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France: Voile (Faussement) Dit Islamique : réponse Au MDF Et À La LCR-B.

Sunday 29 August 2010, by siawi2

Source: Tom Goldschmidt, 22/11/2009.

Imaginons : vous recevez une invitation àmanifester contre la vivisection des souris dans les laboratoires. Super. Mais dans le tract, vous lisez que la solidarité avec les souris implique bien sûr le massacre des chats. Vous ne trouveriez pas ça un peu gros ?

Changeons les valeurs, mais gardons l’équation... Vous recevez une invitation àmanifester pour un enseignement de qualité, contre les écoles-poubelles. Super .... Mais vous y lisez qu’être d’accord avec ces mots d’ordre implique de combattre tout bannissement des signes religieux ostentatoires dans les écoles. Vous ne trouvez pas ça un peu gros ?

Je n’utilise plus, ici, le conditionnel, parce que ceci n’est pas le fruit de mon imagination. Je n’aurais pas su l’imaginer, mais le MDF (nouveau “Mouvement Pour les Droits Fondamentaux”) l’a fait. Ce qui ne devrait pas fort m’émouvoir. Mais la LCR, section belge de la 4ème Internationale, soutient cette manipulation et distribue ce texte. Ce qui me concerne quelque peu, puisque je me situe dans le sillage de cette section belge depuis les années ’70.

Le communiqué de lancement du MDF figure ici. On y trouve un appel “contre les inégalités sociales et scolaires, les mesures d’austérité qui vont les accentuer, le racisme, le sexisme et les mesures liberticides ; pour une justice sociale et fiscale et un enseignement refinancé, gratuit, de qualité, public et pluraliste pour toutes et tous.” Fort bien, le progressiste modèle standard, le membre de la gauche radicale, ne pourront qu’applaudir. Puis on lit, dans la même foulée, “Le 11 novembre est la journée des femmes en Belgique. En cette journée symbolique, le MDF veut poursuivre le combat de générations entières de femmes qui se sont mobilisées pour que toutes les jeunes filles aient accès àl’école comme lieu d’émancipation et pour que toutes les femmes aient le droit de disposer de leur corps comme elles l’entendent, ce qui implique notamment le choix de porter ou pas le foulard.”

Il ne suffisait pas de détourner de justes revendications concernant l’enseignement. Il fallait en plus détrousser le féminisme.
De même, dans la suite du communiqué, on lit quelques lignes - irréfutables - àpropos de l’école inégalitaire. Mais cet hameçon n’est làque pour nous amener àl’essentiel : la charge contre le projet d’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles. D’ailleurs, la page Facebook du mouvement est éloquente : on n’y parle pratiquement que voile et religion. De même, le badge du mouvement n’évoque pas les écoles, mais une souriante musulmane voilée. Quant àla manifestation, on y a avant tout entendu scander : “Mon foulard c’est mon choix et l’école ne le changera pas” et “Ni interdiction, ni obligation”. Deux vidéos la retracent sur Youtube, demandez “MDF 11nov 2009”. Les jeunes oratrices sont dynamiques et on regrette que leur sympathique énergie soit dévoyée vers une mauvaise cause.

Avant d’émettre quelques remarques plus strictement politiques, petite revue des arguments du MDF :
- L’interdiction nierait “les droits fondamentaux, comme la liberté de culte et d’expression ou le droit àla scolarité”. C’est un mensonge. Ne pas accepter que quelqu’un pratique sa religion àtout moment et partout, comme il l’entend et sans tenir compte du contexte, n’est pas nier sa liberté de culte, mais lui demander de respecter la société dans laquelle il vit et le contexte dans lequel il se trouve. Si je chantais l’Internationale pendant une messe - àsupposer que j’y assiste -, je serais mis dehors. Un belgicain qui entonnerait la Brabançonne pendant le cours de maths se ferait sanctionner. Ce n’est pas pour autant que nos libertés politiques sont bafouées.
Considérer que le voile représente des valeurs qui n’ont pas leur place dans l’école publique n’est pas nier la liberté de culte. Considérer qu’un T-shirt clamant “Jésus m’a sauvé, rejoignez l’Eglise Evangélique Rénovée” n’a pas sa place en classe, cela n’est pas contraire àla liberté de culte. Si l’on refuse le port en classe d’un T-shirt appelant àvoter pour telle formation, ou àlutter contre l’immigration, les libertés politiques n’en sont pas écornées.

Par ailleurs, le Coran dit “Ô vous qui croyez, ne prenez pas pour alliés les juifs et les chrétiens” (V, 51 édition 2009, traduction Malek Chebel), “Combattez ceux qui ne croient ni en Dieu et au Jour dernier” (9,29, idem) ; le Hadîth (recueil de paroles du Prophète) Sahîh al-Boukhârîou, considéré comme très authentique, rapporte cette phrase : “Les musulmans les tueront de telle sorte que les Juifs se cacheront derrière les pierres et les arbres, et les pierres et les arbres diront : ô musulman, ô serviteur d’Allah, voilàun Juif derrière moi, viens le tuer”. Si un élève s’avise d’appliquer ces textes àla lettre, et que l’école l’en empêche, dira-t-on que l’école nie sa liberté de culte ? L’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme alinéa second précise que : « La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, àla sécurité publique, àla protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou àla protection des droits et libertés d’autrui » (je souligne). De même, la Cour européenne des droits de l’homme, pourtant défenderesse de la liberté de religion, a condamné des plaignantes qui souhaitaient défendre le port du voile, considérant qu’il s’agissait d’un “symbole d’oppression de la femme”, soulignant que la manifestation d’une religion peut être restreinte afin de préserver des valeurs fondamentales. (Saint-Paul conseillait le voile aux chrétiennes en ces termes : “L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme”).

