ouvre l’espace aÌ€ l’invention de possibles hier encore inimaginables, comme l’AssembleÌ e des assembleÌ es de Commercy, qui incarne sans doute l’expression la plus haute d’une conscience qui se construit en reÌ sistant. Peut-eÌ‚tre que ce mouvement, irreÌ ductible au connu, aÌ€ ce qui va de soi, au repeÌ rable, est-il en train d’ouvrir, sans l’avoir preÌ vu un seul instant, une breÌ€che dans le temps de l’histoire, un moment ouÌ€ le conflit deÌ fensif mute aÌ€ l’offensive, ouÌ€ la reÌ signation devant l’ordinaire accablant de l’injustice sociale se change en refus collectif et opiniaÌ‚tre de ses causes. Si tel eÌ tait le cas, nous serions devant un eÌ veÌ nement historique de belle ampleur : un ressaisissement, par en bas, d’une conscience commune et partageÌ e. C’est possible. « Le reÌ el quelquefois deÌ salteÌ€re l’espeÌ rance, disait ReneÌ Char. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espeÌ rance survit.  »
Freddy GOMEZ
– À contretemps / Odradek /– [http://acontretemps.org/spip.php?article706]