Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > impact on women / resistance > France : L’Algérie et nous

France : L’Algérie et nous

vendredi 13 septembre 2019, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/article-revue/lalgerie-et-nous/

EÌ ditorial SEPTEMBRE 2019 La Revue des Deux Mondes

L’AlgeÌ rie et nous

Valérie Toranian

Entre l’AlgeÌ rie et la France, toute une histoire. Une histoire eÌ crite dans le sang. Dans le deÌ ni et le mensonge aussi. Une histoire qui a diviseÌ les intellectuels français. Une histoire dont un nouveau chapitre est en train de s’eÌ crire depuis feÌ vrier 2019, avec l’eÌ closion du printemps algeÌ rien. Au regard
de son passeÌ colonisateur ou des liens complexes qui lient les Français et les AlgeÌ riens, notre pays est-il le moins bien placeÌ pour appreÌ hender ce qui se joue en ce moment de l’autre coÌ‚teÌ de la MeÌ diterraneÌ e ?

Vu de France, eÌ crit SeÌ bastien Lapaque, il est geÌ neÌ ralement impossible de saisir ce qui s’est passeÌ en AlgeÌ rie depuis la guerre d’indeÌ pendance. « Nationalisations, arabisation, militarisation, privatisations, islamisation : on n’y comprend rien.  » Jusqu’aÌ€ ce printemps algeÌ rien, qui pourtant est « peut-eÌ‚tre la seule reÌ volution nationale algeÌ rienne qui ne soit pas une illusion depuis l’eÌ teÌ 1962  ». Ryad Girod, auteur algeÌ rien de langue française (1), est issu de la « geÌ neÌ ration d’octobre  », du nom des manifestations d’octobre 1988 qui aboutirent aÌ€ une nouvelle constitution, puis aÌ€ la victoire du Front islamique du salut (FIS) aux leÌ gislatives de 1991 et enfin aÌ€ une guerre civile de dix ans. Il eÌ voque les deÌ buts du mouvement, la reÌ volte contre le « cinquieÌ€me mandat  » et les foules entonnant ce chant des stades devenu embleÌ matique de la reÌ volution, La Casa del Mouradia.

TraumatiseÌ e par la deÌ cennie noire et sanglante des anneÌ es quatre- vingt-dix qui avait livreÌ l’AlgeÌ rie aÌ€ la feÌ rociteÌ des groupes terroristes islamistes, la rue algeÌ rienne, pour le moment, ne semble pas preÌ‚te aÌ€ laisser la radicalisation religieuse prendre le dessus. Alors que paradoxalement la socieÌ teÌ n’a jamais eÌ teÌ aussi islamiseÌ e qu’aujourd’hui.
Gilles Kepel rappelle qu’Abdelaziz Bouteflika, revenu de son exil pour assurer la pacification de la socieÌ teÌ apreÌ€s la deÌ cennie noire, avait mis en Å“uvre la concorde civile. « Cette dernieÌ€re va consister aÌ€ donner des gages aux islamistes. En somme, il s’agit d’introduire ceux-ci dans le systeÌ€me de corruption engendreÌ par la redistribution de la rente peÌ trolieÌ€re ! » Le grand speÌ cialiste de l’islam et du monde arabe s’interroge sur l’issue de ce printemps algeÌ rien. « Y aura-t-il, apreÌ€s une eÌ ventuelle seÌ quence islamiste, une transition aÌ€ la tunisienne, c’est-aÌ€-dire la mise en place d’institutions deÌ mocratiques ? [...] Ou un sceÌ nario aÌ€ l’eÌ gyptienne avec une reprise en main par un pouvoir militaire fort  », apreÌ€s une nouvelle purge de dirigeants ayant servi, comme souvent dans l’histoire algeÌ rienne, de victimes expiatoires ?

En France, dans les meÌ dias, la prudence est de mise. Le souvenir des aveuglements et des deÌ nis d’une grande partie de la presse durant la deÌ cennie noire est-il encore frais dans les meÌ moires ? Jean-François Kahn, l’un des plus lucides, eÌ tait aÌ€ l’eÌ poque patron de L’EÌ veÌ nement du jeudi. Il se souvient « surtout des meÌ dias de gauche  » qui consideÌ raient, aÌ€ chaque fois que se produisaient des massacres eÌ pouvantables, qu’ils eÌ taient l’œuvre non pas des islamistes... mais de l’armeÌ e qui infiltrait les islamistes. On aurait mieux fait, deÌ plore-t-il, « de deÌ fendre le combat acharneÌ des journalistes, des intellectuels et des femmes, morts par dizaines  ».

