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Se battre pour les plus petites choses : ETRE FEMINISTE EN AFGHANISTAN

lundi 15 juillet 2019, par siawi3

Source : https://revolutionfeministe.wordpress.com/2019/06/02/se-battre-pour-les-plus-petites-choses-etre-feministe-en-afghanistan/

Se battre pour les plus petites choses : ETRE FEMINISTE EN AFGHANISTAN

Publié le 11 juillet 2019

Interview de Batul Moradi par Francine Sporenda

Batul Moradi est née en Iran d’une famille afghane. Elle s’est installée à Kabul en 2003. Elle est journaliste, poète, illustre des magazines pour enfants et a réalisé plusieurs films. Mariée et mère de deux enfants, puis divorcée, elle est devenue célèbre en Afghanistan pour avoir combattu les accusations d’adultère de son ex-mari grâce à un test ADN effectué sur ses enfants, une première en Afghanistan. Elle a écrit un livre sur son combat, « Qadhf ».

FS  : En Afghanistan, les femmes n’ont pas de nom, elles sont toujours nommées par leur relation avec un homme (« fille de X, femme de Y »). Elles n’ont pas de nom personnel, puisque prononcer le nom d’une femme en public est vu comme souillant l’honneur de la famille. En dehors de leur cercle privé, personne n’utilise ou ne connaît leur prénom, même des fils ne connaissent pas le nom de leur mère, et il n’y a pas de nom sur la tombe d’une femme. Un mouvement a été lancé par les femmes en Afghanistan, nommé « Où est mon nom ? », pourriez-vous nous parler de ce problème de nom, et de ce mouvement sur les réseaux sociaux ?

BM  : Oui, malheureusement, le nom des femmes est effacé en tellement d’endroits dans mon pays. Il ne figure pas sur les invitations à leur mariage, ni sur leur tombe. C’est la relation d’une femme à un homme qui figure sur les cartons d’invitations, et sur les tombes figure juste le nom du mari ou du père. Il arrive parfois que l’on trouve le prénom d’une femme sur une de ces invitations, mais c’est aussi rare qu’une fille qui donne son avis au sujet de son propre mariage.

Il n’y a pas de noms de femmes sur les documents officiels non plus. Quand les femmes remplissent un CV, ou un formulaire pour une candidature, ou pour entrer à l’université, ou sur un badge d’employée, un certificat de naissance ou même un passeport, seul le nom du père figure. En Afghanistan, une pièce d’identité, c’est une page A4 où figurent différentes informations. Sous le nom de la femme figure le nom de son père et de son grand-père. Et bien sûr, son âge, son ethnicité, son emploi, son sexe et son statut. Mais parmi toutes ces informations, personne n’a jugé nécessaire de mentionner le nom de la mère. Quand on regarde des papiers d’identité afghans, on se rend compte qu’on descend d’une longue chaîne d’informations et de contraintes masculines.

Même pour les nouveaux certificats d’identité électroniques, il n’y a aucune mention du nom de la mère. C’est pour ça qu’une femme n’est pas qualifiée pour demander d’être identifiée sous son propre nom, ou même pour demander des papiers pour ses enfants, y compris un passeport – parce que le système n’identifie que les hommes. Même les parents mâles les plus éloignés ont plus de droits sur les enfants que leur mère.

La campagne #metoo a abordé un sujet très sérieux et très important, et cette campagne a le potentiel pour faire progresser aussi la justice dans d’autres domaines.

Parler du nom des femmes peut être très efficace pour vaincre la honte qui est au centre de la culture afghane depuis si longtemps et qui fait vivre les femmes comme des ombres tout le temps. Malheureusement, cette campagne « Où est mon nom ? » n’a pas duré très longtemps. Comme tant d’autres mouvements civiques durant les dernières années qui ont surgi du sol comme des plantes dans le désert, et comme elles n’ont pas duré longtemps.

