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Iran : « L’échec de l’islam politique est très présent dans l’esprit des Iraniens  »

samedi 23 février 2019, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/iran-quand-la-jeunesse-se-defie-de-ses-dirigeants/

Entretien
« L’échec de l’islam politique est très présent dans l’esprit des Iraniens  »

L’Iran vient de célébrer les 40 ans de la République islamique. Si Internet et les réseaux sociaux sont le quotidien de la jeune génération, le pays est toujours sous le coup des sanctions occidentales. Où en est la révolution ?

Entretien avec le journaliste franco-iranien Armin Arefi, auteur de « Un printemps àTéhéran » (éd. Plon).

par Antoine Lagadec

22 février 2019

Revue des Deux Mondes – 40 ans après la révolution islamique, quel est le quotidien des Iraniennes et des Iraniens ?

Armin Arefi – L’aspect le plus frappant est le fait que les femmes sont aujourd’hui très présentes au sein de la société iranienne et dans la sphère publique, contrairement au souhait du Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei. Le port du voile, bien qu’obligatoire, n’est pas vraiment respecté : ce voile s’apparente plus souvent àun foulard tombant qui révèle de nombreuses mèches de cheveux. Il s’agit donc bien plus d’un port par obligation que par adhésion, même s’il reste des femmes qui portent le tchador (voile couvrant tout le corps sauf le visage) . Les femmes ont aussi investi le marché du travail et accèdent àdes postes àresponsabilités, àl’image de Farzaneh Sharafbafi, PDG d’Iran Air depuis 2017. Elles sont également majoritaires àl’université, et sont plus diplômées que les hommes.

[( « La société iranienne est en avance sur bien des aspects par rapport au discours des dirigeants du pays.  »)]

On pourrait multiplier les exemples. Les femmes ont ainsi été récemment autorisées àassister àdes matchs de foot. S’il n’est indiqué nulle part dans la loi qu’elles sont privées de ce spectacle sportif, dans les faits, plusieurs ayatollahs s’étaient prononcés contre leur présence, jugeant le climat hostile. Mais àforce de persévérance et de malice (certaines se maquillaient en homme pour prendre place dans les gradins), elles ont finalement pu faire tomber cette barrière. De la même manière, une grande partie des Iraniennes ne souhaite plus se soumettre àcertaines formes de tradition comme le mariage arrangé, qui existe néanmoins toujours. De fait aujourd’hui, beaucoup d’entre elles, sans forcément l’avouer, ont des petits amis rencontrés àla faculté, dans la rue ou sur les réseaux sociaux.

Cette forte présence féminine dans la société, bien plus que dans d’autres pays de la région comme les pétromonarchies sunnites, est un phénomène paradoxal. En effet, les lois ne parlent pas en leur faveur et il n’y a eu aucune véritable évolution depuis l’avènement de la République islamique. La vie d’une Iranienne vaut toujours deux fois moins que celle d’un homme en terme d’héritage ou de « prix du sang  » (la somme àrembourser àla famille d’une victime d’accident). La société reste patriarcale, et la famille traditionnelle demeure le modèle central promu par la République islamique. Mais cette société est aussi très active, éduquée et en avance sur bien des aspects par rapport au discours des dirigeants du pays.

Revue des Deux Mondes – Ce contournement des règles et cette persévérance pour faire changer les usages sont-ils un phénomène récent initié par la jeunesse iranienne ?

Armin Arefi – Non, cela fait 40 ans que cela existe. Pour le comprendre, il faut replacer cette situation dans l’histoire de l’Iran, qui n’est pas né avec la République islamique. Le mouvement démocratique dans le pays est entamé depuis 100 ans avec la révolution constitutionnelle. Il a été émaillé d’obstacles, de coups d’État et d’interventions étrangères qui ont mis en place des dirigeants autocratiques comme Reza Chah Pahlavi puis son fils Mohammad-Reza Chah.

