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France : Affaire Tariq Ramadan : « Nous choisissons d’inverser la charge de la preuve et de croire la parole des femmes  »

lundi 14 octobre 2019, par siawi3

Source : Tribune publiée dans Le Monde du 7 novembre 2017

Affaire Tariq Ramadan : « Nous choisissons d’inverser la charge de la preuve et de croire la parole des femmes  »

Publié le 12 novembre 2017

Dans une tribune au « Monde  », un collectif de féministes musulmanes et antiracistes affirme refuser de suivre tant les adversaires que les soutiens les plus zélés de ce prédicateur, qui en profitent pour déverser leur haine.

Avec l’aimable autorisation d’une des auteures

Tribune. Les scandales autour des agissements de prédateurs sexuels àHollywood, dans le monde politique et médiatique français ou les affaires Nouman Ali Khan et Tariq Ramadan nous ont bouleversées, tant l’ampleur du phénomène et le désarroi des victimes sont insoutenables. Et en même temps, l’espoir est permis parce que chaque plainte pour viol ou agression sexuelle est en soi une victoire, tant les conséquences d’une prise de parole publique de femmes violées et agressées sexuellement sont lourdes.

Les hommes coupables d’agression sexuelle ont droit àla « présomption d’innocence  » voire àla « prescription des faits  », alors que leurs victimes doivent peser avec prudence chaque mot sous peine d’être attaquées pour diffamation et sont condamnées àvivre avec la honte toute leur vie. D’aucuns diront pourtant qu’il est trop tôt pour réagir, car il faudrait attendre que « justice soit faite  ». Lorsque l’on sait que seulement 2% à3% des hommes accusés de viol sont condamnés, l’on comprend bien qu’attendre que justice soit rendue signifie en fin de compte : attendre que les criminels sexuels soient acquittés.

Mécaniques racistes et sexistes

Car force est de constater que les femmes qui portent plainte ne sont pas àégalité avec les hommes qu’elles accusent, surtout lorsqu’ils sont puissants, pas plus que les victimes de crimes policiers le sont lorsqu’elles ont le courage de porter plainte contre un policier ou un gendarme qui jouit de la protection d’une institution tout entière. Nos systèmes judiciaires ne sont pas exempts des mécaniques racistes et sexistes qui ont trait dans l’ensemble de la société, ils en sont même les corollaires.

D’autant que le procès de Tariq Ramadan, lui, est déjàen cours sur les réseaux sociaux. D’un côté, la récupération politique des milieux islamophobes se donne àcÅ“ur joie, eux qui dénoncent non pas les agissements d’un homme mais ceux d’un musulman, faisant état de « violences sexuelles islamistes  » comme s’il fallait « islamiser  » l’horreur. Le parallèle est pourtant aisé entre l’autorité d’un leader communautaire charismatique et celle d’un homme riche et puissant comme celle de Dominique Strauss-Kahn sur une femme de chambre ou de Harvey Weinstein sur les actrices des films qu’il produisait.

De l’autre, dans les milieux favorables àTariq Ramadan, ce sont les victimes présumées qui sont insultées, accusées notamment d’être les actrices d’un sombre complot sioniste, des mythomanes, voire d’être coupables parce qu’elles ont répondu favorablement àson invitation en montant dans sa chambre.

Il faut inverser la charge de la preuve

Devant une telle asymétrie des ressources et de crédibilité accordée aux uns contre les autres, nous, féministes antiracistes et musulmanes, nous choisissons d’inverser la charge de la preuve, et de croire la parole des femmes. Penser qu’un homme est innocent simplement parce qu’une plaignante pourrait corroborer une rhétorique islamophobe, fait le jeu de la loi de l’omerta.

Il faut en finir avec cette « solidarité négative  » qui lierait tous les musulmans entre eux dès lors que l’un d’eux fait un faux pas. Même s’il faut le reconnaître, dans une société où l’islamophobie s’est vue érigée en « racisme respectable  », cette affaire, bon gré, mal gré, nous impacte tous. Néanmoins, nous nous refusons àl’aveuglement volontaire, car la vérité nous ferait mal aux yeux ou « Ã©cornerait notre honneur  ». Ne nous rendons pas complices par notre silence.

De la même façon, la récupération d’une plainte pour viol àdes fins racistes ne peut que nuire aux victimes elles-mêmes et àleurs soutiens, car elle les prend en otage et les force àchoisir leur camp. Comme si dénoncer leur agresseur racisé signifiait pointer du doigt toute leur communauté. D’autant que certaines parmi nous ont directement été confrontées au sexisme de Tariq Ramadan. Leurs interactions avec lui ont été marquées par des tentatives malsaines de séduction, une volonté de contrôle affectif et de manipulation psychologique alors qu’elles étaient pour certaines bien jeunes.

Un avant et un après

Un incroyable silence semblait régner autour du fait que cet homme se plaçait en guide religieux de nombreuses jeunes femmes en détresse àqui il distribuait sa carte de visite après chaque conférence. Nous ne pouvons dès lors qu’imaginer et déplorer que ses présumées victimes comme Henda Ayari, n’aient pas trouvé le soutien dont elles avaient besoin, si ce n’est auprès de personnes qui souhaitaient faire un odieux commerce de leur courageux témoignage.

Quelle que soit la décision de la justice, il y aura un avant et un après l’affaire Tariq Ramadan au sein des communautés musulmanes et des réseaux qui lui sont proches. La possibilité de tels actes doit initier une profonde, réelle et sincère prise de conscience collective et un véritable engagement pour que les conditions même de ces actes présumés ne soient plus jamais réunies.

Car le racisme nourrit le sexisme et le sexisme alimente le racisme. Nous, féministes antiracistes et musulmanes, choisissons une troisième voix : l’engagement pour toutes contre la honte et le silence concernant les violences sexuelles et la solidarité avec les victimes quelle que soit leur identité ou celle de l’agresseur.

Les signataires de cette tribune sont : Maria Al-Abdeh (microbiologiste), Leila Alaouf (étudiante chercheure en littératures, genres et études postcoloniales àSorbonne-Nouvelle), Fatima Ali (doctorante en études théâtrales àParis-Nanterre, artiste), Zahra Ali (enseignante-chercheure àRutgers University), Ahlem Assali (biologiste), Aïcha Bounaga (doctorante àSciences-Po Aix), Seyma Gelen (enseignante), Fatima Khemilat (Doctorante àSciences-Po Aix, Conférencière et Activiste) Souad Lamrani (doctorante en philosophie àParis-Sorbonne), Ndella Paye (membre fondatrice du collectif Maman toutes égales), Fatima Sissani (réalisatrice), Attika Trabelsi (coprésidente de l’association Lallab), Khaoula Zoghlami (doctorante en communication àl’université de Montréal) et Sarah Zouak (cofondatrice et directrice exécutive Lallab, réalisatrice).