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France : Karima Bennoune, Prix International de la Laïcité. 5 novembre 2019

vendredi 8 novembre 2019, par siawi3

Source : http://www.laicite-republique.org/karima-bennoune-12140.html

Remise des Prix de la Laïcité le 5 novembre 2019
Karima Bennoune : « Nous avons besoin de briser les murs de la solitude » (Prix de la Laïcité, 5 nov. 19)

Karima Bennoune, Prix International de la Laïcité. 5 novembre 2019

Karima Bennoune,
Professeure de droit international et Rapporteure spéciale des Nations Unies dans le domaine des droits culturels.

Cher(e)s Ami(e)s Laïques, Cher(e)s Collègues, Madame La Maire, bonsoir

Je suis ravie d’être à Paris, grande ville de culture que j’ai aimée depuis ma première visite à l’âge de 5 ans, et je suis tellement heureuse d’être ici parmi vous.

Je tiens à remercier le Comité Laïcité République pour m’accorder ce très grand honneur, un geste qui me va droit au coeur. Je n’ai pas fait mon travail seule, mais avec des ami(e)s, des collègues, des co-conspirateurs/rices, et je les remercie tous et toutes. En tant qu’algérienne-américaine et militante pour les droits humains, c’est surtout le mouvement féministe algérien qui m’a formée et influencée. Donc je reconnais et remercie mes sœurs féministes algériennes. Beaucoup d’entre elles ont risqué leurs vies pendant la décennie noire du terrorisme islamiste en Algérie, sans soutien international adéquat, et actuellement beaucoup d’entre elles sont encore une fois présentes dans les rues d’Algérie pour y mener un combat pacifique pour les droits des femmes, et tous les droits humains.

Je dois remercier en particulier la grande sociologue féministe algérienne Marieme Helie-Lucas qui a toujours été à mes côtés et qui, à l’âge de 80 ans, milite avec plus de conviction et d’énergie que beaucoup de personnes de 40 ans. Je dois aussi dire mille mercis à Lalia et Selim/Jean-Paul Ducos pour leur accueil et leur aide à tout moment. Je reconnais également la grande contribution et solidarité de Samia Benkherroubi, Cherifa Kheddar et Zazi Sadou qui ont partagé leurs histoires courageuses avec moi pour mon livre Votre Fatwa ne s’applique pas ici, et qui m’ont aidée à partager les histoires des autres militant(e)s contre l’islamisme que ce livre contient. Et je dis à ma mère (en anglais) : “ I must take a moment to thank my mother for her immense support. She taught me to be open to the world, and she represents the America I love, and which is today under threat from the Far Right and Christian fundamentalists” (en français : « Et je dois prendre ici un moment pour remercier ma mère pour son immense soutien. Elle m’a enseigné à être ouverte sur le monde et elle représente l’Amérique que j’aime, celle qui est aujourd’hui menacée par l’extrême droite et les fondamentalistes chrétiens ».).

Quand j’ai reçu l’appel de M. Sakoun pour m’annoncer la bonne nouvelle du prix, j’étais aux Maldives en mission pour l’ONU, et je rentrais d’une réunion assez triste - mais aussi inspirante -, un rendez-vous avec les familles de deux jeunes laïques Maldiviens : Ahmed Rilwan, poète et journaliste, porté disparu en 2014, et l’auteur satirique et bloggeur Yameen Rashid. Rashid, qui a mené une campagne implacable pour retrouver son collègue Rilwan après sa disparition, fut tragiquement assassiné en avril 2017 à l’âge de 29 ans. Tragiquement encore, l’assassinat de Rilwan par un groupuscule lié à Al Qaïda après son enlèvement, vient juste d’être confirmé, il y a un mois. Dans mon travail, j’utilise trop souvent le mot tragique, mais malheureusement, c’est le mot juste. Nous avons besoin d’agir ensemble pour mettre fin à ces tragédies innombrables. Je pense très fort à Rilwan et Rashid, et à tous les Rilwan et Rashid, dans toutes les régions du monde, ce soir.

