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L’islam, enjeu central des élections en Indonésie

samedi 20 avril 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/04/16/l-islam-enjeu-central-des-elections-en-indonesie_5450801_3210.html

L’islam, enjeu central des élections en Indonésie

Les thèmes islamo-conservateurs se sont imposés à tous les candidats, y compris au président sortant, Joko Widodo, tenant de la modération.

Par Bruno Philip
Djakarta, envoyé spécial

Publié aujourd’hui à 09h35, mis à jour à 10h56

L’islam indonésien de la tolérance est-il menacé par les poussées de l’intégrisme qui secouent le plus grand pays musulman de la planète ? Cette perspective fait frémir les modérés, alors que 193 millions d’électeurs sont convoqués aux urnes, mercredi 17 avril.

Une certitude s’impose : la voix des partisans de l’islam intégriste est de plus en plus forte, à l’image du niveau sonore des haut-parleurs des mosquées, qui ne cessent de gagner en intensité. La condamnation, en 2018 à Sumatra, d’une Sino-Indonésienne bouddhiste de 44 ans à deux ans de prison parce qu’elle avait osé protester contre le volume de l’appel à la prière en atteste. Et cela n’est que l’un des exemples d’une évolution vers la bigoterie d’une société indonésienne restée par ailleurs, dans son ensemble, un archipel de la modération.

La place de l’islam et son rôle dans la société va être, avec les questions de développement et de lutte contre la pauvreté, l’enjeu principal d’un pays-continent à l’importance globale toujours plus forte : l’Indonésie pourrait devenir la quatrième économie mondiale d’ici un quart de siècle. Mercredi, il s’agit pour les votants de choisir non seulement l’un des deux candidats au scrutin présidentiel, mais aussi de se prononcer pour certains des 245 000 prétendants aux quelque 20 000 mandats de députés, de sénateurs, de gouverneurs et de maires, disséminés dans un archipel gigantesque de 17 000 îles – dont 8 000 sont habitées.

Lire aussi : Indonésie : à Sumatra, Prabowo Subianto électrise l’électorat musulman conservateur

Au niveau suprême, le scrutin met en lice deux candidats, le président sortant, Joko Widodo, 57 ans, alias « Jokowi », et son concurrent, Prabowo Subianto, 67 ans. Une élection qui a des airs de déjà-vu après celle de 2014, quand les deux hommes s’étaient déjà affrontés, l’actuel chef de l’Etat l’emportant avec 53 % des voix.

Jokowi, un passionné de heavy metal à la réputation d’« homme du peuple » acquise quand il était gouverneur de la capitale Djakarta, est soutenu par les libéraux et les minorités ethniques ou religieuses. Prabowo, ancien officier des forces spéciales au passé sulfureux en matière de droits de l’homme, est le héraut des intégristes et des conservateurs. S’il semble plus instrumentaliser la vague religieuse que partager les convictions des islamistes, son discours a une tonalité populo-nationaliste : « Les étrangers nous volent nos richesses », clame-t-il durant ses discours.

Jokowi, lui, ne cesse de jouer la modération et de prôner la solidarité. « L’Indonésie est un énorme pays et une grande nation comprenant des gens de race, de religion et de culture différents. Ensemble, nous devons continuer à sauvegarder notre diversité », s’est-il écrié samedi 13 avril, durant un meeting de masse à Djakarta.

« Polarisation croissante »

La campagne électorale aura cette fois-ci défini les contours d’une Indonésie coupée en deux, comme l’explique Gus Yahya Staquf, secrétaire général de la grande organisation islamique modérée Nahdlatul Ulama – ou « renaissance des oulémas », les théologiens –, qui regrouperait environ 90 millions de membres (sur les 266 millions d’Indonésiens, dont 87 % sont musulmans).
« Désormais, la situation est claire, explique ce théologien si farouchement opposé aux intégristes qu’il a accepté récemment d’aller à Jérusalem à l’invitation du Comité des juifs américains. La ligne de partage sépare le camp des conservateurs et des islamistes de celui des partisans de la tolérance et de l’inclusivité. On assiste à un phénomène de polarisation croissante entre ces deux camps. »