De même, le droit àla scolarité n’est en rien nié parce qu’un élève doit respecter un règlement. La nécessité de ce règlement a été démontrée, et ce qui a aussi été démontré, c’est qu’il n’empêche en rien la scolarité. D’abord, pour les élèves musulmanes, il est possible d’aller suivre les cours d’une école musulmane. On avait annoncé en France après la loi foulard qu’un raz-de-marée allait se produire vers ces établissements. Mais les écoles musulmanes ont fait un flop, et les parents musulmans dans leur immense majorité ont avec sagesse préféré l’enseignement public, en toute liberté. A Anvers, l’école musulmane ouverte après l’interdiction du voile dans deux établissements compte 20 élèves. Làaussi, les parents ont choisi l’enseignement public.

Au passage, on peut se demander ce que devient, dans le raisonnement du MDF, une liberté d’opinion aussi respectable que celle de croyants : celle des parents qui ne veulent pas que leur enfant, pendant toute sa scolarité, soit confronté toute la journée àune image de la femme qui est ipso facto dévalorisante, ne serait-ce déjàque parce qu’elle impose une obligation aux femmes làoù il n’y en a pas pour les hommes. –

L’interdiction serait antiféministe :

“Le 11 novembre est la journée des femmes en Belgique. En cette journée symbolique, le MDF veut poursuivre le combat de générations entières de femmes qui se sont mobilisées pour que toutes les jeunes filles aient accès àl’école comme lieu d’émancipation et pour que toutes les femmes aient le droit de disposer de leur corps comme elles l’entendent, ce qui implique notamment le choix de porter ou pas le foulard.” Invraisemblable déformation. Comment peut-on vouloir détourner àson profit la lutte de générations de femmes, mettre sur le même pied la lutte pour la maîtrise de sa propre sexualité, de sa fertilité, de son indépendance, et un stigmate inspiré d’une vision de la sexualité, elle, complètement machiste (mais aussi méprisante, il est vrai, pour l’homme bestial prédateur que pour la femme proie incapable d’autonomie), stigmate qui va de pair avec la polygamie, avec un droit àl’héritage le plus souvent limité de moitié pour la soeur par rapport àcelui du frère, avec la recommandation de prier dans sa chambre plutôt qu’àla mosquée ? Comment concilier l’affirmation du MDF et celle de la sociologue féministe musulmane Leila Babès, qui écrit àpropos de la loi française foulard-école, “que la vraie discrimination est celle qui touche aux rapports hommes/femmes, qu’en matière de Droits de l’Homme, ce n’est pas la liberté religieuse qui est menacée, mais bien l’égalité des sexes, et que la France n’a pas àrougir de continuer àdéfendre cette valeur fondamentale”. Ou avec l’attitude de Irshad Manji, féministe musulmane, qui elle aussi a soutenu la loi française ? Comment expliquer qu’une tournée des sites de mouvements féministes révèlera principalement une condamnation de ce que le voile signifie ?

Et pas seulement en Europe, contrairement aux affirmations communautaristes, témoin ce rappel : “Me reviennent àla mémoire des noms de femmes comme Manoubia El Ouertani (1924), Najet Ben Othman (1925) et Habiba Menchari (1929) qui, dévoilées, apparurent sur la tribune publique (du parti socialiste), revendiquant la suppression du voile et la libération des Tunisiennes, provoquant ainsi l’anathème des oulémas”. De même, la féministe égyptienne Hoda Charaoui arracha son voile en public en rentrant d’un congrès féministe àAmsterdam. “-”Les femmes de cinquante ans et plus qui ont connu le temps des indépendances dans les pays arabes et qui se sont battues pour la dignité féminine, sont désolées d’avoir sacrifié leur jeunesse pour une régression aussi scandaleuse", note àpropos de la propagande pour le voile le Centre Culturel Arabe.

Iqbal Baraka, directrice du magazine féminin égyptien Hawaa, musulmane, auteure d’une “”Histoires des femmes au travail“, déclare :”A mon avis, ce phénomène (NB : le retour du voile) a moins àvoir avec la religion qu’avec des facteurs sociaux, économiques et politiques. On intimide et on terrorise les femmes. La femme arabe subit des pressions constantes visant àlui faire porter le hijab. L’homme arabe cherche àobtenir le contrôle et l’hégémonie dans tous les domaines, afin de compenser son échec total dans le domaine politique. C’est ainsi qu’il exerce des pressions sur la femme. (…) Le phénomène [du voile] a commencé àse propager avec la défaite arabe de 1967, quand certains savants musulmans prétendirent qu’elle était due au fait que les musulmans s’étaient éloignés de leur religion. A leur avis, la défaite s’expliquait essentiellement par le travail et la libération des femmes. En conséquence, ils se sont mis àexercer d’énormes pressions sur l’élément faible et misérable: la femme. C’était une façon de compenser les insuffisances de l’homme arabe, qui essuyait défaite politique sur défaite politique ».

