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Afrique : Au Sahel, l’engrenage des conflits communautaires et le poison djihadiste

lundi 17 juin 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/14/au-sahel-l-engrenage-des-conflits-communautaires-et-le-poison-djihadiste_5476238_3210.html

Au Sahel, l’engrenage des conflits communautaires et le poison djihadiste

Par Cyril Bensimon , Morgane Le Cam et Sophie Douce

REPORTAGE

Publié le 14 juin 2019 à 12h46, mis à jour à 15h35

Les islamistes armés ont élargi leur ancrage dans le centre du Mali et au Burkina Faso et exacerbé les violences entre communautés, fondées sur des litiges fonciers ancestraux. Les attaques djihadistes et celles des milices d’autodéfense gangrènent les deux pays.

Aucune scène de crime n’a été balisée. La trace de sang, nettoyée à la va-vite, a laissé une large marque blanche sur le sol de la case. A l’extérieur, une dizaine de douilles de différents calibres jonchent encore le sol sableux d’Heremakono. Treize habitants ont été tués dans ce village peul de la région de Ségou, le 13 mai, dans le centre du Mali.

« Vers 7 heures du matin, un groupe de dozos a attaqué le village. Trois hommes sont entrés chez moi. Je me suis caché sous mon lit. Ils ont mis le feu. Je ne pouvais plus respirer, je suis tombé dans le coma », raconte Brahima Sidibé (son nom a été changé), un vieil homme au visage brûlé, la chair encore à vif par endroits. De sa maison, il ne reste que quatre murs et un épais matelas de cendres.

Il témoigne lors d’une grande réunion organisée, le 18 mai, par le préfet de la ville voisine de Niono, pour accueillir la division des droits de l’homme et de la protection de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), venue enquêter sur l’attaque.

« Chercher la vérité »

« Nous sommes là pour documenter ces incidents et chercher la vérité, parce qu’il faut bien que quelqu’un fasse ce travail », annonce Christian Lumbala, le responsable des investigations. Au fond de la salle, une vingtaine de dozos, une confrérie de chasseurs traditionnels dogon, dont les membres sont supposés détenir les secrets de la faune, de la flore et des pouvoirs surnaturels, écoutent en silence. Puis quittent les lieux, sous le regard méfiant des Peuls assis aux premiers rangs.

Selon les Peuls, ce sont des chasseurs qui ont attaqué leur village. Cependant, « les tueurs n’appartiennent pas à la confrérie traditionnelle », précise un leader religieux. « Il faut que les autorités déterminent l’identité de ces groupes ! », ajoute-t-il en fixant le préfet et les agents de la Minusma. Dans l’assemblée, des larmes coulent sur les visages meurtris. Les dozos multiplient eux aussi les appels au secours.

« L’Etat doit renforcer la sécurité, car cette situation crée des problèmes entre nous et les Peuls », alerte un dozo. Il clame l’innocence des siens : « Nos vêtements, n’importe qui peut les acheter au marché ! Des gens s’habillent comme nous pour commettre des bêtises. Un chasseur qui tire sur autre chose que du gibier n’est pas un chasseur ! » A l’instar des Peuls, confondus avec les djihadistes ou accusés d’être les complices de ces derniers, les dozos estiment êtres victimes d’un amalgame qui les assimilerait à des miliciens tueurs.

Les civils dogon sont, eux aussi, victimes d’attaques de la part de groupes armés peuls. Le massacre du village dogon de Sobame Da, dans la nuit du 9 au 10 juin, au cours duquel au moins trente-cinq habitants ont été tués, selon un bilan provisoire, l’a rappelé. Si les autorités maliennes privilégient la piste terroriste, le mode opératoire, similaire à celui des groupes d’auto­défense sévissant dans la région, entretient le doute sur l’identité des auteurs de cette énième tuerie perpétrée au centre du Mali.

Faible pression militaire

Dans cette partie du pays, les conflits opposant des groupes armés, tantôt peuls, tantôt bambaras et dogon, aux villageois désarmés de l’autre communauté, augmentent depuis 2015. Lorsque l’armée française et ses alliés sont intervenus, début 2013, pour chasser les groupes islamistes du nord du Mali, la région de Ségou était encore calme – du moins en apparence.