FS : Pouvez-vous nous parler de la notion de « crime moral » pour laquelle des centaines de femmes battues et violées sont emprisonnées à la prison de Badam Bagh à Kaboul par exemple. Certains articles disent que la vie des femmes afghanes est si dure que certaines de ces femmes se trouvent mieux en prison qu’avec leur mari violent et leurs familles. Pouvez-vous nous dire pourquoi ces femmes sont en prison, ce qui leur arrive dans cette prison et quand elles en sortent ?

BM : Badam Bagh est une prison dans la capitale afghane, et les prisonnières y sont dans une meilleure situation que dans les autres prisons du pays. Comme dans les autres prisons, les femmes qui y sont ont été condamnées pour « crime moral ». Si une fille est vue avec un garçon, en train de parler dans la rue ou même au téléphone, elle sera probablement condamnée pour « crime moral » et soumise à un test de virginité, qui est de routine dans ce système. Les femmes qui sont accusées de relations extra-conjugales sont généralement mises en prison – si elles ont la chance de ne pas être punies par leur famille d’abord. Le plus léger soupçon de la part du mari ou de la famille équivaut à une condamnation, et elles n’auront jamais la chance de pouvoir se défendre. L’article 398 de la loi islamique afghane stipule que si un homme voit sa femme au lit avec un autre homme, il a le droit de les tuer tous les deux, et il n’aura qu’une peine de prison minime qui ne peut dépasser 2 ans de prison.

Les enfants de ces femmes accusées de « crime moral » ne sont habituellement pas pris en charge par leur famille, et s’ils n’ont pas encore l’âge d’aller à l’école, ils n’ont pas d’autre choix que de rester en prison avec leur mère.

Parmi ces femmes, il y a des victimes de viol qui sont accusées d’adultère parce que c’est plus facile et plus acceptable de les mettre en prison plutôt que de protéger une femme enceinte contre une relation qu’elle veut fuir et que sa fuite expose à un déversement de haine de la part de tout le monde.

Mais les femmes les plus nombreuses accusées de crime moral sont celles qui ont fui leur foyer suite à des violences conjugales, à un mariage forcé, ou qui vivaient en concubinage avec un homme qu’elles aimaient. La culture afghane exige des femmes un niveau très élevé de tolérance à la violence, donc les femmes qui s’enfuient pour échapper à la violence ont déjà subi cette violence pendant très longtemps et ne sont plus qu’à quelques pas de la mort. Aux yeux du système judiciaire, leur crime est si abominable que personne ne cherche à savoir pourquoi elles se sont enfuies. Elles peuvent rester en prison pendant des années, et comme il n’y a pas de loi concernant les personnes qui fuient leur famille, la sentence dépend entièrement des opinions personnelles du juge. Ce n’est pas la seule loi non-écrite qui nuise aux femmes, et pour toutes ces femmes, la durée de la sentence ne compte pas, elles ne comptent pas les jours jusqu’à leur sortie de prison, parce que dans la plupart des cas, personne ne les attend au dehors. En fait, dans certains cas, leur famille attend bien leur sortie – mais c’est pour les tuer pour restaurer l’honneur de la famille. En conséquence, la plupart préfèrent rester en prison après avoir purgé leur peine. Si elles ont de la chance, elles s’installent dans un refuge en ville – mais il n’y a pas de refuges dans la plupart des villes d’Afghanistan. S’il n’y a pas de refuge, elles restent en prison de leur propre volonté.

FS : Quelle est la situation en ce qui concerne l’éducation des filles ? Est-ce qu’il y a toujours des attaques contre les filles qui vont à l’école ?

BM : Généralement, l’éducation est toujours un parcours difficile pour tout le monde en Afghanistan : plus de 50% des enfants n’ont pas accès à l’éducation, soit 4 millions d’enfants, et les causes peuvent être diverses : le gouvernement peut avoir oublié de construire une école dans leur ville, ils peuvent ne pas avoir de professeur ou de papier, et dans la plupart des cas, les groupes terroristes ciblent les écoles, en particulier les écoles de filles.

