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Soudan : “Talking About Trees” : être cinéaste dans un pays qui a banni le cinéma

vendredi 20 décembre 2019, par siawi3

Source : https://www.telerama.fr/cinema/talking-about-trees-etre-cineaste-dans-un-pays-qui-a-banni-le-cinema,n6574168.php

Aux frontières du réel, la chronique documentaire

“Talking About Trees” : être cinéaste dans un pays qui a banni le cinémaSio

François Ekchajzer

Publié le 19/12/2019. Mis à jour le 19/12/2019 à 14h46.

Cinéma Halfaia, photo de l’affiche de

Talking About Trees

de Suhaib Gasmelbari.

Dans un Soudan privé de cinéma au nom du Coran, un jeune cinéaste filme quatre de ses aînés que le régime a empêché de réaliser une œuvre. “Talking About Trees” les suit avec humour et émotion, dans leur acharnement à faire renaître un lieu de projection à Khartoum. En salles depuis le 18 décembre.

Comment devient-on cinéaste dans un Soudan qui a banni le cinéma ? Auteur de Talking About Trees, Suhaib Gasmelbari avait 10 ans lorsque le coup d’État de juin 1989 a porté au pouvoir le général Omar el-Béchir – sous les verrous depuis avril 2019. Trente ans durant, son régime islamique s’est fait fort de combattre les acquis culturels de la modernité et toute forme d’expression artistique dans un pays qui avait compté, avant lui, une soixantaine de salles. « Il arrivait aux services de police de confisquer des livres, se souvient-il. Jusqu’à L’Idiot, de Dostoïevski, que nous avions à la maison. Les ouvrages étaient tout de même plus accessibles que les films ; et traverser Khartoum pour trouver des ouvrages nous les rendait d’autant plus désirables. À partir du collège, j’ai beaucoup lu – romans et poésie. »

[( Film
Talking About Trees

réalisé par Suhaib Gasmelbari)]

De ses expériences de spectateur d’avant 1989, Suhaib Gasmelbari n’a conservé qu’une seule image. Une scène du Miroir, d’Andreï Tarkovski, découvert avec ses parents au centre culturel soviétique de Khartoum. « Un enfant entre dans une pièce, se souvient-il. Il voit un homme et une femme prenant un bain. Les cheveux de la femme couvrent son visage puis le plafond s’effondre. » Scène marquante d’un film qu’il n’a revu et compris qu’à l’âge adulte.

À la télévision, les images ne manquaient pas ; mais des images de propagande évidemment, dénuées de toute fibre poétique. Ce sont ses études en Égypte, qui ont permis au jeune Soudanais de faire réellement connaissance avec le cinéma, et de rattraper le temps perdu en dévorant des films dans une association jésuite d’Alexandrie. Puis à Tours, où il est venu apprendre le français et où la découverte de Godard et de la Nouvelle Vague l’a convaincu de s’inscrire à l’université Paris 8 pour approfondir sa cinéphilie, avant de rentrer au Soudan. « Je passais des journées entières à la Cinémathèque, me passionnant pour le cinéma soviétique, mais aussi pour le cinéma japonais, Ozu, Kurosawa… »

Les quatre mousquetaires de Khartoum

Un peu différents sont les parcours des quatre cinéastes autour desquels il a conçu Talking About Trees, et dont chacun a l’âge d’être son père. Dans un Soudan encore ouvert aux images, Manar Al-Hilo, Altayeb Mahdi, Ibrahim Shaddad et Suleiman Mohamed Ibrahim se sont nourris de films internationaux. Puis ils sont partis apprendre leur métier au Caïre, à Berlin, à Moscou. Et ont fondé une revue de cinéma dans les annés 1970.

Suleiman Mohamed Ibrahim, Altayeb Mahdi et Manar Al-Hilo, Talking About Trees de Suhaib Gasmelbari.

