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Farea Al-Muslimi : « Le Yémen, c’est la guerre de tous contre tous »

mardi 15 octobre 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/04/farea-al-muslimi-le-yemen-c-est-la-guerre-de-tous-contre-tous_6014221_3210.html

Farea Al-Muslimi : « Le Yémen, c’est la guerre de tous contre tous »

Selon le chercheur, le conflit déclenché par l’Arabie saoudite, en 2015, a renforcé les rebelles houthistes, soutenus par l’Iran. Désormais, le pays est pris dans les rivalités régionales entre Riyad et Téhéran mais aussi Abou Dhabi, le Qatar et Oman.

Propos recueillis par Allan Kaval

Publié hier O4.10.19 à 12h48, mis à jour hier à 18h58

Farea Al-Muslimi est le président du Centre Sanaa pour les études stratégiques, et chercheur associé au groupe de réflexion Chatham House. Rassemblant des chercheurs yéménites et internationaux, le Centre Sanaa fournit des analyses recherchées sur le conflit yéménite et s’est affirmé comme un interlocuteur nécessaire des Etats et organisations internationales.

Le Yémen revient sur le devant de la scène depuis la frappe, revendiquée par les rebelles houthistes soutenus par l’Iran, sur les installations pétrolières saoudiennes, le 14 septembre. Comment ce pays s’est-il retrouvé happé dans les rivalités régionales opposant Riyad à Téhéran ?

Le conflit yéménite est, dans sa forme actuelle, le résultat de la riposte saoudienne à la prise de la capitale Sanaa, en 2014,par les rebelles houthistes. L’Arabie saoudite, secondée par les Emirats arabes unis, a formé une coalition arabe visant à permettre au gouvernement d’Abd Rabbo Mansour Hadi [président élu en 2012, en exil] de reprendre le contrôle de tout le territoire. Cette coalition a échoué, les rebelles ont tenu.

Pour Téhéran, les houthistes ont représenté une formidable opportunité de nuire aux intérêts de Riyad : des investissements peu coûteux chez des voisins directs de l’Arabie saoudite, idéalement localisés pour lancer des drones ou des missiles. Il faut cependant rappeler qu’avant l’intervention de l’Arabie saoudite au Yémen, les houthistes ne bénéficiaient pas d’un tel soutien. Ils avaient peu de missiles, pas de drones. Aucune de ces armes contre lesquelles Riyad se montre aujourd’hui incapable de se défendre.

La guerre livrée aux houthistes par l’Arabie saoudite aurait donc renforcé les rebelles ?

Riyad leur a même rendu un service majeur. Cette guerre est la meilleure chose qui soit arrivée aux houthistes, un groupe autrefois marginal et cantonné dans l’extrême nord, autour de laville de Saada, qui contrôlent désormais les zones les plus peuplées du Yémen, dont la capitale. S’il y a une chose que savent faire les houthistes, c’est se battre. En revanche, gouverner, ils ne savent pas. La guerre est donc pour eux une situation confortable.
Depuis cinq ans, l’histoire des houthistes est celle d’une organisation familiale, tribale, et confessionnelle [les houthistes pratiquent l’islam zaïdite, une branche du chiisme] qui a pris de larges territoires par les armes et n’a cessé de se renforcer. Ils considèrent les autres Yéménites qui vivent sous leur contrôle davantage comme des otages que comme des administrés dont ils seraient responsables. Ils ont mis en place des structures parallèles – leurs propres services de renseignement, leur propre banque centrale –, mais comme ils ne peuvent pas copier chaque institution existante, ils ont nommé des « superviseurs », liés à la famille du chef des houthistes Abdel Malik Al-Houthi, qui exercent un contrôle total des prises de décisions dans chaque district, chaque bureau, chaque administration. Ce faisant, ils institutionnalisent la fragmentation du pays.

Après cinq ans passés au pouvoir, les houthistes apprennent cependant peu à peu à gouverner. La dureté du conflit a aussi forcé d’anciens technocrates à travailler pour eux, ce qui contribue de fait à légitimer leur pouvoir. Dans de telles circonstances, la situation de blocus économique [qui leur a été imposée par la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite] constitue une autre bénédiction pour les houthistes : quand leur survie est en jeu, les gens ne s’investissent pas dans des mouvements de contestation. En l’absence d’une opposition réelle, ils se sont emparés du marché noir, générant ainsi des bénéfices supplémentaires.


Quel est le rôle de l’Iran dans le renforcement des houthistes ?

L’Iran a toujours cherché à exercer une forme d’influence au Yémen et les houthistes se sont révélés être les candidats parfaits. Au sein du système iranien, les gardiens de la révolution, qui sont la force armée idéologique de la République islamique, ont mis la main sur le dossier yéménite. Ils se sont rendu compte, après la prise de Sanaa par les houthistes, que ces derniers pourraient être de bons partenaires contre l’Arabie saoudite. Du point de vue des houthistes, l’Iran était la seule puissance extérieure désireuse de leur apporter du soutien.