Mes ami(e)s, nous avons de plus en plus besoin de travailler en réseau au niveau international pour soutenir nos frères et nos sœurs laïques, pour que nul ne milite et ne se sacrifie dans l’obscurité. La lumière dont, avec ce prix, vous éclairez si généreusement mon travail, je la reçois avec humilité et je veux l’utiliser pour éclairer leurs combats, partout dans le monde. Nous devrons être à leur côté, pour soutenir leur travail, pour leur passer le micro, pour comprendre et apprendre de leurs stratégies, pour exiger leur protection. Et quand ils tombent - dans n’importe quel pays du monde - nous avons la responsabilité de commémorer leur travail et d’essayer de le continuer. Nous avons besoin de briser les murs de la solitude, la solitude dans laquelle travaillent beaucoup de nos collègues, défenseurs des droits humains, défenseurs de la laïcité partout dans le monde.

Je pense très fort à Mohamed Cheick Mkhaitir et je tiens à saluer ce bloggeur mauritanien qui a été condamné à la peine de mort pour “blasphème” et ensuite emprisonné pendant 5 ans et 7 mois pour son combat contre l’utilisation de la religion pour justifier l’esclavage. Il continue à courir des risques et reçoit des menaces même en exil ici en France.

Face à de telles histoires, j’insiste pour que la laïcité soit reconnue en tant que principe essentiel pour garantir les droits humains pour tous - croyants, pratiquants, agnostiques, libres penseurs, athées, ou les personnes qui refusent de telles définitions. Je n’accepte pas et je dénonce le fait que le mot « laïcité » soit considéré presque comme un « gros mot » et que le mot « laïque » lui- même soit considéré comme une insulte dans certains milieux des droits humains ou universitaires, y compris par ceux et celles qui tiennent pour acquis la séparation de la religion et de la politique dans leur propre contexte. Je suis profondément attachée à une laïcité féministe, antiraciste, et ancrée dans le cadre des droits humains, une laïcité globale qui respecte les perspectives et stratégies diverses, mais qui insiste sur certains principes fondamentaux.

Dans mes rapports pour l’ONU, il était important pour moi d’essayer d’exprimer certains de ces principes dans les salles de l’Assemblée Générale et du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, malgré le fait que ce n’est pas exactement considéré comme politiquement correct.

Par exemple, j’ai écrit que :
« La laïcité… est… un élément déterminant dans la lutte contre les idéologies extrémistes et fondamentalistes qui visent les femmes... Elle ménage aux femmes et aux minorités un espace qui leur permet de critiquer ces idéologies et d’exercer leurs droits culturels sans discrimination. La laïcité se manifeste sous diverses formes, dans toutes les régions du monde ».

J’ai cité la phrase sage de Marieme Helie-Lucas, fondatrice de SIAWI.org (Secularism is a women’s issue, en français La laïcité concerne les femmes) : « La défense des valeurs laïques … est une condition préalable à la lutte pour les droits des femmes ».

J’ai aussi souligné que :
« L’universalité des droits [humains]… améliore considérablement la vie de tous les êtres humains, partout dans le monde, et promeut l’égalité, la dignité et les droits… et continuera de le faire… si elle est pleinement mise en œuvre, entretenue et revitalisée. L’universalité signifie que tous les êtres humains jouissent des mêmes droits fondamentaux du seul fait de leur humanité, où qu’ils vivent et quels qu’ils soient, indépendamment de leur statut ou de toute caractéristique particulière… Cependant, l’universalité est actuellement la cible de multiples attaques, notamment de la part de certains gouvernements, de droite comme de gauche, de certains acteurs non étatiques, notamment des extrémistes, fondamentalistes et populistes du monde entier, et même de certains milieux universitaires, y compris ceux qui s’en justifient en faisant un usage impropre de la culture et des droits culturels. Cette situation est susceptible de générer de multiples obstacles à la jouissance de tous les droits humains… L’universalité des droits [humains] [est]… un projet véritablement mondial, et non une idée qui appartient à un pays ou une région donnée… Les peuples et les gouvernements, partout dans le monde, sont capables de violer ou de promouvoir cette idée.

Le droit international relatif aux droits [humains] a répudié le relativisme culturel… Pourtant, le relativisme culturel se retrouve régulièrement dans les forums des Nations Unies et dans les universités, même dans le domaine des droits humains. Certains défenseurs du colonialisme et certaines personnes se considérant comme « postcoloniales » ont parfois utilisé des arguments similaires pour justifier leur relativisme culturel. En réalité, le relativisme culturel n’est pas une simple construction théorique ; les exclusions de la protection des droits qu’elles cherchent à créer ont des conséquences graves, parfois mortelles.