[( « Ce jeu du chat et de la souris existe depuis 40 ans. S’il s’exerce aujourd’hui en partie àtravers les réseaux sociaux, il s’organisait déjàau début de la révolution via les cassettes VHS ou le satellite.  »)]

La révolution de 1979 a été un événement auquel ont participé non seulement les islamistes, mais aussi d’autres mouvements : libéraux, laïques, communistes, moudjahiddines du peuple… Or, avec l’arrivée en Iran de la figure charismatique qu’était Khomeiny, a été instaurée contre toute attente dans le pays une République islamique tirant sa légitimité du peuple mais surtout du Guide suprême, représentant de Dieu sur Terre. À partir de ce moment, le pays a connu des reculs, notamment concernant la place des femmes avec, par exemple, le port du voile obligatoire.

Ce jeu du chat et de la souris existe donc depuis 40 ans. S’il s’exerce aujourd’hui en partie àtravers les réseaux sociaux, il s’organisait déjàau début de la révolution via les cassettes VHS ou le satellite que tout le monde possédait malgré leur interdiction. Ces contournements témoignent àmon sens de l’inventivité de la jeunesse actuelle qui n’a connu que la République islamique. En affichant son intérêt pour la culture pro-occidentale, même si elle reste fière de ses origines, cette société contraint les mollahs àla suivre. Bien sà»r, il arrive que ces derniers sévissent, mais ils sont souvent obligés de s’adapter.

Revue des Deux Mondes – La vie dans les centres urbains est-elle radicalement différente de celle des campagnes iraniennes ?

Armin Arefi – 70 % de la population iranienne est citadine contre 30 % rurale. Et cette différence ne fait que s’accentuer en faveur des villes. Mais on ne peut pas dire, àmon sens, qu’elle implique une forte différence culturelle. Quand on regarde les chiffres de l’élection présidentielle, on s’aperçoit que dans les zones rurales et reculées, les Iraniens ont davantage voté pour le candidat modéré que conservateur.

[( « Il n’y a pas un Téhéran moderne et pro-occidental et le reste du pays acquis aux ayatollahs.  »)]

Bien sà»r, on peut toujours rencontrer dans les campagnes des jeunes gens àl’éducation très traditionnelle et qui ont développé une réflexion assez conservatrice. Mais j’ai le sentiment que cela reste assez minoritaire en raison de l’évolution démocratique du pays, de l’omniprésence d’Internet, et de l’important exode vers les villes. Aujourd’hui, dans les grandes villes comme dans les villes moyennes, on perçoit chez les jeunes une aspiration au changement et àla modernité. Il n’y a pas un Téhéran moderne et pro-occidental et le reste du pays acquis aux ayatollahs.

Revue des Deux Mondes – La signature de l’accord sur le nucléaire iranien en 2015, deux ans après l’arrivée de Rohani au pouvoir, semblait offrir un espoir d’ouverture aux nouvelles générations. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Armin Arefi – Voir l’immense joie de la population iranienne en 2015 était fascinant. Le pays était heureux, non pas parce que l’Iran avait conservé une partie de son programme nucléaire, mais parce qu’il n’était plus considéré comme un État paria. De fait, beaucoup de jeunes étaient satisfaits de ce début de normalisation avec l’Occident. C’était l’espoir du retour des étrangers et de leurs investissements en Iran, de l’amélioration de la situation économique, de la baisse des prix et d’une certaine libéralisation de la République islamique.

[( « Avant même l’annonce de leur sortie effective de l’accord, les simples menaces du président américain avaient déjàfait dégringoler le rial.  »)]

Le retrait des États-Unis de cet accord en mai 2018, àl’initiative de Donald Trump, a été terrible àplusieurs égards. Au niveau intérieur, cela a contribué àla dévaluation de la monnaie iranienne en un rien de temps. Avant même l’annonce de leur sortie effective de l’accord, les simples menaces du président américain avaient déjàfait dégringoler le rial. Les unes après les autres, les entreprises occidentales qui avaient pu commercer avec l’Iran ont dà» plier bagages.