Cette relation a transformé les houthistes. L’influence idéologique de l’Iran s’est accrue. Des célébrations chiites duodécimaines, étrangères aux traditions yéménites, ont été introduites. Le zaïdisme des houthistes est en train de devenir un chiisme à la mode iranienne. Les programmes scolaires ont été modifiés sur le modèle iranien, des enfants et des adultes sont envoyés dans des « camps culturels » où ils sont endoctrinés, selon le corpus idéologique de la République islamique. Pour Al-Qaida, qui est également présente au Yémen, cette confessionnalisation est une excellente opportunité.

Les discours confessionnels des houthistes et des djihadistes se renforcent l’un l’autre. La régionalisation du conflit s’est traduite au Yémen par l’importation d’un clivage entre chiites et sunnites, totalement étranger à l’histoire de ce pays, que les houthistes et leurs adversaires fondamentalistes sunnites sont en train d’institutionnaliser.

Comment expliquer que, malgré sa puissance militaire, Riyad ne soit pas parvenu à atteindre ses objectifs ?

Au Yémen, la force brute ne vaut rien. Aucun envahisseur n’est sorti victorieux de ce pays à travers l’histoire. Les données géographiques et anthropologiques du Yémen requièrent une pensée stratégique approfondie, une connaissance intime des équilibres locaux et des rapports de force à l’échelle la plus fine. L’Arabie saoudite n’a pas cette subtilité : elle estime qu’elle peut résoudre tous les problèmes en signant des chèques. Elle a été flouée par des alliés locaux de mauvaise qualité qui, en définitive, affaiblissent sa position.

Par ailleurs, le royaume n’est pas parvenu à définir des objectifs de guerre clairs. Cela s’est traduit, ainsi qu’on a pu le voir dans le sud du pays, par des divisions entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qui constituent l’autre poids lourd de la coalition. A Aden, le coup de force des indépendantistes sudistes, soutenus par Abou Dhabi, contre les partisans du gouvernement officiel soutenus par Riyad, est une autre illustration de l’échec saoudien au Yémen.

Quelle est la racine de la division entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ?

Riyad et Abou Dhabi ont beau être des alliés, leurs intérêts au Yémen divergent. Les meilleurs alliés yéménites de l’Arabie saoudite sont liés aux Frères musulmans. Or ces Frères musulmans sont les pires ennemis des Emirats arabes unis. En plus de cela, Abou Dhabi n’a jamais eu d’appétence particulière pour mener une guerre au Yémen.

En 2015, quand la coalition a été mise sur pied, les Emirats n’avaient pas les moyens de dire non au prince héritier Mohammed Ben Salman, cela aurait été trop coûteux d’un point de vue politique. Avec l’enlisement du conflit, les choses ont changé. Les Emirats ont amorcé leur retrait, tout en gardant une influence grâce à des alliés locaux. Le Yémen est voisin de l’Arabie saoudite, mais pas des Emirats pour qui les enjeux sont, de toute façon, moindres.

Dans ce contexte, les velléités indépendantistes au sud reçoivent-elles un soutien populaire ?

Dans le sud se déroule une guerre dans la guerre. Les rivalités entre les provinces méridionales sont anciennes.[Le président] Abd Rabbo Mansour Hadi est originaire du sud, du gouvernorat d’Abyan, et la politique qu’il a menée a renforcé ces divisions. La formation sécessionniste la plus puissante, le Conseil de transition du Sud (STC), jouit d’un certain soutien populaire. Hadi n’a quant à lui pratiquement pas de partisans. En réalité, l’Etat yéménite n’existe plus sous une forme unifiée et le conflit ne se limite plus à une guerre entre les houthistes et le gouvernement yéménite.
A Al-Mahra, dans l’est, le sultanat d’Oman soutient des groupes qui s’opposent à l’influence saoudienne. Ailleurs dans le sud, l’Iran et le Qatar activent leurs pions. Quand on se rapproche d’Aden, on trouve des alliances tribales, des indépendantistes sudistes, Al-Qaida, des partisans du gouvernement, des salafistes. A Marib, à l’est de la capitale, les Frères musulmans disposent d’une influence importante. Les houthistes très pro-iraniens s’opposent aux houthistes qui le sont un peu moins… Le Yémen, c’est la guerre de tous contre tous. [Le philosophe anglais]Thomas Hobbesaurait été ravi de pouvoir étudier le Yémen, dont la situation est une traduction parfaite de son concept théorique d’Etat de nature, où la force fait droit.

Qu’est-ce qui déterminera l’issue de ce conflit ?

Le Yémen est pris dans un conflit régional. Sans solution générale pour l’ensemble de la région, rien ne se passera. Les Nations unies ne sont pas en mesure d’y changer quoi que ce soit de manière significative. Quant aux pays occidentaux, s’ils ne sont pas capables de contribuer à mettre fin à cette guerre, il leur incombe de cesser leur implication. Les armes qu’ils vendent à l’Arabie saoudite donnent à cette dernière les moyens de poursuivre une guerre sans issue, légitiment son entêtement et éloignent toute perspective de paix.

Les Yéménites vivent sans Etat depuis cinq ans. Ils prennent conscience que c’est le retour d’un Etat qui les sauvera. Pour cela, ils sont prêts à des compromis. Tout accord entre Yéménites, quelles que soient les positions des puissances régionales, aura besoin du soutien international. A cet égard, les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU sont des acteurs évidents, mais le plus gros du fardeau devra être porté par les Etats qui soutiennent des parties au conflit – comme la France qui a donc un rôle important à jouer.