Ce qui est défendu, c’est d’ailleurs bien le voile : pas un signe discret d’appartenance àune religion, pas une cocarde verte ou autre petit insigne. Il s’agit bien, non pas d’afficher un signe d’identité (comme on le prétend si souvent), mais ce foulard dont, au long des forums musulmans, l’interprétation répétée est qu’il symbolise la modestie, la décence et la retenue qui conviennent aux femmes, tout comme il va de pair avec de multiples limitations àleurs droits par rapport àceux des hommes - qui curieusement n’ont pas besoin de se voiler, fût-ce àtitre de “signe d’identité”. (Note : répétons-le, le voile n’est pas un prescrit coranique. Les autres limitations bien). “...la motivation première, pour la musulmane, est bien la pudeur dans son acception coranique et non pas une volonté de manifester son appartenance”, lit-on par exemple sur le site musulman Oumma.

Surtout, comment peut-on parler de libre choix et de féminisme, alors qu’une violence organisée balise la route des jeunes filles musulmanes - nous y venons ci-dessous - ? Alors que l’aliénation liée au port du voile est manifeste ? Mimouna HADJAM, militante de l’association “Afrika” àLa Courneuve, écrit : “Nous sommes contre tous les foulards, qu’ils soient portés àTéhéran, Kaboul, Alger, La Courneuve, Lille, Marseille ; qu’ils recouvrent une partie du corps ou totalement, car les foulards du monde entier expriment une même chose : la soumission forcée des femmes àun programme d’oppression. (...) ce foulard identitaire devient vite un foulard forcé. Et puis avec la multiplication des associations islamistes, des mosquées qui dispensent les cours, on voit se développer le nombre de petites filles”en apprentissage de foulard“. Le Mercredi et le Samedi, on voit dans les cités des gamines, âgées de moins de 10 ans, de plus en plus nombreuses, se diriger vers les cours religieux, foulard sur la tête. Cet apprentissage du foulard se fait sous la force tranquille de l’entourage, pour amener la fillette àrevendiquer”son foulard“vers 14 ans en affrontant ses professeurs et en clamant”c’est mon choix“. Cette recherche ethnico-identitaire d’adolescente se fait sur le dos des femmes et il se trouve des défenseurs pour crier au racisme”. En 2003, Nesli, une jeune originaire de Turquie, devenue majeure, a obtenu en France la condamnation de son père àsix mois de prison avec sursis pour la coercition brutale qu’elle a subie pendant son enfance et sa jeunesse ; elle parle de sa soeur qui répétait “Le voile, c’est mon choix” et qui était la plus battue des enfants.

Ces pressions ne se manifestent pas qu’envers les jeunes filles, ni qu’àl’école. Dans les actes du colloque “Musulmanes Féministes: Du paradoxe àla réalité” (Bruxelles 2004), on lit “Une amie marocaine qui ne porte pas le foulard, mère de plusieurs enfants, va chercher son enfant dans une école dans une commune bruxelloise et son fils a vu sa mère traitée de « pute » parce qu’elle ne portait pas le foulard, parce que c’est une musulmane qui ne porte pas le foulard. C’est contre cette dérive que je fais référence. Autre chose, c’est au CPAS de Molenbeek où les femmes musulmanes y travaillant peuvent porter le foulard. Il y a eu une directive, une circulaire administrative contre le harcèlement des femmes musulmanes qui ne portaient pas le foulard par les femmes musulmanes qui portaient le foulard” (Intervention de Marina Da Silva).

De plus, àla suite de Leila Babès, sociologue et musulmane, du recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, du philosophe musulman Soheib Bencheikh, ex-mufti de Marseille et de nombreux autres auteurs musulmans, nombreux sont les musulmans qui constatent que l’obligation de se couvrir les cheveux ne figure pas dans le Coran, qu’elle relève de l’interprétation apportée àcelui-ci a posteriori, pour imposer une vision particulièrement machiste des rapports hommes-femmes. La LCR-B, Egalité et le MDF choisissent donc clairement leur camp : àl’intérieur d’une polémique qui divise le monde musulman, ils soutiennent les réactionnaires et trahissent les progressistes. Enfin, àpropos de féminisme, faut-il vraiment rappeler que celui-ci attache énormément d’importance aux stéréotypes, notamment dans le cadre de l’enseignement, aux livres scolaires où l’on voyait Papa lire le journal tandis que Maman cousait ou faisait la vaisselle ? Ici, ce n’est plus pendant quelques minutes, sur une page d’un livre, qu’une image stigmatisante des femmes vient imprégner les enfants et les jeunes, c’est dans leur vécu quotidien pendant des années et des années. –

L’interdiction serait raciste

“parce qu’elle diabolise et attaque particulièrement la communauté musulmane minoritaire en Belgique plutôt que d’aider la rencontre des cultures en combattant les préjugés et en reflétant la richesse culturelle de la société, symbolisée notamment par la kippa, le foulard, le crucifix, le turban sik (sic...) ou le flambeau laïque”. D’abord, il est fort étonnant pour des marxistes révolutionnaires, des tenants du matérialisme historique, de diffuser un texte qui voit simplement dans les insignes de la religion un signe de richesse culturelle. On est loin de Marx parlant de l’“opium du peuple” (1), de Trotsky qui se disait “marxiste, matérialiste dialectique, et par conséquent athée intraitable”, et qui recommandait en URSS le développement du cinématographe parce que “la propagande antireligieuse ne suffit pas” et que “il lui suffit (NB : au cinéma) d’un drap blanc pour faire naître une théâtralité beaucoup plus prenante que celle de l’église, de la mosquée ou de la synagogue la plus riche” (Questions du Mode de Vie). Mais aussi, en quoi y a-t-il attaque contre la communauté musulmane àconstater deux évidences ?