Aujourd’hui, avec la promulgation des nouvelles sanctions, l’économie iranienne est exsangue. Les prix des produits ont été multipliés par quatre et les salaires n’ont pas évolué, ce qui cause une perte importante du pouvoir d’achat. La situation provoque aussi une raréfaction de certains médicaments : les entreprises pharmaceutiques étrangères, qui ont les plus grandes difficultés àêtre payées, n’exportent plus en Iran de médicaments rares qu’ils sont les seuls àfabriquer. Il est ainsi difficile pour un diabétique par exemple de trouver son traitement dans le pays. Cela se traduit aussi par l’absence de pièces détachées, (notamment pour les véhicules Peugeot, omniprésents en Iran), ou par l’impossibilité pour beaucoup d’entreprises de payer leurs salariés. On assiste àce titre àde nombreuses grèves et manifestations, surtout en province.

Revue des Deux Mondes – Le retrait américain de l’accord est-il le seul responsable de la situation actuelle du pays ?

Armin Arefi – Non, elle a été aggravée par les sanctions américaines, mais elle est aussi la conséquence de trois facteurs internes. D’abord, la mauvaise gestion de l’économie par les différents gouvernements qui se sont succédés en Iran. Le gouvernement Rohani a en effet hérité d’une politique populiste dévastatrice datant l’époque Mahmoud Ahmadinejad, qui avait distribué àtout-va et ruiné le budget de l’État. Ensuite, la nature même de l’économie iranienne qui dépend à80 % des exportations de pétrole. Or celles-ci ont au moins diminué de moitié depuis l’adoption des nouvelles sanctions américaines. Enfin, l’opacité de l’économie iranienne, liée directement àla politique clientéliste de la République islamique. Le régime verse une partie importante de son budget àdes organismes religieux ou para-étatiques. Les sommes allouées àces fondations sont d’ailleurs fortement critiquées par la population qui ne comprend pas pourquoi elles ne lui reviennent pas.

Revue des Deux Mondes – Le désenchantement vis-à-vis de l’islam politique et le rejet de l’activisme politico-religieux sont-ils un marqueur de l’Iran de 2019 ?

Armin Arefi – Quarante ans après l’avènement de la République islamique, une majorité de la population est en effet désenchantée non seulement vis-à-vis du discours révolutionnaire – dont les maîtres-mots étaient « Indépendance  », « Justice sociale  » et « Liberté  » – mais aussi vis-à-vis de l’islam politique, de ce concept spécifique àl’Iran du Velayat-e faqih, c’est-à-dire le pouvoir du Guide suprême.

J’ai pu par exemple constater ce désenchantement en me rendant dans la ville sainte de Mashhad, où est enterré Reza, le huitième et seul imam chiite en Iran. Beaucoup de croyants, notamment des jeunes qui se rendent au mausolée de l’imam, affirment être profondément religieux mais pas au sens de l’islam promu par les ayatollahs. Nombre de jeunes n’hésitent pas àfustiger leur action. L’échec de l’islam politique est très présent dans l’esprit des Iraniens, de sorte qu’aujourd’hui un nombre grandissant d’entre eux se désintéressent totalement de la religion.

[( « Il y a une telle défiance vis-à-vis des dirigeants de la République islamique, que toutes les crises auxquelles est confronté le pays sont, selon une majorité de la population, le fruit de la politique des ayatollahs dans la région.  »)]

Ce désenchantement se perçoit aussi dans la vision qu’a le peuple de sa situation au plan international. En France, tout le monde se dit que Donald Trump a fait une énorme erreur en se retirant de l’accord sur le nucléaire, jetant ainsi la région dans l’inconnu le plus total. Mais lorsqu’on demande aux Iraniens ce qu’ils pensent de cette situation, ils vous répondent : « au moins, le président américain pense àsa population. Tout ce qui nous arrive ici, c’est àcause des mollahs  ». Il y a une telle défiance vis-à-vis des dirigeants de la République islamique, que toutes les crises auxquelles est confronté le pays sont, selon une majorité de la population, le fruit de la politique des ayatollahs dans la région.

