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Rwanda : La France et le génocide des Tutsis du Rwanda : devoir de mémoire et devoir de vérité

samedi 27 avril 2019, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/la-france-et-le-genocide-des-tutsis-du-rwanda-devoir-de-memoire-et-devoir-de-verite/

La France et le génocide des Tutsis du Rwanda : devoir de mémoire et devoir de vérité

par Valérie Toranian

8 avril 2019

La France a-t-elle une responsabilité et laquelle dans le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda en 1994 ? Du 7 avril au 17 juillet 1994, pendant cent jours, près d’un million de Tutsis étaient massacrés, éventrés, découpés, brulés vifs dans un carnage dont l’atrocité décrite par les rescapés a marqué nos mémoires au fer rouge.

[( « Depuis 25 ans, la polémique sur le rôle exact de la France durant le génocide fait rage et alimente une vive tension entre la France et le Rwanda.  »)]

Pendant cent jours, les milices hutus interahamwe, chauffées àblanc par les appels au massacre lancés depuis la tristement célèbre Radio des mille collines, ont fait disparaître hommes femmes et enfants tutsis. Village après village. Ce n’était pas la première fois. À intervalles réguliers, depuis l’indépendance du pays en 1962, des massacres avaient lieu contre les Tutsis. Cette fois-ci, en 1994, c’est l’organisation systématique de la disparition d’une population ethnique qui est mise en place. Dans les premières cinq semaines des massacres, on tue 1 000 Tutsi par heure environ, principalement àla machette.

Depuis 25 ans, la polémique sur le rôle exact de la France durant le génocide fait rage et alimente une vive tension entre la France et le Rwanda. Deux thèses s’affrontent. D’un côté, de nombreuses ONG, des associations de rescapés, des journalistes et certains militaires présents lors des opérations de l’Armée française accusent la France : elle aurait continué àsoutenir le pouvoir hutu en place pour contrecarrer l’influence anglo-saxonne dans la région des Grands lacs ; au plus fort des massacres elle aurait poursuivi la livraison d’armes au régime hutu ; elle aurait enfin permis, lors de l’opération humanitaire Turquoise, « l’exfiltration  » des génocidaires hutu.

[( « Pour Hubert Védrine, qui était Secrétaire Général du président Mitterrand, la France voulait préserver la stabilité dans la région.  »)]

Face àces accusations, l’État-major français et les responsables politiques de l’époque nient farouchement toute responsabilité de la France dans le génocide. Pour Hubert Védrine, qui était Secrétaire général du président Mitterrand, la France voulait préserver la stabilité dans la région. Mais elle a aussi Å“uvré pour un compromis politique entre hutus et tutsis. « Cela a débouché sur les accords d’Arusha àl’été 1993 (…) les autorités ont cru àl’époque avoir stoppé l’engrenage de la violence  », explique-t-il.

Une fois les forces françaises retirées, l’attentat contre l’avion du président rwandais le 6 avril 1994, servira de déclencheur àl’extermination des Hutus. Quant àl’opération Turquoise, l’amiral Lanxade rappelle avec force que cette initiative sous égide de l’ONU « a permis de stopper les massacres  ». Et que « les attaques menées vingt-cinq ans après contre la France et son armée sont donc tout àla fois incompréhensibles et gravement injustes  ».

[( « Ne peut-on pas évoquer une “passivité†, une inaction de la chaine de commandement qui, àun certain point, se transforme en aveuglement criminel ?  »)]

Bien sà»r, personne de sensé n’accuse la France d’avoir ourdi, avec le régime hutu, un projet d’extermination des Tutsis. Mais le soutien de la France au régime en place, la crainte de la diplomatie française de voir les forces du FPR de Paul Kagamé (composées de tutsis réfugiés en Ouganda) créer une guerre civile àl’intérieur du pays, a peut-être, au minimum, était àl’origine de certaines erreurs de jugement. Ne peut-on pas évoquer une « passivité  », une inaction de la chaine de commandement qui, àun certain point, se transforme en aveuglement criminel ? Cette inaction est-elle passible du tribunal ? Signe-t-elle la « faute  » de la France ? Pénalement, peut-être pas. Mais la faute morale, elle, existe. C’est tout l’enjeu de ce passé qui ne passe pas pour les survivants tutsis qui réclament la vérité.

Le président Macron avait 16 ans au moment du génocide. Il n’est lié àaucune des personnalités politiques responsables àl’époque : François Mitterrand, président de la République, Édouard Balladur, premier Ministre de cohabitation, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères et l’amiral Lanxade, chef de l’État-major.