- Les jeunes filles de cette communauté sont souvent l’objet de pressions extrêmement fortes afin qu’elles acceptent le voile ; ces pressions prennent des formes dont la violence est actée par de multiples témoignages ; le Centre d’Action Laïque, après une longue période de recherche d’information, a fini par conclure « Les témoignages qui remontent des écoles (...) font de plus en plus état du harcèlement que subissent certaines jeunes filles musulmanes, quand elles ne portent pas le foulard islamique ». « Nous avons aussi été frappés par le revirement de la directrice de l’athénée d’Anvers, qui n’était pas favorable àl’interdiction, mais qui a fini par s’y résoudre étant donné les problèmes de prosélytisme constatés ». « Le foulard islamique est clairement devenu un instrument de prosélytisme, il est instrumentalisé par certains imams et les milieux conservateurs. Nous ne voulons en aucun cas stigmatiser les jeunes filles qui subissent ces pressions ». Une enseignante de Dison soulignait que le port du voile s’assortissait de l’interdiction parentale de suivre les cours de natation, de participer aux spectacles ou aux voyages scolaires. Il s’agit parfois déjàd’enfants de 9 et 10 ans : comment ose-t-on dire qu’elles exercent leur libre arbitre ? L’auteure de “Insoumise et Dévoilée” témoigne que son foulard a été cousu dans ses cheveux pour qu’elle ne puisse l’enlever (après la publication de son livre, elle a dû vivre sous protection policière ). Un directeur d’école me disait récemment “Depuis qu’on a interdit le port du voile, il n’y a pas de problème dans l’école, mais au moment de la sortie, il y a toujours des hommes sur le trottoir pour veiller àce que les filles aient remis leur voile pour marcher dans la rue” - ce qui montre àquel point on peut parler de libre choix. Etc...

– Il n’est pas d’autre possibilité valable, face àcette violence, qu’une loi. Dans les écoles où il n’y a pas de règlement interdisant le port du voile, la présence des frères, de leurs copains, les dénonciations aux parents et aux imams rendent toute liberté des jeunes filles illusoire - voir le paragraphe précédent - . C’est la raison pour laquelle deux directrices d’écoles anversoises, d’abord hostiles àl’interdiction, ont changé d’avis et imposé une interdiction par voie de règlement. Résultat : une semaine de manifestations devant les établissements àla rentrée, des déprédations, la pression maximum des intégristes sur les élèves qui continuaient àfréquenter les cours, et dont ils relevaient les identités. Depuis que ce siège est terminé, plus de la moitié des élèves qui avaient quitté l’école sous cette pression sont déjàvenues se réinscrire, et cela continue.

De plus en plus d’écoles ont interdit le voile dans leur enceinte. Mais le résultat est que les écoles n’ayant pas interdit le voile concentrent une population musulmane croissante, devenant des écoles-ghettos où l’empreinte de l’intégrisme devient chaque jour plus forte. A Hoboken, la proportion d’élèves musulmans était passée en huit ans de 48% à80%. On se trouve devant la même situation qu’en France où le SNPDEN, principal syndicat des chefs d’établissement, demandait une loi parce que les directions devaient faire face àdes situations “de plus en plus difficiles àgérer”. Par ailleurs, la multiplication des recours juridiques contre ces règlements crée une atmosphère de guérilla et d’instabilité. Seule une loi peut àla fois garantir les jeunes filles contre les pressions et éviter que certaines écoles deviennent des ghettos. Karine Heremans, directrice de l’Athénée d’Anvers, déclare “Nous voulons nous débarrasser de ce voile parce que ce n’est pas seulement un symbole pour certains musulmans, mais c’est aussi un symbole pour des gens d’Inde et d’Europe de l’Est qui sont très nombreux aussi àAnvers. Pour eux, le voile est une raison de ne pas venir àl’athénée.” Si le MDF souhaite vraiment la fin des écoles-ghettos, pourquoi n’en tient-il aucun compte ?

Epinglons ici le retour d’une vieille connaissance: le raisonnement selon lequel dénoncer une oppression imposée aux femmes - et le raisonnement vaut pour le voile comme pour par exemple la polygamie, la limitation de l’héritage etc. - serait diaboliser la communauté musulmane et favoriser le racisme. Avec pareil raisonnement, on peut attaquer les féministes, qui ont souligné que le prolétaire, quel que soit son triste sort, avait encore, plus bas que lui dans la hiérarchie, son propre prolétaire : sa femme (« L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même. » disait Flora Tristan, qui sera citée par Karl Marx). Si l’on adopte le raisonnement du MDF et consorts, il faut accuser Flora Tristan et les féministes qu’elle a inspirées d’avoir diabolisé la classe ouvrière ! Et effectivement, on ne se gêna pas pour les accuser de la diviser, et de faire le jeu du patronat. Il fallut aux féministes faire face àce genre d’attaques, ce fut un long combat, et voilàque le même raisonnement sert ànouveau. Et les gens qui le manient prétendent parler au nom de générations de féministes !

