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La colère féconde de Mona Eltahawy

mardi 20 août 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/festival/article/2019/08/20/la-colere-feconde-de-mona-eltahawy_5501027_4415198.html

La colère féconde de Mona Eltahawy

Par Annick Cojean

20.08.19

Féministes ! (2/6). Musulmane et militante, la journaliste qui vit aux Etats-Unis dénonce les violences faites aux femmes en Egypte, son pays, et globalement au Moyen-Orient. Elle a écrit son dernier livre « avec suffisamment de rage pour propulser une fusée  ».

Avez-vous déjàvu une femme en colère ? Et même très en colère ? Une colère raisonnée, maîtrisée, mais profonde, alimentée et mà»rie par les ans, qu’elle affiche par un buisson de cheveux rouges « comme le feu, splendide et dangereux  », et des tatouages rebelles sur les avant-bras, brisés pendant la révolution de 2011 par des policiers égyptiens.

« On demande aux femmes du Moyen-Orient de se faire discrètes ? On peut même les tuer si elles attirent l’attention ? Eh bien moi, j’ai décidé qu’on me remarquerait ! Je n’ai pas peur ! J’emmerde les phallocrates !  »

Une colère créative qui alimente articles, conférences et livres : « J’ai écrit le dernier avec suffisamment de rage pour propulser une fusée.  » Une colère féconde et solidaire avec « les millions de femmes dont les droits, chaque jour, sont bafoués  ».

L’Egyptienne Mona Eltahawy veut secouer le monde. Les mots jaillissent de sa bouche comme une canonnade. Précis, puissants, parfois obscènes :
« Ã‡a suffit le politiquement correct et les précautions de langage ! Devant l’impérialisme des misogynes qui voudraient que les femmes s’excusent dès qu’on leur fait l’honneur de leur donner la parole, moi, femme de couleur, femme musulmane, je réclame le droit àla grossièreté. Et je dis : “fuck le patriarcat !†C’est beaucoup plus fort et disruptif que si je disais : détruisons-le !  »

[(
« Une culture fondamentalement hostile  »)]

Dans un premier livre traduit dans une quinzaine de langues (Foulards et hymens, Belfond 2015), elle ne prenait pas de gants pour porter un diagnostic sur la société qui l’a vue naître en 1967 :
« Nous, les femmes arabes, vivons dans une culture qui nous est fondamentalement hostile, fondée sur le mépris que les hommes nous portent. Ils nous détestent, il faut le dire.  »

Dans le deuxième, àparaître en septembre aux Etats-Unis, elle énumère « les sept péchés nécessaires aux femmes et aux filles  », consciente que le patriarcat se niche sur chaque continent, qu’il affecte les Saoudiennes mais aussi les Canadiennes, les Françaises ou les Brésiliennes, et que pour l’éradiquer, il faut enseigner un féminisme universel.

Attention, précise-t-elle : un féminisme combatif, susceptible de terrifier tous ceux qui veulent faire taire les femmes et perpétuent des siècles d’oppression au nom de la culture, de la religion ou de la tradition. Alors avant les péchés d’obscénité, d’ambition et de luxure qu’elle recommande d’enseigner aux petites filles (avec la boxe plutôt que le ballet), elle prône le péché… de colère.

Imaginez un seul instant, dit-elle, que « la guerre contre les femmes  » fasse le titre principal du journal télévisé du soir. Qu’on rapporte scrupuleusement chacun des plus de 150 viols déclarés quotidiennement au Brésil ; chacune des opérations d’excision pratiquées sur les petites Egyptiennes (c’est arrivé à74 % des filles âgées aujourd’hui de 15 à17 ans) ; chaque assassinat de bébés filles en Asie ; chaque féminicide commis en France, en Grande-Bretagne, en Amérique (trois femmes tuées par jour aux Etats-Unis, par un conjoint ou par un ex) ; chaque aspersion d’acide au visage, tabassage conjugal, inceste, agression ou harcèlement sexuels.