Les opérations étant concentrées dans le nord du Mali, les djihadistes ont alors profité de la faible pression militaire sur le centre du pays pour y engager leurs forces. Dans une stratégie d’ancrage local qui a déjà fait ses preuves dans le Nord avec certaines communautés touareg et arabes, ils ont cherché à recruter en priorité au sein de la population peule. Issu de cette communauté, le prédicateur Amadou Koufa est ainsi devenu le visage et la voix d’une insurrection islamiste qui a su tirer profit des frustrations et des ressentiments propres à la région.

Déclenchées sur fond de rivalités, de règlements de comptes familiaux et de litiges fonciers ancestraux, les violences intercommunautaires ont été exacerbées par la montée en puissance des djihadistes. Avec la prolifération des armes de guerre en provenance du Nord, les affrontements sont devenus plus meurtriers, accélérant la dégradation des relations entre voisins.
La plupart des agents de l’Etat, souvent perçus par la population comme des prédateurs économiques, ont fui pour échapper aux assassinats ciblés commis par les islamistes. Les tentatives de rétablir l’administration ont échoué, et la présence de l’Etat continue de reculer au nord et au centre.

Maigres espoirs dans la justice

Selon deux rapports des Nations unies, datés du 26 mars et du 31 mai, seuls 34 % des administrateurs civils de ces zones étaient encore à leur poste en décembre 2018. Ils n’étaient plus que 31 %, fin mai. Au fur et à mesure de l’affaiblis­sement du pouvoir central s’est propagé un sentiment d’impunité. Le centre du Mali est entré dans une spirale de violences : depuis 2016, plus de 3 500 personnes y ont été tuées, selon l’ONG Acled.

Face à l’insécurité galopante et dans un contexte où règne la plus grande confusion entre actes terroristes, affrontements intercommunautaires et attaques de milices, les autorités maliennes sont dépassées. Les maigres espoirs que placent dans la justice les parents de victimes et les survivants sont le plus souvent déçus.

« Après l’attaque d’Heremakono, aucun dossier judiciaire n’a été formellement ouvert, déplore un observateur étranger. Il n’y a pas eu d’enquête approfondie, seules quelques notes prises sur un carnet. Or, on parle quand même de treize personnes tuées ! L’Etat est dans le déni : il banalise la ­situation au détriment des populations. »

Un peu plus d’un mois avant le drame ­d’Heremakono, le 23 mars, dans la même région, un massacre avait frappé le village d’Ogossagou. Plus de 167 habitants peuls y ont été tués, sur la base de leur appartenance communautaire, par des hommes identifiés par la ­Minusma comme des dozos, accompagnés de miliciens et de civils. L’ampleur du drame a provoqué une onde de choc dans le pays.

Mais, au-delà de l’émoi exprimé par le pouvoir malien et hormis quelques remaniements gouvernementaux, rien n’a changé. Dans les deux mois qui ont suivi le massacre, au moins 145 personnes ont été tuées dans le centre du Mali au cours de plus d’une soixantaine d’incidents, selon Acled. Une liste macabre à laquelle s’est encore ajoutée la centaine de civils tués à Sobame Da, le 10 juin. « Le sang continue à couler, et cela ne choque plus personne. Nous sommes délaissés. Au lieu de désarmer les milices, les autorités les laissent faire. On ne fait que compter les morts, c’est inadmissible ! », s’insurge un responsable local de Tabital Pulaaku, l’association de défense des Peuls.

Manque d’équipement

A ces récriminations, l’armée malienne objecte son manque d’équipement, qui la réduirait à l’impuissance. « Dès que nous sommes informés d’une attaque, nous envoyons une patrouille. Mais ces bandits circulent rapidement, à moto, sur un territoire immense, beaucoup trop vaste pour les faibles moyens dont nous disposons », se désespère un soldat rencontré à Niono.

Depuis le premier assaut djihadiste dans le centre du pays, le 5 janvier 2015, qui avait ciblé le camp militaire de Nampala et au cours duquel une dizaine de militaires maliens avaient été tués, l’armée accumule défaites et pertes humaines. Débordés, les soldats déployés à Niono et dans d’autres localités de la région ont fini par s’associer à des volontaires dozos.