Si une fille a la chance que toutes ces conditions soient réunies, ça ne veut pas dire qu’elle peut effectivement avoir accès à l‘éducation. Nous vivons dans une société où tout le monde est malheureux et où, quand les hommes apprennent que leur femme a donné naissance à une fille, elle est battue pour n’avoir pas donné naissance à un garçon, et les hommes prennent une nouvelle épouse si la précédente ne leur a pas donné un fils. C’est accepté par la société que la fille devienne la propriété du mari après le mariage, et que les filles soient mariées quand elles sont encore des enfants, donc les familles préfèrent investir dans leurs fils qui peuvent transmettre leur nom plutôt que dans une fille qui n’a pas de nom.

FS : Pouvez-vous nous parler du « baa’d » et de la justice tribale ? Est-ce que les femmes victimes de la justice tribale peuvent espérer bénéficier d’un meilleur traitement si elles portent plainte auprès de la justice d’Etat ?

BM : L’Afghanistan est une société extrêmement religieuse. Les gens souffrant de conditions médicales sérieuses, comme de problèmes cardiaques ou d’une pression sanguine élevée, refusent d’aller voir un docteur et, à la place, dépensent la même somme d’argent pour aller voir un mollah qui priera pour eux. La texture tribale de la société et la faiblesse du gouvernement central incite les gens à préférer les cours de justice tribales qui sont composées de quelques mollahs et d’hommes âgés. Les jugements de ces cours sont plus officiels, acceptables et applicables que ceux rendus par les tribunaux d’Etat. Comme, dans ces tribunaux, la position sociale et financière des personnes jugées a un effet direct sur les verdicts rendus, il est vain d’espérer un procès juste.

Les jugements de ces cours tribales sont habituellement très différents de ceux des tribunaux officiels. Par exemple, si un homme est tué, ces cours ordonnent à la famille du meurtrier de donner une de leurs filles à la famille de la victime, pour qu’elle épouse un homme de cette famille, et ça s’appelle « Baa’d Dadan ». Ces filles ont 7 ou 8 ans, et sans exception, elles sont harcelées et torturées dans leur nouveau foyer et parfois tuées. Elles ne peuvent pas s’enfuir, parce que, dans ce cas, elles-mêmes et leur famille subiront des conséquences encore plus terribles. Aisha est une de ces filles (1).

D’après la loi civile afghane, dissoudre une promesse de mariage est censé être facile, il n’est pas nécessaire que ça soit officialisé, et les deux parties doivent juste rendre les cadeaux qu’elles ont échangé pendant les fiançailles. Mais la vérité est que ce n’est pas facile du tout. Bien que cet engagement soit un accord verbal entre les pères de deux familles, et qu’habituellement, la future épouse et son mari ne se rencontrent qu’au moment de la nuit de noces, rompre cet engagement aura de sérieuses conséquences pour tous les deux. Dans ce genre de situation, les familles auront recours aux cours tribales. Je me souviens du cas de la famille d’une fille qui a rompu ses fiançailles avec son fiancé, ils ont dû quitter la région et sacrifier la moitié de leurs biens, y compris leurs terres, pour payer une indemnité et se protéger de représailles violentes.

Heureusement, la loi afghane ne prévoit pas de lapidation ou le fouet pour les femmes adultères. Mais récemment, nous avons été témoins de dizaines de lapidations et de flagellations en public qui ont eu lieu par ordre des mollahs. Le gouvernement n’a jamais pris aucune mesure efficace pour arrêter les exécutants de ces condamnations, de même qu’il n’a jamais rien fait pour mettre fin à ces verdicts injustes rendus par les cours tribales. Et comme d’habitude, les victimes sont essentiellement des femmes et aussi ceux qui n’ont pas de liens avec les milieux de pouvoir et les autorités corrompues. Je pense que le meurtre de Farkhunda était la conséquence de ces abus de pouvoir et de ce genre de jugement (2).

