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France : « J’ai honte pour les slogans qui veulent Marianne voilée »

vendredi 15 novembre 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/14/j-ai-honte-pour-le...ns-qui-veulent-marianne-voilee_6019166_3232.html#xtor=AL-32280270

« J’ai honte pour les slogans qui veulent Marianne voile ?e »

TRIBUNE Sabine Prokhoris
Philosophe et psychanalyste

Dans une tribune au « Monde », la philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris fustige les slogans entendus le 10 novembre lors de la manifestation contre l’islamophobie et l’utilisation d’une e ?toile jaune. Surtout, elle de ?nonce la complaisance d’une gauche qui « organise me ?thodiquement son naufrage ».

Publie ? le 14.11.2019 a ?17h06,mis a ? jour a ?20h15

[( « Esther Benbassa, se ?natrice de la Re ?publique, soutenue dans la fle ?trissure qu’elle nous inflige par Europe Ecologie-Les Verts (EELV), me de ?shonore » )]

Photo : Esther Benbassa, Marwan Muhammad et Yassine Belattar lors de la marche contre l’islamophobie a ? Paris, le 10 novembre). FRANCE KEYSER POUR « LE MONDE »

Tribune. Dans un entretien re ?cent paru dans Libe ?ration du 10 octobre, le grand historien italien Carlo Ginzburg observe ceci : l’appartenance nationale s’e ?prouve non a ? travers l’amour, moins encore a ? travers un sentiment d’« identite ? » qu’il re ?cuse fermement (« il y a un mot que je n’aime pas du tout, c’est le mot “identite ?”. Ce mot est un instrument politique qu’on utilise pour tracer des barrie ?res, des bornes »), pas davantage par une quelconque fierte ?, tre ?s rapidement chauvine, mais en certaines occasions a ? travers « la possibilite ? de honte » – ce sont ses mots.

Voici ce qu’il dit : « J’ai alors compris que notre pays a ? nous, c’est celui a ? l’e ?gard duquel nous pouvons e ?prouver de la honte. Je me rappelle en avoir discute ? avec des amis israe ?liens, allemands, etc. Tout le monde est imme ?diatement tombe ? d’accord. C’est une e ?vidence. »
Lumineuse et profonde remarque politique sur la nature, e ?thique et non identitaire, du lien civique dans la nation.

Cherchez l’erreur

Aujourd’hui, j’ai honte.
Honte pour la manifestation qui eut lieu le dimanche 10 novembre, contre « l’islamophobie », a ? l’appel de personnalite ?s notoirement antire ?publicaines et antilai ?ques, et avec le soutien d’une gauche complaisante qui, jour apre ?s jour, organise me ?thodiquement son naufrage.
Honte qu’une foule ait pu reprendre en chœur, au nom de la lai ?cite ? et de la Re ?publique, mais oui, un slogan tel que « Allahou akbar [Dieu est grand] ».
Cherchez l’erreur.

Lire aussi : « La France court un danger de “maccarthysme musulmanophobe” »

Libe ?ration donne son explication de texte : « En 2015, la rubrique De ?sintox de Libe ?ration s’e ?tait de ?ja ? penche ?e sur la signification de l’expression “Allahou akbar”, souvent associe ?e aux attaques terroristes (...). Il s’agit d’une expression qui a une valeur incantatoire puisqu’elle lance et rythme les prie ?res, mais qui a aussi une utilisation populaire pour exprimer sa joie ou se donner de la force. Ce que nous confirme Marwan Muhammad : “C’est aussi une expression du langage courant, quand il y a une bonne nouvelle”. »
La bonne nouvelle, sans doute, que nous annonce pour sa part Edwy Plenel :
« Dimanche 10 novembre 2019, la Re ?publique e ?tait dans la rue. Une Re ?publique vivante, joyeuse et fraternelle, de ?mocratique et sociale. Une Re ?publique de l’e ?galite ? et de l’e ?mancipation. »

La tyrannie cautionne ?e

« On dit Allahou akbar parce que l’on est fiers d’e ?tre musulmans et on est fiers d’e ?tre citoyens franc ?ais », expliqua Marwan Muhammad, ancien directeur du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Fierte ? identitaire toute pe ?ne ?tre ?e d’elle-me ?me – un ferment de violence. Passablement cynique, aussi : Dieu (Allah) et la Re ?publique (en seconde position, gou ?tons la chose) ? Cela porte un nom : islam politique.

