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Iran : Entretien avec Zahra Rahnavard

Monday 24 May 2010, by siawi2

Propos recueillis par Marie-Claude Decamps et Fereshteh Ghazi

“L’Iran, une immense prison”

Source : LE MONDE, 21.05.10

Foulard fleuri sous le tchador noir et sourire déterminé, la présence de Zahra Rahnavard sur les podiums électoraux, la main dans celle de son
mari, l’ex-premier ministre Mir Hossein Moussavi - du jamais-vu en Iran - avait été la première surprise de la campagne pour l’élection
présidentielle du 12 juin 2009. A ceux qui la critiquaient, elle répondait : “L’homme a besoin de la femme. Il faut deux ailes àl’oiseau pour voler...”
Depuis, M. Moussavi, l’un des candidats malheureux soutenus par les réformateurs, n’a cessé de contester la réélection du président Ahmadinejad,
prenant rapidement la tête du grand mouvement “vert” d’opposition. Et, de discours en manifestation de rue, Zahra Rahnavard a pris une place
croissante àses côtés.

Cette intellectuelle de 65 ans, artiste et féministe au caractère bien trempé qui fut la première femme recteur d’université après la révolution, partage
aujourd’hui, après un an de répression féroce, le “huis clos” de surveillance constante auquel son mari est assujetti.

A quelques jours de l’anniversaire de l’élection du 12 juin, elle a pourtant pris le risque de répondre àquelques questions du Monde, par
l’intermédiaire d’une journaliste iranienne. Ses réponses, pour des raisons de sécurité évidente, pour une femme àqui le pouvoir en place enjoint de
ne pas parler àla presse occidentale, n’abordent pas certains sujets trop sensibles. Mais elle témoigne de la force intacte d’un engagement.

Comment avez-vous passé tous ces mois, sous pression constante ?

Lorsque j’ai décidé d’être au côté de mon mari, pendant la campagne présidentielle, je savais que je me plaçais moi-même dans une position difficile, voire suicidaire. Je savais que tous les groupes intégristes qui sont très misogynes, et le gouvernement, concentreraient sur moi de violentes
attaques. La cause des femmes, je lui ai consacré trente ans de ma vie.
A mes idéaux de liberté, démocratie, état de droit, j’ai toujours associé celui de voir arriver la fin de la discrimination pour les femmes iraniennes.

Avant la révolution, j’étais aux Etats-Unis et je tenais déjàce discours dans d’innombrables débats. J’avais même écrit un livre sur le rôle de la
femme musulmane. Les intégristes l’ont attaqué, il n’a pu être publié en Iran.
Alors, tout naturellement, en mars 2009, j’ai publié un communiqué intitulé “Les Revendications féministes et les élections présidentielles”, pour
dire que les femmes ne doivent plus être l’objet de violence. Et je dois dire que ma présence dans cette campagne avait attiré l’attention de beaucoup
de jeunes Iraniens et de femmes. Mais ensuite, nous avons été victimes d’un coup d’Etat électoral et l’Iran s’est transformé en une immense prison.

Beaucoup de ceux qui se sont battus pour la liberté se sont retrouvés dans des centres de détention connus, comme Evin ou Kahrizak. Et cette fois,
les femmes ont été àégalité avec les hommes, pour les mauvais traitements, les tortures ou les exécutions fondées sur des accusations sans preuves.
Le pouvoir ne nous a pas fait arrêter, mon mari et moi, malgré sa politique de répression policière, il ne voulait pas, je crois, provoquer davantage le
peuple iranien. Mais il a utilisé d’autres moyens de pression. Ainsi, ils ont arrêté mon frère Chapour Kazemi, un ingénieur en électronique apolitique
qui a passé six mois en isolement total, soumis àdes pressions physiques et morales. Même son enfant a été arrêté pendant un mois. Ensuite, le
neveu de mon mari a été tué lors des manifestations de la célébration de l’Achoura.

Depuis, les médias gouvernementaux ont lancé contre moi et d’autres personnalités du mouvement “vert” une politique de “terreur morale” : on nous abreuve de calomnies et d’insultes. Mais mon mari, ainsi que M. Karoubi (ex-président du Parlement et figure du mouvement “vert”) et M. Khatami (ex-président de la République, réformateur) résistent àtout pour que les revendications du peuple iranien soient satisfaites.

Vous sentez-vous en danger ?

Après les élections, j’ai été attaquée physiquement, lors d’un rassemblement àl’université de Téhéran, par des personnes en civil qui m’ont arrosée
de gaz au poivre. Ensuite, lors des manifestations du 11 février, anniversaire de la révolution, les forces spéciales m’ont frappée avec une matraque
électrique. Depuis, j’ai mal àla tête et j’ai des problèmes de poumons. Mais je suis prête àce que l’on me tue si cela peut épargner tous ceux qui se
battent pour la liberté. Je suis prête au sacrifice, àla prison, àla torture, au nom de la liberté. Je n’ai pas peur, je suis croyante et je me sens protégée
par Dieu. Mais sachez que si ma famille devait être victime d’un problème grave, ou d’un complot, je l’affirme dès maintenant, c’est le régime qui en
serait responsable.