Suite a verdict rendu par un mollah, des gens ont torturé une jeune fille pour avoir « insulté le Coran », et ça s’est passé en plein jour, devant la police, et en plein centre de la capitale afghane. Personne n’a entendu cette jeune fille, personne n’a demandé si elle était vraiment une criminelle selon les lois du pays, et comment ils auraient dû la traiter. Ca s’est passé comme ça se passe dans les cours tribales tous les jours. La police a expulsé Farkhunda du poste de police où elle avait trouvé refuge et ils l’ont livrée à la foule en furie qui attendait dehors pour la punir et lui faire subir tout ce qu’ils voulaient, et ils l’ont regardée brûler vive. Exactement ce que le gouvernement a toujours fait face aux jugements injustes des cours tribales : regarder et ne rien faire.

C’est très difficile de dire à une femme afghane à quel tribunal elle devrait faire confiance. Pour une femme, le recours aux cours officielles implique une très longue et coûteuse procédure, impliquant beaucoup de harcèlement et d’agressions – y compris de la part des juges – et le gouvernement n’a qu’un pouvoir limité pour faire exécuter les verdicts. D’autre part, les juges des cours tribales sont habituellement inhumains, injustes et misogynes, et les dessous de tables sont fréquents dans les deux cas. En fait, je souhaite qu’aucune femme afghane n’aie jamais à avoir affaire avec ces deux types de justice.

FS : Vous avez écrit un livre intitulé « Qadhf » (« Calomnie ») sur votre divorce et les accusations d’adultère lancées contre vous par votre ex-mari. Pouvez-vous nous parler de l’épreuve qu’ont été votre mariage et votre divorce, et des problèmes rencontrés par les femmes afghanes qui veulent divorcer ?

BM : Je me suis mariée de mon propre choix. J’ai épousé un homme qui n’était pas strictement religieux et qui s’intéressait aux arts et à la littérature. Mais immédiatement après le mariage, il m’a demandé de lui donner le mot de passe de mes boîtes mail, et m’a interdit de participer à des activités sociales et de voir d’autres personnes, excepté les membres de sa famille et de la mienne. Et j’avais tout juste le droit de lire des livres et de tenir un journal.

J’étais désespérée, cette face de lui que je découvrais était très différente de l’homme qu’il était avant notre mariage, qui était aussi le visage qu’il montrait en public. Il voyait beaucoup de gens, faisait des lectures de ses poèmes et participait aux manifestations du 8 Mars. Il prétendait être un homme libre et moderne en public, mais il se comportait en fait comme les hommes élevés dans des cultures musulmanes : sévère, possessif avec les femmes et sexuellement insatiable. Ils peuvent avoir des douzaines de femmes à la fois, et ce n’est pas honteux du tout, c’est la volonté de Dieu.

La réaction du juge à mon combat pour me séparer de lui a été : « le divorce est le droit des hommes, vous ne pouvez pas l’obtenir ».

Bien qu’il y ait certaines situations où une femme peut demander le divorce, comme si son mari souffre de maladie incurable, s’il a quitté le foyer conjugal depuis plus de 3 ans ou s’il a cessé de l’entretenir pendant plus d’un an, toutes ces règles impliquent qu’on doit satisfaire à des conditions compliquées. Par exemple, si le mari est parti depuis 2 ans et 11 mois, et s’il revient puis disparaît de nouveau, la femme ne peut pas demander le divorce. Et prouver son absence est un autre problème : le juge n’acceptera pas le témoignage des membres de la famille proche de l’épouse, donc elle doit trouver un étranger, un voisin, qui témoignera que son mari a déserté le foyer depuis 3 ans. Dans une société stricte et dangereuse comme l’Afghanistan, trouver une personne qui ait le courage d’aider une femme et de témoigner en sa faveur en cour de justice est rare et difficile.

Si son mari est condamné à une peine de prison de 10 ans, la femme doit attendre 5 ans avant d’être autorisée à introduire une demande de divorce ; après le divorce, les enfants âgés de plus de 7 ans appartiennent au mari, et même s’il en refuse la garde, ils seront confiés à sa famille à lui, et en aucun cas à la mère. La plupart du temps, le juge prendra les enfants et les donnera au père, sans même prendre en considération leur âge ; c’est une autre de ces lois non écrites qui est appliquée, et la justification derrière ces décisions est que la mère ne peut assurer l’entretien de ses enfants, ou la cour prétend que lui retirer ses enfants lui permettra de se remarier plus facilement.