« En brousse, ils ne peuvent pas se déplacer sans nous. C’est nous qui savons où sont les terroristes et les bandits », se vante un chasseur, machette sur l’épaule. Cette alliance avec les autorités, fait remarquer un autre dozo, a pourtant des conséquences funestes pour la confrérie : « C’est parce que nous sommes avec l’Etat en brousse que les djihadistes nous tuent ! »

La puissante confrérie traditionnelle des chasseurs est divisée. L’assassinat d’un grand chef dozo, en octobre 2016, probablement par des sicaires d’Amadou Koufa, a provoqué la scission. « Certains chasseurs n’ont pas pardonné ce meurtre, ils se sont alors détournés de leur mission de protecteurs de la brousse pour se constituer en milices et lutter contre les djihadistes. Ils ont continué à se faire appeler ­“dozos” pour inspirer la peur, car les Maliens craignent ces chasseurs », explique un observateur. Ce sont ces groupes d’autodéfense armés qui sont régulièrement accusés d’exactions à l’encontre des Peuls. « L’Etat a perdu le contrôle de ces milices : il y en a des centaines ! Elles enrôlent les villageois, vivent dans des camps et s’entraînent au maniement des armes, poursuit la même source. C’est très inquiétant ! »

Alliances inattendues

A ces groupes armés se sont inévitablement greffés des profiteurs de guerre, appâtés par les butins de pillages. « Ce sont des bandits ! Ils nous tuent pour voler nos biens et nos animaux », dénonce un rescapé peul d’Heremakono. Le chef du village, tué lors de l’attaque du 13 mai, avait alerté les autorités des menaces pesant sur sa localité, dès la fin 2018. Pourtant, déplore un survivant, « personne n’a rien fait ! »

Outre le danger que représentent les milices, poursuit-il, « les Peuls ont les mêmes problèmes que les autres. Nous aussi, les djihadistes nous mettent à genoux et nous tuent ! » D’autant que sont apparues de nouvelles alliances, inattendues. A une soixantaine de kilomètres d’Heremakono, assure une personnalité locale, « les combattants d’Amadou Koufa ont signé un pacte de non-agression avec des chasseurs, fin 2017. Ces derniers ont accepté de ne pas dénoncer et de ne pas attaquer les djihadistes, en échange des mêmes garanties ».

Après le massacre d’Ogossagou, la commission nationale Désarmement démobilisation et réinsertion (DDR) du Mali a annoncé que toute arme portée sera confisquée. En attendant, les populations du centre du Mali fuient vers le sud. Dans les régions de Mopti et de Ségou, plus de 60 000 personnes ont déjà abandonné leur village pour se réfugier en ville, provoquant d’autres tensions entre les déplacés et les habitants, qui perçoivent ces nouveaux venus comme une source d’insécurité. Face à cette contagion, le pessimisme grandit. Le responsable local de l’association peule Tabital Pulaaku file une ultime métaphore : « Tous ces conflits, c’est comme un feu : il a été allumé ailleurs, mais il prend, petit à petit, tout autour. »

Tout autour et, notamment, de l’autre côté de la frontière. Au Burkina Faso, longtemps considéré comme un pôle de stabilité, le feu djihadiste puis la défiance intercommunautaire se sont étendus comme au Mali, mais à une vitesse bien supérieure. Le premier groupe islamiste armé local, Ansaroul Islam, apparu en 2016, recrute lui aussi largement – mais pas exclusivement – au sein de la communauté peule. Le profil de son fondateur, Ibrahim Malam Dicko, un imam peul qui a un temps combattu au côté des hommes d’Amadou Koufa, a suffi à créer l’amalgame.

« Le sentiment anti-peul s’est généralisé, explique Boureima Barry, du Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés. Les Peuls sont accusés d’avoir apporté le terrorisme dans le pays et d’en être les complices. » En réaction, comme au Mali, des milices dites « d’autodéfense » ont prospéré.

« Gardiens de la brousse »

Avec son long boubou traditionnel et son chapeau rouge, Rassam Kandé Naaba porte les attributs des grands chefs mossis, l’ethnie majoritaire au Burkina Faso. Son conseiller lui a remis une pile de documents : vingt nouvelles demandes d’adhésion à des koglweogo, des associations de groupes d’autodéfense villageois. « Nous sommes de plus en plus nombreux, nos membres sont présents partout sur le territoire ! », se félicite le chef devant son palais de la commune de Kombissiri, à 40 km de Ouagadougou, la capitale.