J’ai honte pour les slogans qui veulent Marianne voile ?e : « Solidarite ?, avec les femmes voile ?es ! » Ces femmes voile ?es – nul ne leur en de ?nie le droit – qu’on nous dit si terriblement « stigmatise ?es » par des « lois liberticides ». Parmi ces belles a ?mes tellement soucieuses de « solidarite ? » (Yannick Jadot) avec une « minorite ? maltraite ?e » – selon l’expression employe ?e, pour e ?voquer nos concitoyens musulmans, par un e ?ditorialiste ayant pourtant pris ses distances avec l’appel publie ? dans les colonnes de son journal –, comme parmi les musulmans et les musulmanes qui manifestaient hier, pas une voix ne s’e ?leva pour exprimer une quelconque solidarite ? envers les musulmanes menace ?es de mort, ou a ? de ?faut de divers riants se ?vices. Menace ?es aujourd’hui me ?me, dans la France « joyeuse et fraternelle » que ce ?le ?bre le fondateur de Mediapart, par d’autres musulmans.

Ou ? est vraiment la « minorite ? maltraite ?e » ?

J’ai honte, parce que ce sont mes concitoyens qui benoi ?tement – sans le savoir ? – cautionnent ainsi la violence et la haine. Et la tyrannie.

Photo : PMarche contre l’islamophobie : une e ?toile jaune sur une fillette provoque l’indignation
Esther Benbassa
@EstherBenbassa
Alors, cette marche contre l’#islamophobie ? Calme, bon enfant, chaleureuse. #Citoyenne, en un mot.

Une photographie de manifestants prise lors de la marche contre l’islamophobie a de ?clenche ? de nombreuses re ?actions indigne ?es, dimanche 10 novembre au soir. Largement reprise sur les re ?seaux sociaux, l’image montre un groupe de manifestants, au co ?te ? de la se ?natrice e ?cologiste Esther Benbassa, portant sur leurs manteaux une e ?toile jaune, qui rappelle celle que devaient porter les juifs pendant la seconde guerre mondiale (bien qu’elle n’ait que cinq branches et non six comme l’e ?toile de David). Au centre de l’e ?toile, le mot « muslim » et, a ? co ?te ?, un croissant jaune.

« Cette photo est a ? vomir et ceux qui l’ont affuble ?e de cette e ?toile se sont de ?shonore ?s », a tweete ? Alain Jakubowicz, ancien pre ?sident (2010-2017) de la Ligue internationale contre le racisme et l’antise ?mitisme (Licra). « Aucun musulman de France ne subit ce que nos parents ont subi pendant la seconde guerre mondiale et je leur souhaite de ne jamais le subir », a renche ?ri Ariel Goldmann, pre ?sident du Fonds social juif unifie ?, institution de la communaute ? juive en France dans le domaine social. Pour le philosophe Bernard-Henri Le ?vy, cette « mise en sce ?ne est ignoble ».

De nombreux politiques, de ?ja ? vent debout contre la marche, ont e ?galement re ?agi a ? la publication de la photo. Pour la de ?pute ?e La Re ?publique en marche
(LRM) Aurore Berge ?, « la comparaison est inde ?cente ». « La situation des
musulmans de notre pays n’est en rien comparable avec celle des juifs dans les anne ?es 1930-1940 », a-t-elle tweete ?. Certains a ? gauche s’en sont e ?galement e ?mus, comme le se ?nateur socialiste de Paris David Assouline, qui dit « chercher ses mots pour dire son e ?cœurement ».