Ce raisonnement prétend d’ailleurs voir le monde musulman comme un bloc homogène. Or il est des musulman/es - et de moins en moins rares - qui, dans la foulée d’une lecture (relativement) progressiste de l’islam, combattent le voile dit islamique et ne refusent pas ou soutiennent l’idée d’une loi-foulard. Parmi eux, il est d’ailleurs d’excellents connaisseurs du Coran. Soheib Bencheikh, par exemple, ex grand mufti de Marseille, déclare : “Ma fille, ma soeur, ton véritable hidjab si tu veux plaire àDieu, c’est ton instruction, ta soif de connaissances”. Leila Babès, féministe musulmane, professeur àla Sorbonne, écrit que la France n’a pas àrougir d’une loi qui se situe dans le prolongement des Droits Humains. Mohamed Talbi, musulman pratiquant, ancien recteur de l’Université de Tunis, déclare : “Je dis oui au jeûne, àla prière, je dis non au voile”. Etc. Ainsi, le MDF et la LCR-B se situent du côté des interprètes les moins progressistes, porteurs d’une vision patriarcale, archaïque et machiste. ... ceux dont les attitudes apportent, par ailleurs, de l’eau au moulin des xénophobes. («Le port du hijab marque un retour vers le passé de l’islam, conformément àla vision des fondamentalistes et de leurs prédicateurs radicaux.», dixit Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris).

En fait, la loi française de 2004 a eu sur la communauté musulmane un effet vivifiant : elle a amené des fidèles às’interroger sur le gouffre séparant la société qui les entoure et certains aspects d’une idéologie qui date du 8è siècle. L’unanimisme et l’argument d’autorité reculent sur certains forums. Un pratiquant écrit par exemple : “Les savants religieux ont donc intégré dans la tenue vestimentaire de la femme musulmane, le foulard qui est un vêtement profane et non divin. D’ailleurs ceux qui prétendent que le voile gère le rapport entre la femme et Dieu, pourquoi les femmes en sont donc exonérées lorsqu’elles sont chez elles , le voile concerne donc bien la rapport entre l’homme et la femme. La vérité est que la pensée musulmane est complètement figée depuis plusieurs siècles, et que la majorité des savants religieux n’ont aucun esprit critique et ne font que suivre aveuglément leurs prédécesseurs qui sont néanmoins des hommes qui avaient plus de mérite qu’eux car leurs interprétation du Coran étaient modernes par rapport àleurs temps mais ne le sont plus par rapport ànotre temps. Je me réjouis par contre de voir qu’ils existent de plus en plus de savants religieux réformistes (Je vous renvoie au livre de Rachid Benzine « Les nouveaux penseurs de l’islam), qui me donne espoir sur une grande réforme de la pensée musulmane qui se fait tant attendre.”

Que de racistes ! Est raciste, donc, pour le MDF et la LCRB, l’interdiction du voile... Cela en fait du monde, de raciste ! A commencer par des militants de la LCR française (récemment remplacée par le NPA). Car si la France s’est donné en 2004 une loi “foulard-école”, c’est àla suite d’une action déclenchée par des enseignants du lycée d’Aubervilliers qui ont exigé que les élèves musulmanes retirent leur foulard dans l’établissement scolaire. Parmi ces professeurs se trouvaient ... des membres de la LCR, dont Pierre-François Grond, membre du Bureau Politique de la LCR, ensuite directeur de campagne d’Olivier Besancenot, et actuellement membre de la direction du NPA. Racistes également les militants de Lutte Ouvrière, organisation française qui a soutenu le vote de la loi. Lutte Ouvrière fait remarquer : “Ceux dans l’extrême gauche qui défendent le « droit au voile » croient probablement confirmer, comme si besoin était, leur anti-racisme voire anti-fascisme. Un vrai contresens par rapport aux positions de l’extrême droite française qui prêche le « communautarisme », la différence, la ségrégation. La droite et l’extrême droite mèneraient campagne contre la communauté musulmane et l’Islam? Au contraire, la droite cherche às’appuyer sur des milieux traditionalistes et religieux, d’où l’institution récente d’un Conseil de la communauté musulmane qui place la communauté issue du Maghreb sous l’égide des religieux”. Bigre ! Voilàce qu’écrit une organisation avec laquelle la 4ème Internationale (dont la LCR belge fait partie) a des contacts suivis et a organisé des campagnes communes !

Raciste, le Parti des Travailleurs, (aujourd’hui Parti Ouvrier Indépendant), organisation dont la majorité est trotskiste, comme la LCR, et qui a soutenu la loi “foulard-école”. Raciste, Marie George Buffet, quand elle déclare àl’Assemblée Nationale : “Le voile représente pour moi une atteinte insupportable àl’intégrité et àla dignité des femmes en tant que négation de leur corps, de leurs désirs, de leur personnalité. (...) une nouvelle domination masculine se fait jour dans une partie de notre jeunesse... (...). C’est sur ce terrain-làque le voile me semble devoir être combattu, sans complaisance, avec constance et détermination.” Cette dame est Secrétaire Nationale du Parti Communiste Français, avec lequel le NPA négocie ! La LCR-B semble considérer que sa soeur française fréquente du sale monde.
Raciste et antiféministe, Bernard Cassen, le président d’honneur d’Attac, qui a défendu la loi foulard française - et s’est fait huer pour cela dans un forum social européen dominé par les trotskistes britanniques du Socialist Workers Party -.

