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Algérie : comment raconter la décennie noire ? ’Papicha’, de Mounia Meddour

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mercredi 1er janvier 2020, par Marieme Helie Lucas, siawi3

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/signes-des-temps/algerie-comment-raconter-la-decennie-noire

Algérie : comment raconter la décennie noire ?

20/10/2019

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En Algérie, où les manifestations se succèdent depuis février, la libération de la parole sur dix années de guerre civile qui ont fait entre 100 000 et 200 000 victimes, fait encore l’objet de diverses entraves, comme en témoigne le report sine die de la sortie du film Papicha de Mounia Meddour.

Photo : La réalisatrice Mounia Meddour et les comédiennes Lyna Khoudri, Zahra Doumandji, Shirine Boutella et Amira Hilda Douaouda arborant des badges en soutien aux manifestations en Algérie, le jour de la projection de « Papicha » au Festival de Cannes, le 17• Crédits : Pascal Le Segretain - Getty

Papicha de Mounia Meddour - sélectionné à Cannes dans la sélection Un certain regard et lauréat de trois prix au dernier Festival d’Angoulême - revient sur ce qu’on a appelé la « décennie noire » c’est-à-dire sur la guerre civile qui a vu s’opposer islamistes et gouvernement militaire et qui a fait entre 100 000 et 200 000 victimes entre 1991 et 2002. La réalisatrice algérienne raconte ce conflit du point de vue des femmes, plus précisément d’un groupe d’étudiantes qui tentent de lutter contre la chape de plomb imposée à la société algérienne par les intégristes en sortant en discothèque, en allant à la plage, en refusant de se voiler, ou en draguant ouvertement. Parmi celles que l’on surnomme les « papicha » - les jeunes filles libérées - l’une d’elles, Nedjma, va, après l’assassinat de sa sœur par une terroriste islamiste, décider d’organiser un défilé de mode à l’université, et se heurter à son entourage, le défilé prenant peu à peu la tournure d’un acte de résistance.

Marc Weitzmann s’entretient avec Mounia Meddour, réalisatrice, dont le film Papicha sort en salles le 9 octobre, Samia Allalou, journaliste, responsable du Fonds pour les femmes en Méditerranée, et Marieme Helie Lucas, sociologue, militante des droits des femmes et de la laïcité.

Dans les années 1990, les informations que l’Europe - et le monde - recevaient de la guerre civile en Algérie se limitaient souvent à un bilan macabre du nombre des victimes du terrorisme. Le désir d’écrire ce film est-il né du besoin de partager une autre histoire ?

Mounia Meddour : J’avais envie de montrer les choses de l’intérieur, de montrer comment ces femmes - journalistes, intellectuelles, médecins ou étudiantes - avaient résisté aux islamistes. Pendant l’écriture du scénario, j’imaginais une sorte de thriller, de montagnes russes entre des moments de liberté, d’espoir, de complicité et des moments dramatiques. Au début des années 1990 à Alger, on pouvait très bien aller danser en boîte le soir et le lendemain se retrouver dans un bus avec des gens qui distribuaient des voiles gratuitement. L’idée première était de rentre hommage à ces femmes fortes. Et comme ce sont elles encore qui descendent dans la rue aujourd’hui, le film est devenu un soutien aux récentes manifestations en Algérie.

Le 21 septembre dernier, l’avant-première du film prévue à Alger a été annulée sans explication. Aucune date de sortie n’est fixée pour le moment.

Mounia Meddour : L’Algérie est le pays des paradoxes. Et le destin du film l’incarne aussi : il est une coproduction franco-algérienne, il a obtenu des aides et des autorisations de tournage et nous avions obtenu le visa d’exploitation qui aurait du permettre sa sortie. Sauf qu’entre temps la Révolution du Sourire a éclaté et le sort du film est depuis suspendu. Le fait que nous portions des badges à Cannes en soutien aux manifestants algériens a donné lieu à des amalgames. Mais la bonne nouvelle, et elle est encore paradoxale, c’est que le comité des Oscars a accepté que le film représente l’Algérie lors de la cérémonie, ce qui n’aurait pas été possible normalement parce que le film n’est pas sorti en salles en Algérie, mais nous avons pu bénéficier d’une dérogation.

Pourquoi l’évocation de cette période est-elle toujours aussi difficile en Algérie, où les manifestations se succèdent depuis février ?

Samia Allalou : En effet, en Algérie la vérité n’a pas encore été dite. Beaucoup de jeunes ne savent pas ce qui s’est passé. D’autant que l’amnistie accordée aux terroristes en 2000 par le président Bouteflika a refermé la possibilité d’un vrai travail de mémoire. A l’époque il n’y avait pas Internet, on a vécu ces événements à huis clos. Alors que les manifestations d’octobre 1988 avaient amené une ouverture politique, le multipartisme, la liberté de la presse, etc. quand le terrorisme a fait irruption, on s’est retrouvés tout seuls. Quand je suis arrivée en France en 1994, on nous reprochait d’avoir cautionné un coup d’état. On a essayé d’expliquer la démarche qui a consisté en l’arrêt du processus électoral mais le relativisme culturel a fait qu’à l’époque, rares étaient ceux se mettaient à notre place.

Marieme Hélie Lucas  : Si Papicha rend compte de l’emprise de l’intégrisme sur la société algérienne dans les années 1990, le phénomène a en fait commencé beaucoup plus tôt, mais à bas bruit. Ce qui a permis à beaucoup de gens de rester dans le déni jusqu’aux années 1990. Dès les années 1970/1980 par exemple, il y avait des brigades d’étudiants intégristes qui faisaient fermer les portes des bâtiments des étudiantes vers 18h pour les enfermer. Et la ségrégation filles/garçons a commencé encore plus tôt : dès l’été 1962, certains responsables de l’armée de libération arrêtaient des groupes de jeunes gens pour leur demander s’ils avaient un livret de famille pour justifier le fait de pouvoir marcher ensemble dans la rue. Et à la fin des années 1960, les ouvrières de l’usine d’électronique de Sidi Bel Abbès sont empêchées d’aller travailler pendant trois semaines par des intégristes qui se mettent à les caillasser. Et pour revenir à l’université, on voit fleurir dès les années 1970 des affiches qui font la promotion de l’uniforme d’étudiante à l’iranienne : une espèce d’imperméable beige et un foulard sur la tête. En France, l’analyse dominante consiste à justifier l’explosion islamiste des années 1990 par l’arrêt du processus électoral or tout cela a été beaucoup plus progressif. L’annulation de la victoire du FIS aux élections législatives de décembre 1991 a dynamisé le mouvement mais l’intégrisme islamiste était là bien avant, et certainement déjà en germe au sein du mouvement national.

Musiques diffusées
Raina Raï, Ya Zina
Maryam Saleh et Zeid Hamdan, Emchi Ala Rimchi

Intervenants

Mounia Meddour
réalisatrice et scénariste algérienne
Marieme Hélie Lucas
sociologue algérienne, fondatrice du réseau Femmes sous lois musulmanes (WLUML)
Samia Allalou
journaliste, responsable du Fonds pour les femmes en Méditerranée

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Tags : Algérie Islamisme Médias Histoire

L’équipe Production Marc Weitzmann