De son co ?te ?, Esther Benbassa s’est de ?fendue, sur Twitter, de tout antise ?mitisme, rappelant que, en tant que « juive », elle avait « consacre ? sa vie a ? e ?crire l’histoire des siens ». « Je n’avais pas remarque ? ces insignes », ajoute-t-elle avant d’e ?crire : « Que nos contemporains stigmatise ?s s’identifient a ? ces souffrances passe ?es est tout a ? fait compre ?hensible. Personne ne vole ici sa souffrance a ? personne. »

J’ai honte enfin, indiciblement honte, pour cette image : une e ?lue de la Re ?publique – Esther Benbassa –, ceinte de l’e ?charpe tricolore, prend la pose au centre d’un groupe. Tout sourire, le groupe : femmes en hijab, hommes en chapeau tricolore de carnaval, et une charmante enfant, sifflet a ? la bouche. Plusieurs drapeaux tricolores. Mais oui, bien su ?r, la voila ?, la « Re ?publique de l’e ?galite ? et de l’e ?mancipation ».

« Point de de ?tail » comme disait quelqu’un : la fillette mais aussi plusieurs protagonistes de la sce ?ne saisie sur la photo arborent une e ?toile jaune. A cinq branches, pas a ? six, comme celle qui fut impose ?e aux juifs par les nazis, relaye ?s en France avec le ze ?le qu’on sait par le re ?gime de Vichy. Mais une e ?toile jaune. Au centre, on peut lire « muslim » – et non plus « Juif ». Appose ? a ? l’e ?toile, un croissant musulman.

Slogan offert en prime (pas sur la me ?me photo) pour les mal-comprenants : « Juifs d’hier, Musulmans d’aujourd’hui. »

Lire aussi : « Les musulmans n’en peuvent plus d’entendre parler de leur religion sur le mode de la de ?nonciation »
Autrement dit : le sort des musulmans en France aujourd’hui, dans la Re ?publique, e ?quivaut au sort des juifs entre 1940 et 1945 sous l’occupation nazie.
Cela se passe de commentaire.
Mais ce qui en appelle un, cependant, c’est l’attitude en tout point indigne de la se ?natrice.
Esther Benbassa n’a « rien vu », ose-t-elle. Elle n’a pas vu ce qui se trouvait sous ses yeux, a ? moins d’un me ?tre. Bien des Franc ?ais n’ont « rien vu » non plus, quand on de ?portait leurs voisins.

Quelques esprits sce ?le ?rats

Elle n’a donc « rien vu », mais elle justifie ensuite, sans vergogne, ce que donc elle de ?couvre – avec ravissement puisque ce qui l’e ?merveille, explique-t-elle avec patriotisme, sont les drapeaux franc ?ais brandis par les « stigmatise ?s » souriants : « Quant au port de cette e ?toile, et s’il n’e ?tait qu’un hommage aux souffrances passe ?es des juifs et une mise en garde contre toute possible de ?rive ? »
Un « hommage »... De l’art, avilissant, de prendre ses concitoyens pour des imbe ?ciles.
Ve ?rite ? alternative : « Non, il n’y avait pas d’“e ?toile jaune” a ? la manifestation anti-islamophobie » (Edwy
Plenel, le 11 novembre sur BFM.)

Lire aussi : « Nulle part le port du voile n’accompagne une vitalite ? de ?mocratique »

Parce que la « suggestion e ?motive », qui « fait de notre peuple un clavier qui vibre aveugle ?ment », selon les beaux mots, si pre ?cis, de l’historien Marc Bloch (1886-1944), manie ?e par quelques esprits sce ?le ?rats avec la be ?ne ?diction he ?be ?te ?e d’un nombre inquie ?tant d’(ir)responsables politiques de la gauche – dont Jean-Luc Me ?lenchon, qui prononc ?a, l’a-t-il oublie ? ?, l’e ?loge fune ?bre de Charb –, menace la Re ?publique d’une « e ?trange de ?faite ». Pre ?cipitant a ? vive allure notre pays entre les serres du Rassemblement national.

Philosophe et psychanalyste, Sabine Prokhoris est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Au bon plaisir des « docteurs graves » – A ? propos de Judith Butler (PUF, 2017).