Chez les intellectuels français, l’AlgeÌ rie fut l’objet de controverses violentes. Pierre Vermeren eÌ voque l’opposition centrale incarneÌ e par Albert Camus et Jean-Paul Sartre. AÌ€ travers cette fameuse formule camusienne que Sartre, « fort de son ascendant sur la gauche marxiste et anticolonialiste voue aux geÌ monies : “En ce moment on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma meÌ€re peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je preÌ feÌ€re ma meÌ€re†(couramment transformeÌ e en : “entre la justice et ma meÌ€re, je choisis ma meÌ€re†). « Face aÌ€ cette penseÌ e trop humaine, poursuit Pierre Vermeren, la violence paroxystique de Sartre se lit dans la preÌ face des DamneÌ s de la terre de Frantz Fanon publieÌ en 1961 : “en le premier temps de la reÌ volte, il faut tuer : abattre un EuropeÌ en, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en meÌ‚me temps un oppresseur et un opprimeÌ : restent un homme mort et un homme libre†.  »

Pour l’historien, les deux groupes d’intellectuels qui dominent le paysage français jusqu’aux anneÌ es quatre-vingt-dix, « les intellectuels catholiques avec leurs reÌ seaux, et les marxistes, treÌ€s preÌ sents aÌ€ l’univer- siteÌ , offrent une loyauteÌ totale envers le reÌ gime et le peuple algeÌ riens. [...] Le dialogue interreligieux et le respect de l’islam que les theÌ ologiens français ont imposeÌ aÌ€ Vatican II est neÌ en AlgeÌ rie  ».

Camus, le plus français des AlgeÌ riens, le plus algeÌ rien des Français, restera une exception. L’eÌ crivain, de son vivant, n’a jamais renonceÌ aÌ€ l’utopie d’une AlgeÌ rie dans laquelle les deux communauteÌ s auraient fraterniseÌ dans le partage d’une culture commune, ayant absorbeÌ tout l’heÌ ritage antique, eÌ crit Robert Kopp. Le contraire de l’arabisation et de l’islamisation forceÌ es engageÌ es par le FLN apreÌ€s sa victoire.

Entre terrorisme et reÌ pression, la troisieÌ€me voie qu’il appelait de ses vÅ“ux, eÌ tait un reÌ‚ve.

Entre dictature et islamisme, cette troisieÌ€me voie est aujourd’hui le reÌ‚ve d’une jeunesse algeÌ rienne qui ne veut plus eÌ‚tre gouverneÌ e par une « poupeÌ e seÌ nile  » et des dirigeants corrompus, ni qu’on lui confisque ses ideÌ aux deÌ mocratiques au nom d’une guerre anti-islamiste.
Saura-t-elle rompre avec la « maleÌ diction » du monde arabo- musulman, condamneÌ aÌ€ sombrer de dictatures en reÌ volutions islamistes obscurantistes, avec le peuple en eÌ ternelle victime ? Une troisieÌ€me voie est-elle possible ?
Albert Camus eÌ crivait : « La mesure n’est pas le contraire de la reÌ volte. C’est la reÌ volte qui est la mesure, qui l’ordonne, la deÌ fend et la recreÌ e aÌ€ travers l’histoire et ses deÌ sordres.  »

1. Dernier ouvrage paru : Les Yeux de Mansour, POL, 2019.

°°°

Source : https://trousnoirs-radio-libertaire.org/sons/425_9sept2019.mp3

Luttes sociales

Algérie : Le système contre lequel les Algériens descendent dans les rues depuis de nombreux mois sʼest mis en place après lʼindépendance du 3 juillet 1962. En effet si la lutte contre le colonialisme maintenait lʼunité du mouvement de libération, lʼabsence de projet commun pour lʼavenir conduisit àdes luttes de factions pour le pouvoir. Ainsi, la « crise de lʼété 1962  » se conclut par la victoire du clan Ben Bella. Lʼappui apporté par lʼ« armée des frontières  » (Maroc et Tunisie) du colonel Boumédiène inaugura le rôle que les militaires détiennent dans ce pays jusquʼàaujourdʼhui. Pour conserver le pouvoir face aux opposants il était nécessaire dʼobtenir lʼappui des masses populaires. Cʼest le rôle de discours et proclamations vantant le « socialisme  » et lʼ« autogestion  », alors que se mettait en place un État centralisé, adossé un Parti Unique et une bureaucratie dévouée. Pour la population, lʼurgence était de faire redémarrer une économie àlʼarrêt suite au départ massif des européens, qui détenaient tous les postes de responsabilité dans lʼadministration, les entreprises, les domaines agricoles.

Damien Hélie, qui participait avec enthousiasme et espoirs àlʼindépendance, décida dʼenquêter sur le secteur industriel, où des salariés qui redémarraient des usines arrêtées suite au départ des cadres et ouvriers qualifiés. Il présenta une thèse en 1967, dans laquelle il se montre très inquiet sur la survie de cette « autogestion réelle  » placée dans un contexte capitaliste inchangé, ces entreprises étant en concurrence sur le marché libre avec les entreprises privées. Si les travailleurs obtinrent des augmentations de salaires importantes, leur participation effective àla gestion de leur entreprise et, encore plus àcelle de lʼéconomie en général, furent quasi-inexistantes. Damien Hélie en conclut que « lʼautogestion a été une arme dans les mains de lʼéquipe au pouvoir  ». Marieme Helie Lucas, notre invitée, qui a partagé cette courte période àla fois exaltante et décevante, a récemment publié cette thèse, sous le titre Les débuts de lʼautogestion industrielle en Algérie. Dans lʼintroduction elle ouvre quelques espoirs : « Il y a actuellement en Algérie un regain dʼintérêt libertaire pour un modèle de gouvernance qui part de la population elle-même. La révolution sociale, culturelle, et pas seulement politique, doit se faire de bas en haut  ».

Listen here 1:55:47