Le chercheur Akhmad Salal, qui poursuit un doctorat consacré aux questions juridiques dans l’islam et le judaïsme, partage cette inquiétude. Lui aussi, comme M. Staquf, défend les valeurs d’un « islam nusantara », ou « islam de l’archipel », adapté à la culture et à l’histoire de l’Indonésie et en opposition à l’influence rigoriste du wahhabisme et du salafisme venus d’Arabie saoudite : « Ce qui est inquiétant, redoute M. Salal, c’est que l’agenda des islamistes s’est imposé à tout le monde. Les deux candidats jouent à celui qui sera plus musulman que l’autre. » La preuve en est, estime le chercheur, la stratégie du « séculaire-libéral » Jokowi, qui a choisi comme candidat à la vice-présidence l’ouléma Ma’ruf Amin, un religieux conservateur.

La situation est en réalité plus paradoxale que cela : si Jokowi s’est allié à un ouléma pour espérer convaincre les pieux musulmans qu’il en est un aussi, Prabowo, lui, a choisi comme vice-président putatif un homme d’affaires au discours résolument moderne : Sandiaga Uno, 49 ans, figure charismatique jouissant d’un physique avantageux, s’attache à donner de lui l’image d’un musulman très pieux mais aussi celui d’un spécialiste avisé des questions économiques.

Pour l’instant, les sondages donnent Jokowi gagnant, avec au moins dix points d’avance. Sa victoire marquerait le nouveau succès d’un homme qui, même s’il fait des concessions aux religieux, reste tout de même le symbole d’une Indonésie multiethnique et pluriconfessionnelle (10 % de chrétiens, 2 % d’hindous, 1 % de bouddhistes, 1 % de confucéens…).

Le président sortant a cependant fort à faire avec la montée en puissance des intégristes : « Jokowi laisse se développer autour de lui un discours islamophobe »,accuse Slamat Marif, chef d’un groupe islamiste qui a organisé d’importantes manifestations anti-Jokowi à Djakarta en 2017. Sanglé dans une longue jubahimmaculée, l’homme est aussi membre du Front des défenseurs de l’islam, sorte de police religieuse parallèle devenue phénomène de masse, surtout à Djakarta, mais aussi dans de nombreuses villes de province où ils font un double travail de propagande et d’aide sociale.

Appropriation du punk

Pour cette figure connue d’un mouvement qui a débouché en 2017 sur l’incarcération du successeur de Jokowi au gouvernorat de Djakarta, le chrétien Basuki Purnama, condamné à deux ans de prison pour blasphème, « il y a, d’un côté, les partisans de l’islam et, de l’autre, ceux qui soutiennent les blasphémateurs ». Jokowi, allié et l’ami du gouverneur déchu, se retrouve ainsi accusé de collusion.

Au cours des vingt ans qui ont suivi la chute du dictateur Suharto (au pouvoir entre 1967 et 1998) et après les premières années de la période de s« reformasi » démocratique, le processus de réislamisation n’a cessé de s’affirmer dans des couches sociales toujours plus nombreuses. Dans une société historiquement marquée par le syncrétisme, les groupes islamistes ont réussi à s’approprier le courant musical et culturel punk : alors que se développe la mode de l’hijrah, (« exil« , en arabe), qui symbolise ici le « voyage intérieur » consistant pour le croyant égaré à revenir sur les chemins de la droiture, le groupe musical Punk Muslim est né.

« Le punk, au Royaume-Uni, était un mouvement de solidarité et de rébellion, explique le fondateur du groupe, Ahmad Zaki, qui avoue être proche des Frères musulmans. Nous en utilisons l’esprit pour ramener les jeunes sur la bonne voie et faciliter leur hijrah. Mais notre but ultime est de les convaincre de renoncer aux signes punk, comme les tatouages, et d’arrêter de jouer : la musique, ce n’est pas conforme à l’islam… »

Dans une vidéo du groupe visionné sur YouTube, que nous montre en souriant M. Zaki, on voit des guitaristes s’égosiller devant un public d’adolescents aux crânes rasés à l’iroquoise. En fin de morceau, ils hurlent : « Allahou akbar ! »

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