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France : Comment le terrorisme islamiste se nourrit du tiers-mondisme

mercredi 5 juin 2019, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/religion/comment-l-islamisme-se-nourrit-il-du-tiers-mondisme-20190604

Comment le terrorisme islamiste se nourrit du tiers-mondisme

Par Antoine Menusier

Mis àjour le 04/06/2019 à19:03 Publié le 04/06/2019 à10:48

FIGAROVOX/TRIBUNE - Antoine Menusier est l’auteur du Livre des indésirés, une histoire des Arabes en France. Il revient sur les motivations de Mohamed Hichem M., l’auteur présumé de l’attentat de Lyon du 24 mai. Selon lui, islamisme et tiers-mondisme puisent aux mêmes sources du ressentiment envers l’Occident.

« L’attentat est-ce par quoi je restaure mon honneur, il est la preuve que je n’ai pas vécu pour rien… » Des arguments inacceptables. L’enquête sur l’explosion d’un engin artisanal qui a blessé quatorze personnes le 24 mai àLyon, dressera le portrait psychique de Mohamed Hichem M. l’Algérien de 24 ans a avoué être l’auteur de ce forfait, ainsi qu’avoir prêté allégeance « en son for intérieur » àDaech, le groupe État islamique désormais clandestin. Le peu de connu àson sujet évoque le syndrome du « surmusulman », un concept au cÅ“ur de l’essai « Un furieux désir de sacrifice » (Seuil, 2016), du psychologue Fethi Benslama. Soit, résumé àgros traits, un être habité par une « humilité de l’humilié », disposé àla haine, le contraire de l’« humilité de l’humble », caractérisée par la disposition àla bienveillance et escomptée de tout croyant. Sauf qu’ici, l’auteur présumé de l’explosion n’a manifestement pas voulu perdre la vie dans sa tentative apparente de l’ôter àd’autres.

[( Tiers-mondisme : un terme qui établit la permanence de l’« injustice » et de l’« humiliation » du Nord envers le Sud.)]

Le visa étudiant que lui a refusé la France, indépendamment des actes et intentions de ce jeune homme intéressé par l’informatique, réunit les ingrédients du « cas de figure » permettant au tiers-mondisme de déployer ses arguments favoris. « Tiers-mondisme », non pas pour faire un mot facile sur le dos de peuples devenus légitimement indépendants, mais parce qu’on retrouve là, ce qui, pour l’actuel courant décolonial et malgré les indépendances acquises, établit la permanence de l’« injustice » et de l’« humiliation » du Nord envers le Sud, en particulier de la France àl’égard de ressortissants originaires de ce qu’on nommait ordinairement naguère le tiers-monde. Le « visa refusé », alors que le tort fait autrefois par la France coloniale exigerait qu’il soit délivré àtout sans-papiers, est, suivant cette logique réparatrice et pénitente, une mesure aussi injuste que les nombreux obstacles mis en travers de l’étranger devant revenir cent fois avant l’aube prendre sa place dans d’interminables queues pour l’obtention d’un permis de séjour en préfecture.

Il se trouve que les termes d’injustice et d’humiliation, le premier le plus souvent au pluriel, sont parmi les favoris de la propagande islamiste, aussi bien politique que djihadiste - « armée », disait-on dans les années 1990. S’il leur est arrivé de se détester mais aussi de faire cause commune àl’occasion, nationalistes et islamistes, laïques et religieux pour aller très vite, binarité ayant longtemps prévalu au sein du « monde arabe », puisent aux mêmes sources du ressentiment : la colonisation, la dépossession, l’exploitation, hier et maintenant.

Le discours islamiste amplifie le ressentiment en l’associant àun enjeu civilisationnel, dont les protagonistes sont l’islam et l’Occident ou l’islam et la chrétienté. Cette idéologie n’est sà»rement pas que victimaire ou défensive, qui glorifie les époques de conquêtes, l’andalouse étant perçue comme la plus belle. Dans quelque conférence diffusée sur le Web, un prédicateur affirmait qu’au premier siècle de l’hégire, des chefs militaires musulmans sur leur lancée, souhaitaient, après la péninsule ibérique, s’emparer de Rome pour réaliser un prétendu rêve du prophète Mahomet, leur hiérarchie s’étant toutefois opposée àce plan jugé déraisonnable.

Si la grande histoire civilisationnelle et religieuse nourrit la pensée islamiste, celle-ci, par conviction ou par calcul, cherche àmobiliser des affects àla fois plus contemporains et plus politiques, empruntant, donc, au répertoire tiers-mondiste. En témoignent les propos recueillis par le journaliste Wassim Nasr de France 24 auprès de l’un des cadres d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), l’Algérien Abou Obeida Youssef al-Annabi. Ce dernier, informait la chaîne fin mai, fustige la France d’« ancienne puissance », qui « pille » les ressources du Sahel, un narratif censé séduire au-delàdes cercles religieux.

[( « En résumé, la France a détruit la structure sociale des communautés qu’elle a colonisées. »
Abdelmalek Droukdel, ched d’AQMI)]

Dans un registre semblable, le chef d’AQMI, Abdelmalek Droukdel, un Algérien également, cité en aoà»t 2017 par le journal en ligne « Middle East Eye » rapportant des propos de l’émir àla revue djihadiste « Inspire », déclarait : « La France est venue pour effacer l’identité des musulmans, leur voler leur passé, leur histoire, leur héritage culturel, changer leur religion, leur langue, leur culture. En résumé, la France a détruit la structure sociale des communautés qu’elle a colonisées. » Aucune bondieuserie dans ces lignes, mais un positionnement anti-impérialiste qu’approuveraient en Europe nombre d’intellectuels et militants faisant àl’Occident un constant procès en prédations ou tueries par procuration.