« Comment réagirait-on ? Comprendrait-on enfin l’ampleur du phénomène ? Consentirait-on àapposer le mot “guerre†sur ces attaques ciblées ? Ou le mot “terrorisme†? Sortirait-on de cette indifférence généralisée ? Ou faudrait-il que la même chose arrive aux garçons pour que les leaders de la planète crient àla barbarie et déclarent le monde en état d’urgence ?  »
Huit ans pour se dévoiler

La colère de Mona Eltahawy ne serait peut-être pas ce qu’elle est si ses parents médecins n’avaient pas décidé, l’été de ses 15 ans, de l’emmener vivre avec eux en Arabie saoudite, après huit ans passés au Royaume-Uni.
« Tout est parti de là. De ce traumatisme. Je débarquais sur une planète dont les habitants semblaient ne vouloir qu’une chose : que les femmes n’existent pas. Pour survivre, il n’y avait que deux options : devenir folle ou féministe. J’ai commencé par perdre la tête. Je suis tombée en dépression.  »

En fait, quelque chose de grave s’est passé dans les semaines suivant son arrivée. En bons musulmans, les parents de Mona l’ont entraînée en pèlerinage àLa Mecque. A cette occasion, la jeune fille a revêtu un immense voile blanc qui la faisait ressembler « Ã une nonne  » et a suivi sa famille dans la foule de pèlerins tournant sept fois autour de la Kaaba, cette structure cubique vers laquelle tous les musulmans s’orientent pour prier. C’est làque par deux fois, sans pouvoir rien dire, sans pouvoir y échapper, elle a subi des attouchements. Sidérée, horrifiée, elle a éclaté en sanglots. Mais sans parler àqui que ce soit de l’agression. « Garder en soi le silence et la honte est une leçon que l’on apprend rapidement.  »

Déprimée, elle a tenté de s’habituer àcette société où, pour une jeune femme, tout était « haram  » (« interdit  »). Et elle a décidé, elle-même, de se voiler. Comme tout le monde semblait dire qu’une bonne musulmane devait se couvrir les cheveux, peut-être Dieu guérirait-il ainsi son esprit malade. Et puis cela la rendrait invisible, pensait-elle, aux yeux des hommes. Erreur. Les mains baladeuses étaient partout.

« Si je mettais une tache de peinture sur mon corps partout où il a été touché, caressé, empoigné sans mon consentement, même lorsque je portais le hijab, tout mon torse, devant comme derrière, en serait recouvert.  »
Elle regrette vite son voile, consciente qu’il l’ensevelit et qu’elle s’est sans doute placée du mauvais côté des femmes. Trop tard. « Porter le hijab est beaucoup plus facile que de le retirer. Cela m’a pris huit ans ! Comme quoi mon choix n’en était pas vraiment un.  »

La pression est terrible

Mais, entre-temps, sur les rayonnages d’une bibliothèque de Djeddah, elle découvre le féminisme. Pas uniquement l’occidental, mais celui d’écrivaines et universitaires musulmanes auxquelles elle peut s’identifier. Une lueur apparaît. A 21 ans, de retour au Caire comme étudiante en journalisme, elle lit, rencontre des militantes, s’interroge sur féminisme et religion, et finit par admettre, alors qu’elle figure parmi les très rares étudiantes voilées àl’université, que port du niqab et féminisme sont antagonistes.

« Quelle déception de m’apercevoir plus tard que la gauche européenne fera preuve de lâcheté concernant le voile et sacrifiera les femmes sur l’autel du politiquement correct.  »

Mais la pression est terrible et il lui faudra attendre encore trois années pour se dévoiler. Elle refuse entre-temps les sollicitations de ses oncles et tantes soucieux de lui présenter un mari potentiel : « Rencontre-le ! Il est riche, il te fera voyager, il possède des immeubles.  » Elle s’en fout. « Je voyagerai toute seule ! Je ne veux pas d’immeubles !  »

Quand elle publie, au début de sa carrière, une enquête sur les violences conjugales en Egypte relatant les propos d’un juge qui s’adressait àune victime en lui disant : « Vous avez bien du faire quelque chose qui a poussé votre mari àvous battre !  », l’édition entière du journal est censurée. L’ordre patriarcal veille au grain. Le code pénal égyptien ne permet-il pas àun homme de battre sa femme avec de « bonnes intentions  » ?