Racistes et antiféministes, les signataires d’un appel de “féministes de la première heure” qui constatent que “déjàsont remis en question ici et là, la mixité des classes et celle des heures de piscine, les programmes scolaires, la neutralité du service public hospitalier, judiciaire ou universitaire. Accepter le voile, c’est ouvrir la porte àd’autres demandes et d’autres surenchères”.
Raciste et antiféministe, l’algérienne Wassyla TAMZALI , avocate àAlger, ex-directrice du département droit des femmes àl’Unesco, qui écrit : “Refuser le voile ne signifie pas accepter le racisme ! Mener la discussion de cette sorte est faire preuve de mauvaise foi, la même mauvaise foi qui faisait réfuter le féminisme dans mon pays comme appartenant au monde occidental”.
Racistes, les musulmanes iraniennes, vivant aujourd’hui au Canada, Haideh Moghissi et Shahrzad Mojab (Of “Cultural” Crimes and Denials Aqsa Pervez, Znet, January 08, 2008), qui écrivent : « Tergiverser devant des pratiques culturelles nuisibles, comme le font des gens de la gauche et des féministes, c’est tolérer pour les autres ce qui est intolérable pour “nous”. Cette attitude encourage le contrôle patriarcal sur les femmes qui n’ont pas eu la chance d’être nées blanches et occidentales. » .

Quant au Collectif National Droits des Femmes et Femmes Solidaires, français, qui a réuni 15.000 personnes àParis ce 17 octobre pour exiger une réelle égalité femmes-hommes, il ne mentionne en rien dans sa plate-forme le soutien au port du foulard àl’école, se contentant d’ “exprimer notre refus de tous les intégrismes religieux et crier bien fort notre solidarité internationale avec les femmes en lutte dans le monde entier”. Dans ce collectif figurent le NPA, Lutte Ouvrière et le Parti de Gauche.

Racistes, bien entendu, SOS Racisme et Ni Putes Ni Soumises, cela va sans dire...

D’où Vient Cette Ligne ?

L’évolution rapide de la LCR est un peu surprenante aux yeux d’un observateur aujourd’hui extérieur. Le 19 septembre, on lit dans La Gauche et sur le site ce titre : “Balayer l’écran de fumée sur la rentrée antisociale. Ensemble contre le capitalisme, le racisme et le sexisme” . Derrière cette manchette plus classique qu’attrayante, on a la surprise de trouver une longue interview de Fatimah Zibou, musulmane militante, interview qui ne porte malgré le titre que sur la question du voile. Fatimah Zibou, avait écrit, sur ce même sujet (sans aucune prétention àl’anticapitalisme), sur oumma.com, site proche de Tariq Ramadan, que la “signification profonde du port du foulard n’est pas un simple signe, il s’agit véritablement de l’expression d’une certaine forme de pudeur et d’une dignité pour ces jeunes filles, selon les références musulmanes” et que “L’enjeu ultime, aujourd’hui, réside dans la construction d’une société belge où l’Islam ne serait plus une religion étrangère”. Notons qu’elle nie elle aussi l’argument cher aux défenseurs du voile, qu’il s’agirait d’un signe d’identité : ce qu’elle défend, c’est bien une forme de pudeur et de dignité selon les références musulmanes - des critères que La Gauche - version 2009 - nous présentent comme anticapitalistes !

Après ce coup d’envoi, plus rien de public, avant la promotion par la LCR du MDF. Pas de débat, pas de réflexion contradictoire, pas de forum, alors que par exemple Solidaire, l’organe du PTB, publie plusieurs points de vue, dont notamment une longue interview de Karine Heremans, directrice de l’athénée d’Anvers, qui explique longuement que la décision d’y interdire le port du voile ne contredit en rien la volonté de l’école d’oeuvrer àla promotion sociale de ses élèves et au rapprochement des cultures.
(Petite question au passage : pourquoi cet intérêt si vigoureux de la LCR-B pour le monde issu de l’immigration ne s’étend-il pas aux femmes arabes quand elles ne placent pas leur action sous le signe de l’islam ? La branche belge de l’Arab Women’s Solidarity Association - (AWSA Be) est fort active, elle mène des actions féministes sans provocation (ses activités sont d’ailleurs ouvertes aux hommes) dont on parle àplusieurs reprises dans ce blog, elle ne se prononce même pas contre ou pour le voile ? Pourquoi n’a-t-elle jamais eu droit àun écho dans les pages de La Gauche et les préoccupations de la LCR ?)

Quelles sont les explications de cette dérive accompagnée d’une argumentation plus que rudimentaire ? Probablement entre autres le rôle de lames de fond, de mouvements de plaques tectoniques, dans deux milieux, le monde musulman d’Occident d’une part, les mouvements trotskistes d’autre part.