Oui, l’islamisme, un mouvement d’essence fondamentaliste et révolutionnaire, apparu dans la première moitié du XXe siècle, doctrinalement porté par les Frères musulmans àleur création en 1928, est ou se présente comme un tiers-mondisme et un anti-impérialisme : thèmes chers au gauchisme comme àcertains libéraux, soucieux de progrès par la voie du libre-échange. Dans les années 1970 avec l’Iran khomeyniste, la décennie suivante avec sa percée chez les sunnites, l’islamisme s’est accordé les faveurs d’universitaires français, qui lui trouvèrent une légitimité, parce que cette idéologie portait soi-disant en elle un parachèvement politico-culturel de la décolonisation. Pour les islamistes du Front Islamique du Salut, le FIS algérien, maoïste sur les bords, la victoire de 1962, les années passant, sentait un peu trop le Ricard. Il fallait couper ce qu’il restait des lignes d’approvisionnement occidentales, singulièrement françaises.

Des intellectuels en France ont voulu voir àl’époque dans l’ascension du FIS la même « fonction » que celle remplie par l’Église catholique en Pologne communiste finissante : une fonction tout àla fois de libération et de réappropriation culturelle. Curieux rapprochement : c’est au soviétisme liberticide qu’il aurait fallu comparer l’islamisme du FIS, bien plus qu’àl’ouvriérisme catholique de Solidarnosc, ouvert àl’Occident et aux libertés - àvaleurs constantes, la comparaison tiendrait davantage àprésent avec la formation nationale-catholique au pouvoir en Pologne, dont l’acronyme PIS signifie Parti Droit et Justice, dénomination quasi mot pour mot de partis islamistes plus ou moins disposés au pluralisme.

[( La deuxième génération de l’immigration maghrébine aura tendance àvoir dans l’évocation de l’islamisme, par la gauche laïque ou la droite nationaliste, une entreprise « islamophobe ».)]

Aujourd’hui, le terme d’islamisme, dans son acception politique, fait paradoxalement peu débat. Parce qu’il comporte des enjeux sécuritaires, il gêne. En France, la deuxième génération de l’immigration maghrébine, du moins son expression militante, charnière en termes de transmission des récits, ne l’aime pas. Il la met mal àl’aise. Elle aura tendance àvoir dans son évocation, par la gauche laïque ou la droite nationaliste, l’une et l’autre ne poursuivant en principe pas les mêmes buts, une entreprise « islamophobe » visant àréduire les « droits » des musulmans, voire àles persécuter. Globalement, pour elle qui se sent en danger, le péril prioritaire àcombattre sous nos latitudes est l’islamophobie. Effrayée par les retombées d’attentats djihadistes qui lui font horreur, elle rechigne àinterroger les mécanismes psychologiques, idéologiques et culturels qui peuvent les motiver, au prétexte, bien souvent, que cela donnerait des gages aux islamophobes.

Née de l’anticolonialisme, cette génération préfère adhérer àdes causes d’apparence moderne entretenant sa vigilance face au « colon fantôme ». Ainsi l’intéresse la thématique intersectionnelle posant des équivalences improbables, tels qu’homosexualité et voilement, un créneau entre autres occupé par le softpower médiatique qatari d’inspiration frériste. Elle se joint àla critique des contradictions de l’Occident, qui par exemple fait affaires avec l’Arabie Saoudite « bourreau » des Yéménites et berceau du salafisme, le quiétiste (non violent) comme le djihadiste (violent), les Occidentaux étant une fois de plus les artisans de leurs propres déboires, comprend-on.

La deuxième génération de l’immigration maghrébine n’est cependant pas dupe des appels du pied des chefs d’AQMI. Si elle continue de dire du mal du « néocolonialisme », elle a dans l’ensemble approuvé l’opération militaire lancée par la France en 2014 au Sahel pour neutraliser les poches djihadistes pouvant essaimer loin àla ronde.

[( La religion ne doit plus pouvoir faire office de cliquet àl’action violente.)]

Dernièrement, tout un pan de cette deuxième génération, secouée, interpellée, comme tout le monde, par le terrorisme islamiste, s’est détaché de son monolithe, refusant le déni ou la minimisation, non de l’horreur, mais de phénomènes. Il reste paradoxalement peu relayé par certains médias de la « deuxième gauche » anticolonialiste, engagée peu ou prou dans un multiculturalisme qui reconnaît des « minorités discriminées » comme jadis des « peuples opprimés », qui craint de « stigmatiser les musulmans », quand c’est au contraire un pluralisme, une démocratisation, une maturité, une prise de risque, en somme un début de normalisation qu’il s’agit de décrire, chez les « minoritaires » mêmes. Sur le plan de la foi, l’urgence - de nouveaux clercs de l’islam s’y attellent, de plus anciens aussi - est de découpler, autant que possible, l’appartenance religieuse des passions de la géopolitique, des tourments de l’Histoire, des tracas du quotidien. La religion ne doit plus pouvoir faire office de cliquet àl’action violente.

Antoine Menusier est journaliste indépendant, correspondant àParis de journaux suisses, et ancien rédacteur en chef du Bondy Blog. Il a publié en janvier Le Livre des indésirés, une histoire des Arabes en France, aux éditions du Cerf.

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