Comment qualifiez-vous le mouvement “vert” ?

C’est un mouvement qui s’est fait l’écho de revendications du peuple iranien qui remontent en fait àplus de cent ans, àla révolution constitutionnelle de 1906. Et l’élection présidentielle était l’occasion de les rappeler : liberté, état de droit, démocratie. Le mouvement “vert” ne souhaite pas la chute du régime, ce qu’il veut, c’est des réformes. Il vient de la société civile et se veut pacifique. J’insiste, pacifique, même si la partie adverse ne manque pas d’armes, et utilise la violence.

Ce mouvement s’exprime de diverses façons àtravers des réunions, des rassemblements de la société civile, il a même une expression que je dirais
littéraire et artistique. Toutes les composantes de la société en font partie : enseignants, ouvriers, sportifs, artistes, représentants de minorités
ethniques... Les femmes, qui représentent la moitié de la population, et les étudiants ont joué un rôle particulier et ont une place importante au sein
du mouvement.

Mon message aux femmes iraniennes, c’est de leur dire : "Progressez, élevez votre niveau de connaissances et d’études pour être enfin considérées
comme des citoyens àpart entière." Je milite pour ça, contre la polygamie, la violence et des décennies de discrimination. Les femmes iraniennes
n’ont pas le choix, elles doivent continuer le combat.

Votre mari a beaucoup évolué, de candidat discret àleader charismatique de l’opposition...

Moi, je l’ai toujours vu très décidé dans l’affirmation de ses idées, et très courageux pour les faire appliquer. Il ne renoncera pas facilement àson but.
S’il s’est lancé dans la campagne électorale, c’est parce qu’il trouvait la situation du pays délicate, voire dangereuse. Et s’il a continué après, c’est en
raison de son courage et de sa personnalité. Mais je veux souligner ànouveau qu’il n’est pas le seul responsable, il y a Karoubi, Khatami et beaucoup d’autres qui continuent la lutte pour la démocratie. Et je suis àleur côté.

Le pouvoir peut-il aujourd’hui vous écouter ?

Malheureusement, le pouvoir ne pense qu’au pouvoir et àmaintenir son autorité sur le pays. Pourtant, les revendications du mouvement “vert”
entrent toutes dans le cadre de la Constitution (fin de la censure, élections libres, liberté des partis politiques...). Nous demandons aussi àprésent la
libération des prisonniers politiques. Mais le pouvoir n’a pas écouté notre message. Pourtant, s’il le veut, il peut le faire àtout moment. Nous, nous
allons multiplier les actes commémoratifs pour l’anniversaire de l’élection présidentielle. Je pense que la victoire finale reviendra, un jour, au peuple.

Les intégristes s’en prennent aux statues iraniennes

Très connue pour ses talents de sculptrice, Zahra Rahnavard enseigne àl’université, àTéhéran. Un métier dont se méfient les fondamentalistes les
plus intégristes, et exercé par une femme de surcroît. Alors comment vit-elle cela au jour le jour ?

Aux pressions politiques s’ajoutent les pressions artistiques. “Dans les universités, vous savez, il est interdit d’étudier la statuaire féminine, alors on travaille surtout sur l’art abstrait. Sauf quand la mairie nous commande, par exemple, des statues pour décorer les parcs et les placespubliques”, répond-elle fataliste. Et puis, elle ajoute, préoccupée : "Il faut faire savoir qu’en Iran, les intégristes, qui veulent effacer toute trace
artistique du pays, sont en train de voler et de faire disparaître toutes les statues des lieux publics !“De fait, la presse iranienne, ces dernières semaines, s’est souvent fait l’écho de ces étranges”disparitions" d’objets d’art. Zahra Rahnavard est
elle-même l’auteure d’une statue allégorique de la “mère”, très connue, qu’elle qualifie “d’art abstrait figuratif” et qui orne une place célèbre de
Téhéran, la place Mohseni. Craint-elle pour son oeuvre ?

"Ils ont déjàessayé de s’en prendre àcette statue, explique-t-elle avec une pointe d’humour. Un jour, ils ont enroulé des cordes autour d’elle pour
la faire tomber, mais les gens du quartier, alertés, sont arrivés. Et pour les faire lâcher prise, ils ont menacé, si la statue disparaissait, de
rebaptiser la place Mohseni en... place Rahnavard !" Impensable dans le climat actuel. La statue est restée. Mais la mairie a tout de même fait jeter
un voile dessus.