Côté musulman

Des mouvements de féministes musulmanes, tous proches de Présence Musulmane (un réseau lancé en 1997 par Tarik Ramadan) se sont développés en France et en Belgique, notamment Femmes françaises et musulmanes engagées (FFME), – Collectif féministe pour l’Egalité (France), – Femmes musulmanes de Belgique et au niveau international, Femmes musulmanes d’Europe et le Groupe international d’étude et de réflexion sur la femme en islam (GIERFI). Certains de ces mouvements, nonobstant leur opposition àla loi foulard-école, ont pris des positions énergiques et
intéressantes. Ainsi, àMontpellier, le groupe local “Femmes d’Aujourd’hui” s’est élevé contre la pratique du certificat de virginité et a écrit àtous les gynécologues de la ville : “Ces personnes justifient cela par la religion mais sachez que l’islam interdit formellement cette pratique [...]. Elle n’est le fruit que d’une culture machiste où la femme est l’objet de l’homme par excellence !” Le même groupe estime que “La contraception est refusée par les fondamentalistes, mais il existe un autre avis qui accepte la contraception”. La démarche de ces groupes est généralement de développer une vision du Coran compatible avec la liberté et la dignité des femmes - une démarche susceptible de conséquences très positives, même s’il est interpellant de voir des féministes enfermer leur action dans le cadre, qui reste déterminant, de textes sacrés. - Ces groupes se heurteront àune contradiction croissante, celle de vouloir àla fois lutter pour une image positive de l’islam et critiquer les pratiques courantes dans les communautés musulmanes. Une vague de dissolutions va suivre. L’ex-présidente de Femmes françaises et musulmanes engagées déclare en 2008 que pour se prononcer sur la polygamie et la violence conjugale, il faut faire “appel àdes imams juristes. (...) On a compris que c’est en s’appuyant sur de telles autorités que l’on gagnera en écoute àl’intérieur du groupe religieux”. Vu qu’il n’y a pratiquement pas d’imams femmes, voilàun féminisme qui se place en totale dépendance de chefs religieux et masculins. Quant au Groupe international d’étude et de réflexion sur la femme en islam, il collabore avec l’association (Rabita) des Oulémas (lettrés, savants musulmans) du Maroc. Dans cette évolution, le moins qu’on puisse dire, c’est que l’autonomie des femmes a beaucoup perdu.

Reste que ces mouvements ont veillé àdonner àleur action une dimension qui dépasse les questions proprement féminines. Mettant l’accent sur les discriminations qui touchent les descendants de l’immigration, ils ont pratiqué une politique que certains qualifieront de communautariste, d’autres de promotion de l’islam, une politique parallèle àcelle du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues, des Indigènes de la République, ou du Collectif contre l’islamophobie, mouvances proches.

Côté trotskiste

Ce type de démarche est susceptible ces dernières années de trouver un écho auprès de certains groupes de cette mouvance assez divisée. L’organisation britannique SWP, puissante àl’échelle de la gauche révolutionnaire, prône un rapprochement avec les mouvements islamistes. Elle invoque notamment une longue brochure, “The Prophet and the Proletariat”, écrite en 1994 par son dirigeant Chris Harman, récemment décédé. Pourtant, cette intéressante publication n’analyse pratiquement rien d’autre que les contradictions qui ont déchiré les mouvements islamistes, nés de milieux petit-bourgeois, dans les contextes égyptien, iranien, algérien et soudanais. Ses conclusions soulignent que les mouvements islamistes ne sont par nature ni fascistes, ni progressistes. Si les révolutionnaires peuvent rejoindre les islamistes dans certains combats contre l’Etat, les islamistes ne sont pas des alliés. "Et ceci signifie que si nous pouvons défendre des islamistes contre l’Etat nous pouvons défendre les femmes, les homosexuels, les Berbères ou les Coptes contre les islamistes.

Quand nous nous retrouvons du même côté qu’eux, une partie de notre rôle est de polémiquer durement avec eux, de les défier - et pas seulement àpropos de l’attitude de leurs organisations envers les femmes et les minorités, mais également sur cette question fondamentale, si ce dont on a besoin est la charité exercée par les riches, ou un renversement des rapports de classe existants“. De même, Harman considère que”Les socialistes ne peuvent considérer les petits bourgeois utopistes comme leurs ennemis principaux.“(...)”Mais les socialistes ne peuvent pas plus soutenir les islamistes.“La seule considération dédiée àdes pays occidentaux est qu’être dans le même camp que les islamistes”devrait être le cas dans des pays comme la France ou la Grande Bretagne lorsqu’il s’agit de combattre le racisme“. Harman souligne :”Par le passé, la gauche a commis deux erreurs face aux islamistes. La première a été de les considérer comme fascistes, avec lesquels rien de commun n’était possible. La seconde a été de les considérer comme des « progressistes » qu’il ne fallait pas critiquer. Ces erreurs ont toutes deux contribué àaider les islamistes àcroître aux dépens de la gauche dans la majorité du Moyen Orient".

La modération dont Chris Harman faisait preuve dans cet écrit devait fondre àmesure que le SWP profitait des circonstances internationales pour développer une politique de plus en plus orientée vers une partie du monde musulman de Grande-Bretagne. Le SWP a fait campagne contre l’intervention anglo-américaine en Irak avec plusieurs organisations musulmanes britanniques, notamment la Muslim Association of Britain (MAB). Sur la lancée de cette réussite, il a animé la coalition Respect, rejointe par la MAB, le Muslim Council of Britain, et plusieurs organisations d’extrême-gauche dont l’International Socialist Group (ISG, section britannique de la IVe Internationale). Respect a connu un certain succès électoral aux élections locales de 2006, encore que, comme relevé dans Inprecor, tous ses élus provenaient des communautés musulmane et asiatique, et qu’il importait d’étendre l’audience du parti àd’autres couches. Mais les tensions y devinrent de plus en plus vives, notamment autour de la lutte pour les droits des LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi- et Transsexuels). Les militants de la section britannique de la 4è Internationale(SU) relatent dans Inprecor les frottements autour d’une motion concernant ces droits, et rejetée par certains comme islamophobe alors que l’islam n’y était pas mentionné. Respect reçut des sommes importantes d’un dirigeant d’un Parti Islamique qui condamne l’homosexualité et prône la peine de mort pour les exhibitions indécentes en public. Wikipedia mentionne d’autres frictions graves àce même sujet. Le manifeste électoral avait également fait totalement l’impasse sur les revendications concernant l’avortement, malgré des protestations au sein du mouvement. Le SWP avait aussi suscité des critiques en soutenant un projet de loi qui étendait la répression du blasphème. Plus généralement, la coalition peinait àse définir, et prêtait le flanc aux critiques que la suivante résume : “Tout son programme politique comme sa campagne ont été tissées pour gagner un support interclassiste, plus particulièrement pour construire une coalition entre classe ouvrière et des personnes de la petite bourgeoisie, principalement au sein de la communauté musulmane, mobilisées par les mosquées les plus socialement radicales et la Muslim Association of Britain” (Workers Power , 10 mai 2005).