Je l’ai finalement quitté, après 4 ans d’enfermement conjugal, mais le jugement officiel a été que c’était lui qui avait divorcé, pas moi. Puis j’ai dû faire face à ses accusations d’adultère, une façon très répandue d’isoler les femmes dans ma société qui les expose à des menaces de mort.

J’avais besoin de faire établir des papiers d’identité pour mes enfants mais c’est une chose que seul un homme peut faire. Quand j’ai commencé ma bataille judiciaire, il n’était pas possible de demander un test ADN pour régler ce genre de problème, mais ma procédure a changé tout ça : ce test a finalement été réalisé, et c’était une première. Mais même après que le test se soit révélé positif, il a continué à refuser de faire faire des papiers d’identité pour mes enfants : il ne voulait tout simplement pas le faire, et comme il avait des amis proches au gouvernement, ça le rendait intouchable par les décisions des cours de justice. C’est la différence entre les tribunaux officiels et les cours tribales : les décisions de ces cours et les ordres des mollahs passent avant tout.

J’ai écrit mon expérience de ce combat contre une accusation d’adultère dans un mémoire et je l’ai publié en 2017. Ca m’a été très difficile de l’écrire : après tout, j’ai été élevée dans une communauté très religieuse, et les communautés très religieuses pensent qu’elles sont meilleures que les autres. J’ai gardé le silence pendant toute la durée de mon mariage, même mes parents ne savaient rien de ma situation. J’avais l’impression qu’il n’y avait pas de porte de sortie. Je ne pouvais pas obtenir un divorce, je ne pouvais pas écrire, je ne pouvais pas contacter les gens que j’aimais, et je me taisais, parce que j’avais vu que les femmes qui se plaignent sont vues comme mauvaises et sont socialement stigmatisées.

Pour la première fois, je ne me suis pas censurée dans ce livre, et ça m’a fait du bien. Mais parce qu’ils n’aimaient pas ce que racontait le livre, des gens ont harcelé ma famille ; cela me brise le cœur profondément et parfois je me sens coupable, mais c’est un sentiment que je dois accepter. Fin 2017, la campagne #metoo a commencé, et quand les femmes ont commencé à parler de leurs expériences de harcèlement, c’est comme si quelqu’un avait mis la main sur mon épaule, et m’avait dit que je n’étais pas seule.

La coïncidence de la publication de mon livre et de cette campagne m’a rendue vraiment heureuse bien que la réaction générale au livre n’ait pas été bonne. C’est comme s’ils avaient cette parfaite image d’eux-mêmes dans leur esprit, et soudain, ils se sont vus dans un miroir pour la première fois, et ils n’ont pas aimé ça. Mais je suis optimiste, car il y a eu aussi ces quelques personnes qui ont aimé le livre et qui en ont parlé, ce qui requiert un grand courage dans notre société.

Je n’espère pas que ceux qui ont aimé le livre seront majoritaires bientôt. Certains ont remis en question leur relation avec mon ex-mari mais d’autres ont considéré que la violation de sa femme était une affaire personnelle et que ça ne les regardait pas. Ceux-là appartiennent probablement à cette majorité d’hommes qui se conduisent tous les jours comme mon ex-mar – mais participent aussi à des manifestations le 8 Mars.

Récemment, un ami m’a écrit : « il n’est pas si mauvais… Regarde, il est volontaire dans un groupe qui publie des livres gratuits pour les enfants ». Et j’ai dit à cet ami que la majorité des hommes qui ont été la cible de la campagne #metoo étaient aussi des gens puissants, influents dans le monde du cinéma, des arts et de la politique et que certains d’entre eux étaient aussi impliqués dans la défense des droits des femmes. Ce qui compte est que nous ne devons pas laisser des hommes qui harcèlent des femmes et leur font du mal se cacher derrière leurs jolis masques et nous ne devons pas laisser les gens oublier ce qu’ils ont fait.

