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Europe : L’extrémisme de droite d’aujourd’hui s’est forgé dans les Balkans durant les années 1990

lundi 8 juillet 2019, par siawi3

Source : http://www.slate.fr/story/178413/guerres-balkans-generation-terroristes-chretiens-extreme-droite?utm_source=ownpage&utm_medium=newsletter&utm_campaign=daily_20190708&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

L’extrémisme de droite d’aujourd’hui s’est forgé dans les Balkans durant les années 1990

Azeem Ibrahim, Hikmet Karcic et Foreign Policy

Traduit par Florence Delahoche

7 juillet 2019 à 17h00

Il n’y a eu personne pour arrêter les vétérans d’extrême droite radicalisés lorsqu’ils sont rentrés chez eux.

Photo : Les tours jumelles « Momo » et « Uzeir », au centre de Sarajevo, brûlent alors que de lourds bombardements et combats font rage dans la capitale bosniaque, le 8 juin 1992. | Georges Gobet / AFP

L’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique et la guerre civile qui s’en est suivie ont été un terreau fertile pour l’islamisme radical. Cela a également été le cas d’autres guerres, comme celles menées en Tchétchénie ou en Irak. Toutefois, il y a un conflit que l’on oublie souvent de mentionner, alors qu’il a eu une influence majeure sur l’extrémisme et le terrorisme dans le monde. Une grande partie de l’extrémisme de droite d’aujourd’hui s’est forgé dans les Balkans durant les années 1990, notamment durant la guerre de Bosnie.

Le côté musulman de l’histoire est bien connu. Les milices musulmanes bosniaques ont été rejointes par des milliers de volontaires étrangers. Parmi eux se trouvaient de nouvelles recrues venues d’Europe occidentale, mais aussi des vétérans du djihad mené en Afghanistan contre l’invasion soviétique des années 1980. Le savoir-faire militaire acquis par les volontaires étrangers lors de la guerre, les contacts forgés avec d’autres combattants du monde entier et la radicalisation générale du mouvement posèrent les fondations de réseaux entiers d’islamistes violents auxquels le monde est encore confronté aujourd’hui.

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Le noyau de nouvelles milices d’extrême droite

Cependant, cela n’a pas été propre au côté musulman du conflit. Des milliers de volontaires venus de toute l’Europe rejoignirent l’armée de la République serbe de Bosnie (orthodoxe) et l’armée bosniaco-croate (catholique). Le côté croate attira en particulier beaucoup de néonazis de toute l’Europe durant cette période. Cela était dû, en partie, à la décision du gouvernement national de Zagreb de reprendre comme emblèmes nationaux les symboles utilisés durant la Seconde Guerre mondiale par l’État indépendant de Croatie, régime fasciste à la solde du Troisième Reich.

À la fin de la guerre, à l’instar des volontaires musulmans, les combattants chrétiens retournèrent dans leurs pays, radicalisés et prêts à passer à l’action. Certains d’entre eux, au moins, ont constitué le noyau de nouvelles milices d’extrême droite qui, au fil du temps, sont devenues de puissantes forces politiques. L’un des exemples les plus notables est l’organisation grecque Aube dorée, dont certains des principaux membres sont connus pour avoir participé au massacre de Srebrenica en 1995 (qui a fait plus de 8.000 morts), contre la population bosniaque musulmane.

Aucun gouvernement d’Europe n’entreprit de mettre en place des programmes de déradicalisation.

Tout comme avec les volontaires musulmans, les gouvernements européens ont mis beaucoup de temps à comprendre la menace pour leur société que posait le retour dans leurs pays de ces vétérans radicalisés. En Grèce, à l’époque, beaucoup de personnes, y compris au sein du gouvernement, adulaient les Grecs qui avaient participé aux massacres, notamment dans certains cercles religieux et idéologiques. Il en fut de même dans de nombreux pays d’Europe de l’Est, notamment en Ukraine, en Roumanie et en Russie, ainsi que dans certains cercles d’Europe occidentale.

Bien entendu, aucun gouvernement d’Europe n’entreprit de mettre en place des programmes de déradicalisation et de réinsertion dans la vie civile des anciens combattants. La question ne fut même jamais à l’ordre du jour. De même, il n’y eut aucune comptabilité officielle des crimes commis par ces personnes alors qu’elles étaient à l’étranger. Au contraire, certains de ces combattants gagnèrent en retour une certaine notoriété et une plateforme politique pour l’avenir.

Tendance générale vers des attitudes génocidaires

Cet échec produisit le même type de profils et de réseaux extrémistes chez l’extrême droite européenne que chez les terroristes islamistes. Proportionnellement, la liste des terroristes et des propagandistes radicalisés à avoir été directement ou indirectement inspirés par la guerre de Bosnie est longue. Nous pouvons à ce propos mentionner deux des personnages les plus emblématiques du terrorisme d’extrême droite des deux dernières décennies : Jackie Arklov, jeune Suédois qui combattit avec les forces croates, et, indirectement, Anders Breivik, responsable en 2011 du pire attentat jamais commis sur le sol norvégien.

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Arklov, par exemple, était un néonazi suédois d’origine libérienne qui rejoignit les forces de défense croates et qui, d’après ses victimes, se livra à d’horribles actes de torture dans les camps de concentration tenus par les Croates en Herzégovine. Il fut arrêté et condamné pour crimes de guerre par le gouvernement bosniaque. Après une année, dans le cadre d’un échange de prisonniers, il fut transféré en Suède, où il fut acquitté de ses crimes pour manque de preuves. À la suite de cela, il fit payer le prix de son indulgence à l’État suédois en constituant un groupe néonazi avec deux autres hommes. Peu de temps après, en 1999, les trois comparses furent arrêtés et, cette fois-ci, condamnés pour le meurtre de deux policiers suédois.

