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Au Soudan, le Conseil militaire de transition écrase dans le sang le mouvement démocratique

mardi 4 juin 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/06/04/au-soudan-le-conseil-militaire-de-transition-ecrase-dans-le-sang-le-mouvement-democratique_5471102_3212.html

Au Soudan, le Conseil militaire de transition écrase dans le sang le mouvement démocratique

Le « sit-in  » de Khartoum, épicentre de la contestation, a été démantelé et le général Al-Burhane a confirmé mardi àla télévision nationale que toutes les avancées des négociations avec l’opposition civile étaient considérées comme nulles.

Par Jean-Philippe Rémy

Publié aujourd’hui à06h06, mis àjour à06h44

Dans la nuit de Khartoum, ou àOmdourman, de l’autre côté du Nil, des pneus brà»lent, des barricades s’érigent, des quartiers s’encouragent àbloquer peu àpeu les activités, le chaos général menace, mardi 4 juin, jour d’Aïd-el-Fitr. La capitale soudanaise, au lieu de fêter la fin du ramadan, entre dans une phase de désobéissance civile, tandis que des milliers d’éléments armés sont déployés dans les rues. Ailleurs, au Soudan, d’autres villes se sont allumées, depuis la veille : Kassala, Gedaref, Port-Soudan ou encore Atbara, làoù tout a commencé, le 19 décembre, il y a presque six mois, lorsque des manifestations contre la vie chère ont donné naissance àune lame de fond qui a emporté le dictateur soudanais, Omar Al-Bachir, le 11 avril. Le plus dur, alors, semblait être fait. Ce n’était qu’un début.

Au cours des dernières heures, un espoir est mort : celui de voir émerger sous peu une transition démocratique négociée entre civils et militaires. Le mouvement de bascule a débuté àl’aube, lundi, avec l’intervention de forces de sécurité venues àbord d’une longue cohorte de pick-up et de camions pour démanteler le « sit-in  », ce laboratoire du Soudan démocratique installé devant le quartier général de l’armée.

Plus tard, les responsables du Conseil militaire de transition (TMC), au pouvoir depuis le 11 avril, affirmeront que ces hommes en uniforme étaient en train de poursuivre des délinquants installés dans une zone contiguë du sit-in, baptisée Colombie, et où circule un peu de drogue. Il s’agit bien entendu d’un prétexte ou, compte tenu du nombre de morts décomptés àla fin de cette journée (plus de trente), d’une insulte.

Plus tard, aux premières heures de mardi, le général Abdel Fattah Al-Burhane, qui préside le TMC, a tombé le masque, confirmant àla télévision nationale que toutes les avancées des négociations avec l’opposition civile étaient considérées comme nulles (concernant la transmission du pouvoir et l’organisation d’une transition de trois ans), remplacées par des élections mises en place dans les neuf prochains mois.

« Chaos  »

C’est une façon de mettre un terme àtoute la philosophie du processus qui avait prévalu depuis qu’en avril, une foule s’était massée devant le quartier général de l’armée et avait obtenu la protection d’éléments de la galaxie militaire face aux services de sécurité. Des responsables du mouvement civil avaient alors reçu des garanties de généraux qu’ils les appuieraient pour faire tomber le pouvoir d’Omar Al-Bachir, àcommencer par le général Mohammed Hamdan Daglo « Hemetti  », et ses redoutées Forces de soutien rapide (RSF), qui allaient se déployer dans Khartoum pour, selon leur chef, protéger la capitale du « chaos  ». En réalité pour y préparer le coup d’après.
En face, les civils réunis dans la coalition des Forces pour la liberté et le changement (FFC) avaient leurs divisions, mais espéraient poursuivre les négociations avec le TMC afin d’aboutir àun accord sur une transition capable de sortir le Soudan de sa triangulation destructrice : militaires, islamistes, affairistes. Le sit-in, dans ce cadre, était le théâtre de cette intention. Son opération de destruction a fermé la parenthèse. Il n’y a plus de négociations, plus de concertation, mais une spirale de violence àl’œuvre.

Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour tant détruire. Quand les hommes en uniformes ont sauté de leurs véhicules, au petit matin, leur objectif était net comme un coup de crosse de Kalashnikov : non seulement disperser les participants, mais aussi instiller la peur de recommencer. La brutalité a donc été débridée. Les éléments de la Force de soutien rapide (RSF) étaient àla manÅ“uvre, ainsi que des hommes de la Réserve centrale de la police, une unité impliquée dans la répression des manifestations qui avait disparu des rues depuis le renversement du président Al-Bachir, et qui vient de réapparaître ces derniers jours.

Récits terrifiants

Ils ont détruit les scènes où se produisait chaque soir le grand bouillonnement démocratique, pillé ce qui pouvait l’être, et mis le feu aux grandes tentes de cette foire de la démocratie, avec ses « exposants  », organisations professionnelles, comités de quartiers, des mouvements de femmes, d’avocats, d’ingénieurs et même des délégations de groupes armés qui espéraient voir enfin s’imposer la paix au Soudan.

Une source d’un quartier situé au sud du rassemblement décrit comment ceux de sa barricade ont vu surgir des fuyards qui avaient réussi àéchapper au piège du sit-in, quelques heures plus tôt. Certains avaient perdu leurs chaussures et avaient les pieds en sang. Ils faisaient des récits terrifiants, que les rares vidéos tournées pendant l’attaque corroborent. Mardi matin, on recensait 35 morts, et plusieurs centaines de blessés, un chiffre destiné àaugmenter.

Dans les tentes, selon des témoins qui ont réussi àfuir la scène désormais bouclée par les RSF, il se pourrait même que des hommes et des femmes ensommeillés aient péri brà»lés vifs. Des tirs ont aussi tué ou chassé les jeunes gens qui devaient assurer la « sécurité  » du sit-in mais n’avaient jamais été armés.

Depuis le début des manifestations, les organisateurs avaient veillé àéviter le piège de la violence. Cette fois, tout est changé. Dans certains quartiers, les unités de l’armée régulière (les Forces armées soudanaises, ou SAF) ont été contraintes de regarder en spectateurs impuissants le déchaînement de violence. Certaines de ces unités ont été désarmées récemment pour éviter qu’elles prennent le parti des manifestants. Les soldats et les officiers de rang intermédiaire avaient pris leur défense lorsque ces derniers avaient réussi àatteindre l’esplanade devant le quartier général des forces armées, le 6 avril.

Les jours prochains permettront de déterminer si le TMC a réussi àimposer sa volonté àl’ensemble des diverses unités des SAF, mais aussi aux milices des services de renseignement et àd’autres formations proches du mouvement d’Omar Al-Bachir, le Parti du congrès national (NCP). Si tel est le cas, le mouvement en cours peut se résumer àune restauration de l’ordre ancien, avec un simple changement àla tête du pays.

Cette tentative peut se heurter àdeux obstacles : les rivalités internes entre forces portant les armes (y compris au sein de l’armée), et la volonté du mouvement civil de poursuivre ce qu’Omar Al-Digeir, le chef du Parti soudanais du congrès (SCP) a qualifié, dans la nuit, de « nouvel épisode de la révolution du peuple soudanais, que j’appelle Gloire des martyrs  ».

Plusieurs sources proches du mouvement de contestation évoquent une radicalisation en cours. « Avant le mois d’avril, certains quartiers s’étaient soulevés. Mais le sit-in a créé une unité encore plus forte au sein de la population, témoigne un manifestant àOmdourman. Sur les barricades, on trouve tout le monde, tous les âges sont là, les hommes, les femmes et les enfants. Même les imams appellent àla désobéissance civile.  »

Un responsable local impliqué dans le mouvement depuis son origine est encore plus clair : « On est en train de s’organiser. On repart àzéro mais cette fois, ça va être dur, très dur.  »