C’est important que les femmes afghanes parlent d’elles-mêmes et n’aient pas honte de dire la vérité. Malheureusement, la honte et la morale ont une définition très compliquée et parfois absurde dans notre culture : une femme peut encourir jusqu’à 10 ans de prison si elle s’enfuit de sa maison qui est devenu un enfer, et une fille peut être emprisonnée pendant des années parce qu’elle a aimé un homme et vivre dans la honte le reste de sa vie.

En même temps, un terroriste taliban n’ira jamais en prison pour avoir tué des gens, et il n’aura jamais honte de ce qu’il a fait. De nouveau, une femme doit avoir honte d’avoir donné naissance à une fille ou si elle est la cible de fausses accusations, mais personne n’a honte quand une petite fille meurt parce que son corps n’a pu supporter une grossesse, ou si elle a été donnée à de complets étrangers en vertu de la tradition « Baa’d Dadan ». Dans certaines parties de l’Afghanistan, dans le Shinvari, les femmes sont traitées comme des marchandises et elles en ont honte, mais la pédophilie n’est pas considérée comme honteuse pour les hommes, et posséder un jeune garçon est vu comme quelque chose dont on peut être fier, comme le fait de posséder une voiture ou des terres (3), (4).

Les femmes afghanes ont toujours vécu avec un lourd fardeau sur leurs épaules nommé « honte » et j’espère que « Qadhf » peut aider à alléger ce fardeau.

FS : Dans votre livre, vous parlez aussi du harcèlement sexuel dont les femmes afghanes sont la cible dans les rues, au travail, etc. Pouvez-vous nous en parler ?

BM : Malheureusement, le harcèlement sexuel est une routine quotidienne pour les femmes dans mon pays, et plus elles sortent de leur cercle familial, plus le harcèlement empire – dans les rues, les bus, les taxis, les magasins, les tribunaux, les lieux de travail, etc.

En 2001, Noorjahan Akbar a organisé une manifestation contre le harcèlement sexuel verbal et physique pour la première fois en Afghanistan. Je me rappelle que les jeunes filles qui défilaient avec nous portaient des vêtements jolis et colorés et étaient maquillées, et des hommes qui les regardaient passer, et même la police, les montraient du doigt et disaient que c’est la façon dont ces filles s’habillaient qui tentait les hommes et les poussait à les harceler.

C’est l’opinion communément admise par la société, et elle est basée sur les croyances religieuses : les femmes sont tout le temps en train de tenter les hommes et les font tomber dans les pièges profonds du péché, comme Satan, mais en plus petit. Cette excuse a toujours été utilisée pour augmenter les limitations et les contraintes pesant sur les femmes, même si je dois mentionner que celles qui portent la burka ne sont pas protégées contre le harcèlement. Il semble que, juste par le fait d’être femme, nous pouvons provoquer et exciter toute la société. Même quand une femme est violée, c’est elle qui doit être blâmée pour s’être comportée d’une façon qui a poussé un homme à la violer. C’est pour ça que certaines femmes victimes de viol sont tuées par leur famille au lieu d’être soutenues.

En fait, c’est très difficile à comprendre pourquoi la foi religieuse de mes compatriotes de sexe masculin est si faible qu’elle pourrait s’évaporer totalement rien qu’en regardant une femme. Et parce que les hommes veulent rester de bons musulmans, les femmes doivent se couvrir des pieds à la tête, rester à la maison et renoncer à avoir des relations sociales.

FS : Vous avez créé un groupe nommé « Les femmes écrivaines libres » (Free Women Writers), ce groupe imprime des textes écrits par des femmes sur leurs droits et leurs vies, et ils sont vendus pour quelques centimes dans les rues, pour contrer des textes religieux misogynes, imprimés au Pakistan, qui sont aussi vendus pour quelques centimes. Ces textes de femmes sont aussi publiés sur les réseaux sociaux. Pouvez-vous nous parler des publications de ce groupe ?