Anders Breivik, en revanche, n’a jamais combattu dans les Balkans. Il n’était, à l’époque, qu’un adolescent. Mais plus tard, sa vision idéologique a largement été influencée par les extrémistes serbes orthodoxes : son idéologie est très représentative de l’extrême droite européenne. Un élément récurrent de leur pensée est la notion de guerre éternelle entre les civilisations européennes et musulmanes. Un guerre qui s’opérait plus précisément par le biais de la prolifération des populations, avec ce qu’ils qualifient de « race blanche européenne », qui représenterait la culture chrétienne ou occidentale des Lumières (en dépit des contradictions internes entre christianisme et européanisme racial, ainsi qu’entre l’idéologie chrétienne conservatrice et celle des Lumières), et le Moyen-Orient, dont les populations musulmanes représenteraient ce qu’ils considèrent comme un islam médiéval, rétrograde et répressif.

« Les musulmans bosniaques veulent, en fin de compte, dominer, en s’appuyant sur un taux de natalité très élevé. »
Radovan Karadžić, leader des Serbes de Bosnie durant la guerre de Bosnie

L’idée qu’une guerre est en cours entre le monde chrétien et l’islam est répandue depuis très longtemps dans les Balkans et ailleurs. Mais l’idée que ce conflit est à l’heure actuelle alimenté par la compétition démographique entre les différentes populations porte la marque distinctive de la pensée serbe. C’est ce que montre, par exemple, cette déclaration de Radovan Karadžić, le leader des Serbes de Bosnie durant la guerre de Bosnie :

« Les musulmans ne voulaient pas transformer la Bosnie en une confédération ou en trois États constitutifs pour les Croates, les Serbes et les musulmans. Ils voulaient la totalité de la Bosnie-Herzégovine pour eux seuls. Les musulmans bosniaques veulent, en fin de compte, dominer, en s’appuyant sur un taux de natalité très élevé. Ils souhaitaient même déplacer une partie de la population turque d’Allemagne vers la Bosnie pour qu’elle aide à construire leur société musulmane. Étant donné que cette stratégie de domination se ferait au détriment des Serbes de Bosnie, nous avons résisté en protégeant nos villages. »

C’est ce genre de pensée qui a profondément ancré la tendance générale vers des attitudes génocidaires, en particulier chez les Serbes, tout au long des guerres de l’ex-Yougoslavie, et qui ont fait naître la théorie du grand remplacement, aujourd’hui omniprésente chez les groupes d’extrême droite européens (et même américains) : l’idée que, en Europe, la culture, la civilisation et la soi-disant race européennes blanches sont en train d’être remplacées par l’immigration musulmane, ce qui permet de justifier à son tour des représailles et des violences.

Les premières guerres diffusées en direct

Anders Breivik a mis en avant cette relation avec les Balkans en faisant l’éloge, dans son manifeste, de Radovan Karadžić, déclarant que « pour ses efforts visant à débarrasser la Serbie de l’islam, il restera toujours dans les mémoires comme étant un héros de guerre européen méritant les honneurs ». C’est un choix de langue et de terminologie qui évoque autant le nationalisme serbe des années 1990 que le radicalisme d’extrême droite actuel.

Malgré tout, l’héritage le plus important des guerres qui ont secoué les Balkans et de la guerre de Bosnie (plus important encore que le retour des combattants ou que les discours ultra-radicaux) a sans doute été l’effondrement, en Europe, de l’illusion d’après-guerre d’une communauté internationale civilisée surveillant le monde.

Le seul moyen d’empêcher des atrocités d’être commises par les ennemis était de prendre les devants et de les écraser.

Les guerres de Yougoslavie, en particulier celle de Bosnie-Herzégovine, figurent parmi les toutes premières à avoir été diffusées en direct à la télévision, juste après la première guerre du Golfe. Derrière les écrans, le monde entier a assisté à des atrocités et des massacres de toutes parts, notamment à un véritable génocide commis contre la population musulmane bosniaque. N’importe quelle milice, avec ou sans soutien de l’État, pouvait établir des camps, torturer, violer, tuer et incendier le patrimoine culturel et religieux du pays pendant que ce qu’on nomme le monde libre restait spectateur. L’Occident se contentait de regarder, avec horreur certes, mais de manière passive et impuissante.

Il aura fallu attendre encore cinq ans avant que les États-Unis et le reste de l’Occident n’interviennent contre la Serbie, et plus de dix ans avant que quiconque ne voie un tribunal international rendre justice. En revanche, la diffusion télévisée du génocide a joué un grand rôle dans la mobilisation des extrémistes de tous bords. Il ne pouvait pas être reproché aux téléspectateurs de conclure que l’on pouvait commettre des atrocités en toute impunité. Ainsi, le seul moyen d’empêcher des atrocités d’être commises par les ennemis était de prendre les devants et de les écraser avant que ce soient eux qui ne le fassent.

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La guerre de Bosnie a marqué un tournant dans l’histoire européenne. Meurtriers et fascistes sont non seulement repartis libres, mais ils ont été honorés, en direct, à la télévision. Avec ce précédent gravé dans la mémoire collective de toute une génération, la résurgence du fascisme européen au vu et au su de tous et de toutes n’était qu’une question de temps.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.