Des millions de personnes à travers le monde, y compris [mon] grand-père, Lakhdar Bennoune, un leader paysan algérien, ont perdu la vie dans la lutte contre le colonialisme, qui est lui-même une forme de relativisme. Les dynamiques de pouvoir de l’hégémonie… associées à ce phénomène doivent être scrupuleusement évitées. Cependant, ceux qui ont donné leurs vies pour qu’il soit mis un terme au colonialisme luttaient pour plus de liberté, pas moins de liberté ; pour plus de droits, pas moins de droits… La mauvaise utilisation de l’histoire coloniale pour justifier les violations des droits humains contemporains insulte leur mémoire et sape leurs réalisations ».

Ce soir je veux souligner que, pour défendre la laïcité et l’universalisme au niveau international, nous avons besoin de meilleures communications, d’initiatives culturelles et artistiques créatives, d’une pensée stratégique et globale, et de travailler avec les jeunes. Nous avons besoin d’une laïcité militante, car c’est une lutte de longue durée qui nous attend, et nous ne devrons rien tenir pour acquis dans le contexte actuel. Nous avons besoin d’une coalition pour la laïcité aux Nations Unies qui sera présente à tout moment pour prôner ces valeurs.

Je suis sincèrement reconnaissante par exemple aux féministes françaises qui ont fait du lobbying pour que la France soutienne mon rapport à l’Assemblée générale sur les fondamentalismes et les droits culturels des femmes, mais dans l’ensemble nos efforts actuels sont plutôt ponctuels et nous avons besoin de les systématiser. Il est facile de se plaindre ou de critiquer, mais ce n’est pas assez. Nous devrons être présents sur le terrain “to take back human rights” pour nous assurer que le mainstreaming de la laïcité parmi les valeurs des droits humains aura bien lieu. Nous avons besoin de travailler ensemble au-delà des frontières linguistiques, et j’espère qu’on tissera plus de liens entre ceux qui travaillent en français et ceux qui mènent des combats similaires ailleurs et dans d’autres langues. En effet, dans un monde en proie aux extrémismes de toutes natures, un monde où la haine se normalise et où les inégalités se creusent, l’humanité assaillie a désespérément besoin d’exercer pleinement ses droits humains universels et de vivre dans des sociétés laïques.

Donc nous devrons mener notre combat laïque contre tous les extrémismes du monde, y compris l’extrême droite en Occident.

Je termine avec une pensée pour mon père Mahfoud Bennoune qui a été torturé par l’armée française lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie sans que quiconque ait rendu jamais des comptes, et qui a risqué sa vie de nouveau pendant la décennie noire en Algérie pour dénoncer l’islamisme et le terrorisme. Il est mon symbole de courage. Et sa mémoire me redonne de l’espoir à tout moment. Je termine avec la conclusion de sa lettre ouverte au porte-parole du Front Islamique du Salut, publiée en Algérie dans le journal El Watan en 1995, une lettre toujours aussi pertinente si on pense aux bourreaux des attentats criminels de Paris et aux assassins qui ont tué dans les bureaux de Charlie Hebdo vingt ans plus tard, et avec seulement quelques petites modifications, quand on se retrouve aujourd’hui face aux fondamentalistes et extrémistes partout dans le monde, des Etats Unis jusqu’en Inde, de Birmanie jusqu’au Brésil.

Mahfoud Bennoune a écrit aux terroristes islamistes : « Votre mouvement, qui s’est trompé d’époque, de peuple et de cible, est la négation même de la raison et de la démocratie, du bon sens et des valeurs islamiques, humanistes et universelles. C’est la raison pour laquelle il ne peut être porteur ni de paix, ni de progrès… ni de culture, ni de civilisation... Votre mouvement est voué à l’échec ».

Comme Mahfoud je reste convaincue que les valeurs humanistes et universelles vaincront, mais comme lui je pense que cet avenir d’espoir n’est pas garanti. Car cet avenir qu’ont appelé de leurs vœux Rilwan et Rashid aux Maldives, cet avenir dépend de nous.

Merci beaucoup.

Karima Bennoune