BM : Notre première expérience a été l’écriture des « Filles de Rabia ». C’était des textes et des poèmes sur nos expériences de femmes. Ca a été distribué gratuitement, et c’est devenu très populaire en Afghanistan, mais nous avons découvert que publier des copies papier et les distribuer dans tout l’Afghanistan, c’est très difficile, très cher et dangereux. Le groupe a résolu le problème, il n’y a pas besoin de budget, et on peut lire ces textes partout avec une connexion internet. C’est tout ce que nous pouvons faire pour le moment. Ca fonctionne comme un groupe où nous nous réunissons entre nous, qui est juste pour nous les femmes. Nous devons nous serrer les coudes entre femmes, cela nous rend plus fortes. Lire les expériences des autres réduit notre peur et la honte que nous ressentons quand nous parlons de notre situation, cela nous fait sentir plus proches les unes des autres.

Je me rappelle quand j’éditais « Filles de Rabia », j’ai fait sauter certains mots qui me semblaient trop provocants et qui auraient même pu mettre en danger les personnes qui avaient ce livre, mais sur notre site, nous nous sommes débarrassées de ces limitations ; bien sûr, ce que nous faisons est juste une goutte d’eau dans un océan de violences envers les femmes, et peu de choses par rapport à tout ce qui doit être changé.

Les marchés de Kabul sont pleins de livres à contenu misogyne et extrémiste. Par exemple, il y a un livre publié l’an dernier dont le titre est « Cinq femmes maudites » ; un autre est intitulé « Six femmes coupables ». Ces livres mentionnent répétitivement que les femmes sont intellectuellement inférieures et recommandent de ne pas les écouter et de ne pas les consulter. Et bien sûr, si les femmes portent du maquillage, sortent de la maison sans la permission de leur mari, ne font pas tout ce qu’il leur demande, refusent d’avoir des rapports sexuels quand il veut, ou lui font une scène, elles devront subir la colère de Dieu et leur place est en enfer.

Le gouvernement ne vérifie pas le contenu de ces livres, mais il peut bloquer leur publication si quelqu’un pose une plainte au sujet d’un livre particulier. La télévision et la radio ont le même problème, elles invitent des mollahs à parler et diffusent des programmes qui font passer le message qu’il faut augmenter les limitations pesant sur les femmes, et personne ne peut se plaindre, parce que ce que disent les mollahs est basé sur le Coran et les hadiths, donc mettre en doute ces mots, c’est mettre en doute la parole de Dieu et susciter sa colère. La seule façon de réduire cette influence religieuse, c’est d’écrire nos propres mots. C’est notre façon de combattre, et c’est ce que nous continuons à faire, avec espoir.

Contrairement à ce que Cheryl Bernard dit, les femmes afghanes n’attendent pas les Américains pour les sauver, et notre combat n’a pas commencé avec leur présence dans notre pays ; nous nous battons depuis des décennies, la seule différence est la façon dont nous nous habillons.

Nous avons continué à nous battre même quand les talibans ont pris le contrôle du pays, et maintenant, nous ne nous cachons pas davantage derrière la machine de guerre américaine. Nous n’avons pas de gilets pare-balles et de grands murs derrière lesquels nous cacher ou de gouvernement pour nous soutenir en permanence, comme les soldats étrangers. Nous sommes des soldats solitaires et sans armes et nous n’avons aucun abri pour nous réfugier, et chacune de nos avancées est vue comme une attaque contre Allah. Nous devons nous battre pour chaque petite chose, de l’éducation au fait de tomber amoureuse, en passant par écouter de la musique, porter un foulard coloré ou même sourire dans la rue.

Malgré tout, nous avons continué à nous battre, à mains nues et sans soutien de nos familles, et jusqu’ici nous avons réussi. La preuve en est que, aujourd’hui, 18 ans après que les Américains soient arrivés en Afghanistan pour combattre les talibans, et bien que ces terroristes sont plus forts que jamais – ils ont des armes hi tech et ont même un bureau officiel au Qatar – nous sommes plus fortes que nous l’avons jamais été : durant ces dix-huit dernières années, le nombre de femmes éduquées a augmenté, de même que celui des musiciennes, des chanteuses, des actrices, des femmes pilotes, avocates, ministres, managers etc.