Il souhaite écrire une nouvelle page des relations entre le Rwanda et la France et il a raison. Beaucoup espéraient qu’il soit présent àKigali pour la commémoration du 25e anniversaire du génocide. Qu’il prononce des paroles de réconciliation et fasse amende honorable sur le rôle de la France durant cette période trouble. Sur les traces d’un Nicolas Sarkozy qui déclarait en 2010, que la France avait commis de « graves erreurs d’appréciation, une forme d’aveuglement  » sur la question du génocide au Rwanda, tout en refusant toute demande de pardon.

[( « Emmanuel Macron a annoncé la mise en place d’une commission d’historiens chargée d’enquêter sur les archives documentant le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994.  »)]

Emmanuel Macron, qui n’est pas franchement aimé par la hiérarchie militaire depuis la démission du général Pierre de Villiers chef d’État-major des armées en 2017, n’avait pas envie de crisper davantage ses relations avec les forces armées. Nul besoin d’alimenter un nouveau front. Mais dans cette affaire rwandaise, l’armée française n’est pas d’un seul bloc. Les témoignages qui font état pour le moins d’une négligence de la chaine de commandement existent. Et le président doit également en tenir compte.

Emmanuel Macron ne s’est pas rendu àKigali mais il a pris une décision importante. Il a annoncé la mise en place d’une commission d’historiens chargée d’enquêter sur les archives documentant le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. À peine existe-t-elle que cette commission est déjàl’objet d’une polémique : deux historiens spécialistes du génocide des Tutsis en auraient été écartés. Apparemment l’Elysée a fait le choix « pour s’extraire des clivages  » de ne retenir aucun spécialiste de la région ; une façon d’écarter certaines voix qui « chargent  » la France, accusent certains.

[( « L’Élysée a décidé d’accréditer au secret-défense les chercheurs retenus dans la commission. C’est un fait rare qui mérite d’être souligné.  »)]

Présidée par l’historien Vincent Duclert, qui fut chargé de la mission Génocides mise en place par l’État entre 2015 et 2018, cette commission porte une lourde responsabilité. Elle devra être jugée sur ses résultats. On l’imagine mal mettre en jeu sa crédibilité scientifique en « protégeant  » les responsables français de l’époque. Elle ne doit être ni àcharge ni àdécharge. Elle a le privilège d’avoir accès aux archives, àtoutes les archives, y compris celles de la DGSE, cruciales, ainsi qu’àcelles qui étaient encore classifiées ( les « archives Mitterrand  »), frappées du « secret défense  ». L’Élysée, pour contourner cet obstacle, a décidé d’accréditer au secret-défense les chercheurs retenus dans la commission. C’est un fait rare qui mérite d’être souligné.

Emmanuel Macron a également promis un renforcement des moyens policiers et du pôle génocide du tribunal de Paris afin de poursuivre les éventuels génocidaires réfugiés en France. C’était une demande importante des associations de survivants et des autorités de Kigali. Trois personnes seulement ont été jugées, alors qu’une trentaine de procédures sont ouvertes, certaines depuis plus de quinze ans.

[( « Terre de douleur il y a vingt cinq ans, le Rwanda est devenu une véritable puissance économique régionale.  »)]

« Il est impossible de comprendre pleinement la solitude et la colère des survivants, et pourtant, toujours et encore, nous leur demandons de faire les sacrifices nécessaires pour permettre la renaissance de notre nation. Les émotions doivent être enfermées dans une boîte  », a dit Paul Kagamé àses concitoyens, lors des commémorations du génocide àKigali dimanche 7 avril.

Paul Kagamé est àla tête d’un petit miracle. Terre de douleur il y a vingt cinq ans, le Rwanda est devenu une véritable puissance économique régionale dont les résultats font pâlir d’envie nombre de ses voisins. Les Rwandais et les Rwandaises (le Rwanda est le pays qui compte le plus grand nombre de députés femmes) se sont jetés de toutes leurs forces dans la bataille de la prospérité. Même si cette prospérité est imparfaite, même si Paul Kagamé est un président autoritaire et critiquable àplus d’un titre, le redressement du pays force l’admiration.

Le président rwandais ne cesse de prêcher l’apaisement et la réconciliation. Il sait que les blessures du passé sont lentes àse refermer et promptes àse rouvrir. La France d’Emmanuel Macron, si elle décide sans faillir de s’astreindre au devoir de vérité, peut, àsa manière contribuer durablement àrefermer la « boite des émotions  ».