C’est ici qu’est née, en 2013, cette « initiative populaire » à l’origine destinée à assurer la sécurité des villageois, en palliant « la défaillance des autorités ». Souvent armés d’un fusil de chasse, reconnaissables à leur tenue ocre agrémentée d’amulettes, les koglweogo ou « gardiens de la brousse », en langue moré, se sont renforcés au point de défier aujourd’hui l’autorité de l’Etat.

« Nous combattons les voleurs et les braqueurs. Il n’y a pas de mystère, les gendarmes et les policiers luttent grâce à leurs armes et à leur uniforme. Nous aussi ! », défend Rassam Kandé Naaba. « Nos wigsé [« soldats »] attrapent les coupables, les punissent et les fouettent jusqu’à ce qu’ils avouent et soient jugés », précise Boukary Kaboré, le « chef d’état-major » de la milice, ancien colonel à la retraite, qui aime à se faire surnommer « le lion ».
Déjà critiqués pour les sévices que certains de leurs membres infligent aux délinquants présumés, les koglweogo sont désormais ­accusés de mener des exactions contre la communauté peule dans le nord du Burkina. « Faux !, rétorque M. Kaboré, mis à l’écart des interventions publiques par le mouvement à cause de ses prises de position jugées trop « radicales ». Il y a des dérapages, des règlements de comptes parfois, mais cela n’arriverait pas si le gouvernement nous donnait un cadre légal. »

Justiciers autoproclamés

Le Burkina Faso est en proie aux attaques de différents groupes djihadistes – le Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans, dirigé par le Touareg malien Iyad Ag Ghali, auquel s’est rattaché le groupe d’Amadou Koufa ; Ansaroul Islam ; et l’Etat islamique dans le Grand Sahara. Après la chute du président Blaise Compaoré, en 2014, et le coup d’Etat raté, mené en 2015 par la garde prétorienne du régime déchu, l’appareil sécuritaire du Burkina Faso avait été disloqué. Pour combler cette faiblesse, les nouvelles autorités avaient fait preuve de tolérance envers les « gardiens de la brousse », les intégrant même au dispositif de police de proximité en 2016.

Pour autant, l’action de ces justiciers autoproclamés dans le combat antiterroriste est controversée. Si beaucoup de Burkinabés se déclarent satisfaits de l’action des koglweogo dans la lutte contre le banditisme, plusieurs voix au sein de la société civile s’élèvent désormais pour réclamer le démantèlement des quelque 4 000 groupes armés que compterait le pays. Interrogée, une source au sein de la présidence balaye cette question d’un simple « ce n’est pas à l’ordre du jour ».

En laissant proliférer les milices, le pays a pourtant créé « un monstre », s’inquiète le politologue Thomas Ouedraogo, directeur du Centre pour la gouvernance démocratique (CGD). « Les koglweogo ont réussi à s’implanter et à gagner en légitimité aux yeux de la population, analyse-t-il. Pour le pouvoir, il n’est donc pas question de se les mettre à dos. Avec l’élection présidentielle de 2020 qui se profile, les ­désarmer va devenir de plus en plus difficile. »

Selon les termes d’un autre observateur, les koglweogo sont « une bombe à retardement », mais aussi des figures de la dégradation sécuritaire au Burkina, où les violences entre communautés ont pris une ampleur affolante depuis le début de l’année 2019. « L’insécurité est telle que personne n’est à l’abri », s’est alarmé le ministre de l’administration territoriale, de la décentralisation et de la cohésion sociale, Siméon Sawadogo, début avril, au lendemain d’affrontements à Arbinda, dans le nord du pays, qui ont fait au moins 62 morts. Le 9 juin, 19 personnes ont été tuées lors d’une nouvelle attaque.

Conflits entre agriculteurs et éleveurs

Trois mois plus tôt, les 1er et 2 janvier, à Yirgou dans le Centre-Nord, une « chasse aux Peuls » menée par des villageois et des membres présumés des koglweogo avait fait 49 victimes selon un bilan officiel, plus de 200 d’après des organisations de la société civile. A l’origine de ces violences, la même étincelle : l’assassinat d’un chef traditionnel par des « terroristes » déclenchant la colère de la population et une vendetta meurtrière contre les « coupables » désignés.