Nous avons l’orchestre Zohra, un orchestre entièrement féminin, qui réunit des filles de différentes origines, qui se sont battues pour être là où elles sont aujourd’hui. C’est exactement ce genre de femmes que visent les talibans – les femmes sont leurs cibles depuis le début – mais nous avons persisté.

Est-ce que le gouvernement américain met la pression sur le gouvernement afghan et s’efforce de défendre la démocratie, les femmes et les droits humains autant qu’il cherche à établir des bases militaires en Afghanistan ? Ce sont les seuls à reconnaître les talibans officiellement en négociant avec eux. Notre engagement dans ce en quoi nous croyons ne change pas, et nous avons continué à suivre notre chemin même quand ils ont coupé les mains et le nez. Nous espérons que le gouvernement américain tiendra ses promesses et n’oubliera pas la démocratie et les droits des femmes dans ses négociations avec les talibans.

FS : Je crois que ce groupe a aussi créé un guide pour les femmes victimes de violences conjugales, intitulé « Vous n’êtes pas seule » ; d’après une recherche faite par Global Rights, 80% des femmes afghanes ont été victimes de violences conjugales ou sexuelles dans leur famille. Pouvez-vous nous parler du guide et de ce problème ?

BM : Je pense vous avoir donné une image d’ensemble de la vie des femmes dans mon pays. Ces femmes qui n’ont pas le choix, le Baa’d Dadan, les mariages forcés de mineures, ne pas avoir le droit de sortir de la maison sans la permission du mari, et des punitions très sévères si elles fuient leur foyer. Pendant toutes les années de ma bataille avec les tribunaux afghans, je n’ai jamais vu une femme porter plainte pour des violences verbales, pour avoir été frappée au visage ou avoir été contusionnée ou blessée suite à des violences. J’ai été témoin de ce qu’un juge a dit à une femme battue régulièrement par son mari toxicomane : « ça arrive que les hommes se mettent en colère, une bonne épouse doit l’accepter, pas besoin de vous précipiter au tribunal et d’embarrasser votre mari pour quelques coups de pied ! »

La violence envers les femmes imprègne si profondément la société qu’elle est considérée comme un droit pour les hommes et elle a bien sûr des causes religieuses. Dans le Coran, il est ordonné explicitement aux hommes d’expulser de leur lit une femme qui se montre désobéissante et de la frapper (34 Ayah, Nessah Surah).

Être une femme en Afghanistan est incroyablement dur et essayer d’obtenir des droits égaux à ceux des hommes, c’est comme si des esclaves essayaient d’avoir des droits égaux à ceux des maîtres au temps de l’esclavage.

Le gouvernement n’a ni plan ni politique pour prévenir cette violence et n’essaie même pas de faire des campagnes publicitaires contre ces violences dans les médias. Je pense que les médias peuvent avoir beaucoup d’impact dans ce domaine ; investir dans les enfants serait aussi efficace, parce qu’ils sont notre seul espoir pour le futur. Ca serait un grand changement si les enfants apprenaient comment bien traiter les femmes à l’école, parce qu’ils n’ont souvent pas de bons exemples à la maison, et malheureusement, ils ne sont pas eux-mêmes protégés de cette violence. Les enfants sont aussi privés de leurs droits élémentaires. L’Afghanistan n’a pas de loi punissant les pédophiles, et à ce jour, des milliers d’enfants sont violentés pour satisfaire ces horribles coutumes.

Parfois, j’ai l’impression que vivre en Afghanistan est comme d’être enfermée dans un cercle de violence dont on ne peut s’échapper.

(1) https://en.wikipedia.org/wiki/Bibi_Aisha

(2) https://en.wikipedia.org/wiki/Murder_of_Farkhunda_Malikzada

(3) https://en.wikipedia.org/wiki/Bacha_bazi

(4) https://iwpr.net/global-voices/women-bought-and-sold-eastern-afghanistan

Traduction Francine Sporenda