Revue des Deux Mondes – Cet échec n’induit pas pour autant une volonté de révolution…

Armin Arefi – Plusieurs facteurs expliquent le rejet de cette option. Le premier d’entre eux est que la révolution a déjàeu lieu en 1979. Menée par les parents de cette nouvelle génération, elle les a conduit dans une situation pire encore. Le deuxième facteur est la guerre Iran-Irak, qui a profondément marqué les esprits en Iran. Ce conflit, déclenché par Saddam Hussein et soutenu par le monde entier, a consolidé la République islamique qui en a profité pour se débarrasser de ses opposants àl’intérieur du pays. Ces huit ans de guerre, ces missiles sur Téhéran, ces armes chimiques et ces dizaines de milliers de morts ont laissé des traces indélébiles chez les Iraniens, et notamment la certitude de ne pas vouloir revivre ce chaos.

[( « La société iranienne a surtout la volonté d’avancer, de réformer, d’évoluer. Tout l’enjeu est de savoir si les dirigeants de la République islamique y sont prêts.  »)]

Le dernier facteur est ce sentiment du « pas envie de mourir pour rien  », avec le souvenir encore très présent du soulèvement postélectoral de 2009, réprimé dans le sang. Le régime avait trouvé le moyen de frauder pour garder au pouvoir le conservateur Mahmoud Ahmadinejad. Le mouvement vert, en réaction àl’annonce des résultats de l’élection, était une contestation qui n’était pas dirigée contre le régime, mais contre le fait que le vote des citoyens, majoritairement en faveur du candidat réformateur Mir Hossein Moussavi, pourtant ancien Premier ministre de la République islamique, n’avait pas été respecté. Cette vague pacifique a pourtant été réprimée dans la violence, faisant au moins 150 morts.

La révolution n’est donc pas àl’ordre du jour. La société iranienne a surtout la volonté d’avancer, de réformer, d’évoluer. Tout l’enjeu est de savoir si les dirigeants de la République islamique y sont prêts. Dans les faits, même si on voit aujourd’hui moins de miliciens et de police des mœurs dans la rue, même si le foulard tombe et que les jeunes font ce que bon leur semble (soirées, dragues…), tout cela reste néanmoins des libertés de façade.

Revue des Deux Mondes – L’une des conséquences de la Révolution islamique est d’avoir provoqué plusieurs vagues d’émigration massive dans l’histoire moderne de l’Iran. Ces émigrés (plus de 5 millions aujourd’hui) nourrissent-ils l’espoir de retourner un jour en Iran ?

Armin Arefi – Avec l’absence totale de perspective àl’intérieur du pays, on assiste en ce moment àune nouvelle vague assez dramatique d’émigration. J’ai pu en être témoin sur place : au départ de Téhéran, les contrôleurs de l’aéroport vérifient bien si les passeports étrangers présentés ne sont pas des faux. Nombre de mes amis par exemple, constatant n’avoir aucune chance d’emploi, ne voient d’autre solution que de partir. Nous pouvons redouter que cette vague d’émigration devienne large. Des Iraniens ont récemment été aperçus àCalais pour tenter la traversée. Leur nombre pourrait devenir de plus en plus important.

[( « L’Iran demeure en perpétuel mouvement depuis 40 ans et la révolution.  »)]

L’heure n’est donc pas du tout àun retour en Iran. Elle a pu l’être dans une certaine mesure après la signature de l’accord sur le nucléaire, lorsque certains binationaux se sont dit que l’Iran s’ouvrait, que l’isolement allait cesser. Mais ils se sont rendus compte que la vie sur place reste difficile, au sens où elle n’a pas changé avec l’accord sur le nucléaire. Toutefois, l’Iran demeure en perpétuel mouvement depuis 40 ans et la révolution. Je dirais même que les Iraniens ont entamé leur long chemin vers la démocratie il y a cent ans et la révolution constitutionnelle de 1906.

[(Un printemps àTéhéran, la vraie vie en République islamique
Armin Arefi
Éd. Plon, février 2019)]