Au Sahel, les conflits entre agriculteurs et éleveurs, principalement peuls, suscitent régulièrement des flambées de violence, mais, avec la multiplication des actes de vengeance, la communauté peule – 8 % de la population et deuxième plus importante du Burkina Faso – se sent abandonnée.

« Il y a des localités où les Peuls se retrouvent pris en étau entre les militaires, les milices et les combattants islamistes, analyse l’expert Oumarou Paul Koalaga, du Réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel (2R3S). Les djihadistes instrumentalisent leurs frustrations pour les recruter, en surfant sur la fibre ethnique, avec un objectif clair : diviser la population pour mieux régner. »

Résultat, souligne l’ONG Human Rights Watch, dans un rapport publié en mars : « une augmentation dramatique et dangereuse des tensions » entre les Peuls – ciblés pour leur soutien supposé aux djihadistes – et les Mossis, les Foulsé et les Bella, que les islamistes perçoivent comme des indicateurs à la solde de l’Etat.

« Les Peuls ne savent plus à quel saint se vouer. S’ils continuent à être maltraités, ils chercheront un moyen de se protéger, et, là, ça peut devenir explosif », Boubakary Diallo, secrétaire général de l’Union nationale des rugga du Burkina

Avec plus de 400 morts enregistrés depuis 2015, les autorités redoutent un embrasement. Selon nos informations, des actes de représailles contre les populations peules se poursuivent dans la région du Centre-Nord, où plus de 30 000 déplacés ont fui leur village. « Ils ne savent plus à quel saint se vouer. S’ils continuent à être maltraités, ils chercheront un moyen de se protéger, et, là, ça peut devenir explosif », prévient Boubakary Diallo, secrétaire général de l’Union nationale des rugga du Burkina, une association de défense des droits des populations pastorales.

Comme un écho à ces sombres prédictions, le témoignage de cet homme, dont trois cousins « ont été tués par des militaires » en février, dans leur village situé près de la frontière malienne : « Je suis en colère et j’ai perdu confiance en la justice. Je suis prêt à me ranger du côté des djihadistes et à prendre les armes pour me défendre ! »

900 écoles fermées

Cinq mois après la « chasse aux Peuls » de ­Yirgou, aucun des 180 suspects – principalement « des membres d’un groupe d’auto­défense et des membres de l’ethnie mossie » –, identifiés par le procureur du tribunal de Kaya, Abdoul Kader Nagalo, n’a été arrêté. « L’insécurité empêche les agents de procéder aux interpellations : on craint des accro­chages, et les groupes armés guettent », justifie le magistrat. « Le manque de sanctions exemplaires constitue un grand danger, alerte, pour sa part, le chercheur Thomas Ouedraogo. Si rien n’est fait, les populations risquent de recourir encore plus à la violence pour se faire justice. »

Alors que le pays compte actuellement plus de 130 000 déplacés et près de 900 écoles fermées, plane le spectre d’un glissement vers un conflit interconfessionnel et d’une extension de la zone d’instabilité. Entre le 28 avril et le 26 mai, quatre attaques, non revendiquées, mais imputées aux groupes islamistes, ont visé des messes ou des processions chrétiennes pour la première fois.

Depuis janvier 2016, la capitale, Ouagadougou, a été visée par trois attentats djihadistes d’envergure, causant la mort d’une soixantaine de personnes. Si les opérations militaires, lancées dans le nord et l’est du pays ont permis de « neutraliser » des combattants islamistes, elles contribuent par ailleurs à déplacer la menace vers les Etats voisins : Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin…

En novembre, quelques jours avant d’être donné pour mort par les autorités françaises et maliennes, et avant de réapparaître dans une nouvelle vidéo, Amadou Koufa en avait appelé « aux Peuls, où qu’ils se trouvent : au Sénégal, au Mali, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Nigeria, au Ghana et au Cameroun ». Un message d’expansion de la lutte, portée par les frustrations locales, nourrie de la faiblesse des Etats et de leur violence. Une stratégie qu’avaient déployée, au début des années 2000, les pères fondateurs du djihad au Sahel, venus d’Algérie. Avec un succès certain.

Cyril Bensimon
Morgane Le Cam
Heremakono et Niono, au Mali, envoyée spéciale
Sophie Douce
Ouagadougou, correspondance