Toutes les études indiquent qu’environ la moitié des Egyptiennes mariées affirment subir ou avoir subi des violences dans leur foyer. Mona soupire :
« Je suis parfois tentée de dire que toute femme qui choisit de se marier dans cette région du monde, sachant que les lois joueront contre son bien-être et celui de ses futures filles, doit être folle ou maso. Mais ce serait oublier que rejeter le mariage n’est pas un choix ouvert àtoutes.  »
Elle-même se marie aux Etats-Unis, en 2003, mais divorcera deux ans plus tard.

Rêver d’une nouvelle Egypte

En janvier 2011, la révolution égyptienne la prend par surprise. Elle la suit depuis New York, commentant avec exaltation les manifestations de la place Tahrir sur les télés américaines. Femmes et hommes côte àcôte, défiant la police et les forces de Moubarak : c’est du jamais-vu ! Elle prend espoir et se met àrêver d’une nouvelle Egypte. Mais la vision est trompeuse. Viols et agressions sont vite révélés. Et le 9 mars, des soldats évacuant la place arrêtent des militantes, les rouent de coups et pratiquent sur elles des « tests de virginité  ». Mona Eltahawy est horrifiée.

« Des officiers se permettaient d’introduire leurs doigts dans le vagin des femmes révolutionnaires ? Des femmes qui auraient dà» être traitées en héroïnes ? C’était ça notre révolution ? L’armée et le peuple main dans la main contre les femmes ?  »

Elle écrit dans le Guardian une tribune rageuse réclamant une révolution féministe qui placerait l’égalité hommes-femmes au cÅ“ur des revendications. Sinon, àquoi bon ? Peine perdue. Huit mois plus tard, alors qu’elle participe àune manifestation au Caire, elle est arrêtée par la police, tabassée, agressée sexuellement et menacée de viol collectif.

Opérée aux Etats-Unis et en convalescence, elle publie dans le New York Times un article sulfureux, « Why Do They Hate Us ?  » (« Pourquoi nous détestent-ils ?  »), prémisses de son premier livre où elle décortique la trinité Etat-rue-foyer, qui conspire àasservir les femmes du Moyen-Orient.

Et puis, ayant déjàrompu le tabou de son agression sexuelle àLa Mecque en 1982, elle poste, en 2018, une série de Tweet visant àmettre en garde les jeunes musulmanes se rendant en pèlerinage, incitant les plus audacieuses àpartager leur expérience de harcèlement sous le hashtag #MosqueMeToo. En deux jours, son fil est « liké  » et retweeté des milliers de fois. L’Indonésie s’emballe, la Turquie, l’Iran, le Maghreb, l’Europe… Des musulmanes du monde entier témoignent pour la première fois d’agressions en pèlerinage, dans les écoles coraniques ou les mosquées. Une véritable tornade, relayée par les médias et suivie d’un déluge de réactions masculines scandalisées… et menaçantes.

De passage àMontréal, elle décide un soir d’aller danser dans un club, avec son amoureux, quand soudain, sur la piste de danse, elle sent une main lui agripper les fesses. Un flash lui rappelle instantanément l’adolescente de 15 ans recouverte d’un voile blanc dans la foule de La Mecque. Mais elle en a aujourd’hui 50, porte un jean et un débardeur, et se sent moins timide. D’un bond elle attrape par la chemise l’assaillant qui tentait de fuir, et tire si fort qu’il tombe àterre. Elle s’assoit sur lui et frappe, frappe, frappe, en hurlant : « Ne porte plus jamais la main sur une femme !  » Elle s’empresse de raconter l’aventure sur Twitter, signant cette fois #IBeatMyAssaulter (« je bats mon agresseur  »). Le hashtag devient viral. Les femmes ont compris le pouvoir de dire « moi aussi  ». Elle est mà»re pour son troisième livre.

Il n’est pas sà»r que Mona Eltahawy soit en sécurité en Egypte, c’est pourquoi elle vit actuellement àNew York. Elle cite volontiers la question posée par la poétesse américaine Muriel Rukeyser : « Qu’arriverait-il si une femme disait la vérité àpropos de sa vie ?  » Et sa réponse : « Le monde exploserait.  »