« Le pouvoir islamique était hostile à toute forme de culture et voulait effacer ce qui lui était antérieur pour imposer sa propre vision de l’Histoire », explique l’un d’eux. Tous quatre ont fait les frais de cette mise au ban du cinéma en ne tournant que quelques films, dont Talking About Trees permet d’apprécier la valeur à travers des morceaux choisis.

« Si leurs films ont été réalisés dans des conditions difficiles, ceux-ci n’ont rien de timoré sur le plan esthétique, relève Suhaib Gasmelbari. Jamal (A Camel), court métrage qu’Ibrahim Shaddad a réalisé en 1981 et que j’ai découvert en Égypte, m’a notamment frappé par sa grande exigence artistique. La lecture de leur revue de cinéma m’a également surpris par sa qualité… et rendu tristement joyeux. Car ce qu’ils avaient fait avait été caché à ceux qui, comme moi, ont passé leur enfance et leur adolescence dans les images de propagande. Les rencontrant, j’ai appris que des Soudanais avaient pu voir des films d’auteur du monde entier, parfois même l’année de leur sortie. Et que ces quatre-là avaient courageusement résisté, allant de village en village pour y organiser des projections sur lesquelles le gouvernement fermait les yeux. »

Invité, en 2015, à assister à l’une de ces séances, à quarante kilomètres de Khartoum, Suhaib a vu ses quatre aînés surpris par une tempête de sable, qui ne les a pas démontés. « Elle a enflé, faisant gonfler, bouger l’écran qu’ils avaient installé ; faisant même sortir l’image du cadre. Mais les spectateurs demeuraient attentifs, indifférents aux effets de la tempête, absorbés par la magie du cinéma. De cette image épique est née l’idée de Talking About Trees. » Un merveilleux documentaire d’amour du cinéma et d’amitié entre ces quatre vieux messieurs, mousquetaires d’une vaillance, d’une élégance et d’un humour à toute épreuve. Tourné sans autorisation, le film de Suhaib Gasmelbari les accompagne dans une entreprise pleine d’audace et de panache : ramener à la vie Halfaia (« révolution »), le cinéma de Khartoum laissé à l’abandon (1).

L’espoir d’une renaissance

Primé à la Berlinale et présenté au dernier festival de Marrakech, Talking About Trees pourrait être prochainement projeté dans ce lieu, à la faveur de la nouvelle situation politique au Soudan. Quels espoirs de changement peut-on attendre du gouvernement transitoire mis en place après le renversement d’Omar el-Béchir, survenu en avril 2019 ? « Rien n’est encore très clair », expliquent les quatre cinéastes qui, regroupés au sein du Sudanese Film Group, ont adressé au nouveau pouvoir une requête en faveur d’un cinéma soudanais. Tout reste effectivement à faire, dans ce pays qui ne compte ni dispositifs d’aide à la production, ni techniciens, ni formations.

En attendant, Altayeb travaille au montage d’un film sur les manifestations de rue qui ont duré cinq mois. Ibrahim met la dernière main à un court métrage sur l’expérience de la détention et des interrogatoires de police. Quant à Suhaib Gasmelbari, qu’ils considèrent désormais comme l’un des leurs, il n’a pas l’intention de quitter le Soudan. Mais de participer au retour en grâce et à la renaissance du cinéma dans son pays natal, à l’aube d’un possible changement.

Note :

(1) « Nous sommes les meilleurs optimistes, car notre espoir a été forgé par le plus grand désespoir », lit-on au générique de fin de Talking About Trees, dont le titre quelque peu énigmatique renvoie au poème d’exil de Bertolt Brecht intitulé À ceux qui viendront après nous (1939) :
Vraiment, je vis en de sombre temps !
Un langage sans malice est signe
De sottise, un front lisse
D’insensibilité. Celui qui rit
N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

Que sont donc ces temps, où
Parler des arbres est presque un crime
Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !
Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue
N’est-il donc plus accessible à ses amis
Qui sont dans la détresse ?

[...]