“Socialism Today” souligne que si les membres non socialistes de Respect se cantonnaient àdes généralités politiques, il était plus étonnant de constater que les représentants du SWP s’abstenaient, pour ne pas les effaroucher, de prononcer “le mot en s-” (socialisme), et que toute allusion àla laïcité, fut-ce àpropos de l’enseignement, de l’Irak ou de Respect elle-même, était bannie des textes pour ne pas blesser les membres musulmans de la direction. Le même article souligne que, s’il est positif de se rapprocher de travailleurs musulmans, “cela doit se faire par un appel qui s’adresse àla classe, et pas par un appel opportuniste reposant sur la religion et la culture tel que Respect a développé”. Un blogueur écrivit àce sujet : “Ne vous trompez pas, le pôle islamiste dans Respect n’est pas constitué essentiellement de naïfs prolétaires musulmans, radicalisés par la guerre en Irak et ouverts àdes positions socialistes. Sa couche dirigeante - des hommes tels que Abjol Miah et Anas Altikriti - sont des islamistes politiques conscients, alignés sur des courants mortellement opposés àtout ce que le socialisme d’en bas soutient. Voilàles gens qui amènent des votes pour Galloway. Bien sûr que la base du succès populaire de Respect est essentiellement communautaire, comme le SWP le proclame aujourd’hui. Mais ni plus ni moins communautaire qu’elle ne l’était quand Respect a été lancé voici quatre ans.”

En 2004, le Forum Social Européen de Londres suscita beaucoup de critiques : de nombreux participants estimaient que le SWP en avait confisqué les leviers et l’avait fait dévier vers une manifestation d’hostilité àla loi foulard-école française, au détriment des sujets sociaux ... et de l’entente entre participants. Tarik Ramadan y assurait, àpropos des mouvements musulmans : «Leurs militants n’emploient pas les mêmes mots que les démocrates occidentaux, mais ils se battent pour la même chose». Bernard Cassen, président d’honneur d’Attac, fut couvert de huées parce qu’il tentait de défendre la loi française. UFAL, “journal de la gauche républicaine, laïque, écologique et sociale”, note que ce forum “a laissé les masses londoniennes indifférentes. Et marqué aussi le rapprochement entre les gauches radicales et une petite frange d’islamistes.” Les effectifs de Respect fondirent rapidement. La discussion tourna àl’aigre sur la question “Nouveau parti ou coalition de mouvements ?”, le SWP soutenant la deuxième position, qui évitait les clarifications politiques. En 2007, une scission vit le SWP se séparer des autres composants, qui ont fondé “Respect Renewal”.

De l’art de se tirer dans le pied

Le SWP n’est pas membre de la 4ème Internationale encore dite aujourd’hui “Secrétariat Unifié” (bien que ce Secrétariat ait en fait été remplacé), organisation qui chapeaute, entre autres, les LCR belge et française. Mais deux groupes liés au SWP sont quand même entrés dans la LCR française, le groupe Socialisme International (2002) et Socialisme Par En Bas (2004). Le premier a conservé sa revue trimestrielle, Socialisme International. Elle a publié au printemps 2004 un dossier “Islam et politique” On peut y lire par exemple, àpropos du développement de l’islam chez les jeunes des banlieues : “En bref, dans la plupart des cas, l’entrée dans la religion, loin d’être un retour àdes sources mythiques, permet de vivre pleinement dans la modernité et la société française”. Marx, corrige-toi, la religion est la modernisation du peuple. Et coïncidence, la LCR française, qui poussait d’abord du côté de l’opposition au port du voile àl’école (ce qui lui a valu des insultes du SWP), a fini après remous internes par se stabiliser difficilement sur un “Ni loi, ni voile” inapplicable, qui n’avait plus en pratique de signification (mais qui reprenait àpeu près une formulation qui figure dans la brochure du dirigeant SWP Harman “Le Prophète et le Prolétaire”). Mais la LCR belge va plus loin puisqu’elle dit non àune loi et n’émet plus la moindre critique face au voile.

On peut évoquer une motivation supplémentaire, qui est le résultat appétissant de la liste Egalité aux élections de 2009 àBruxelles (Egalité qui relaie elle aussi l’appel du MDF) : 1.05%, un score impressionnant àl’échelle de la gauche radicale belge, récolté entre autres àl’aide d’affiches sur lesquelles fleurissaient les voiles islamiques. Ici, la frontière entre mouvement politique de gauche et adhésion religieuse est pratiquement abolie, puisqu’on lit sur son site, àla fin du Ramadan : “Le mouvement ÉGALITÉ , vous invite àpartager une rupture de jeûne, ce dimanche 13 septembre”. Egalité affiche la couleur - avec “une obscure clarté” - en revendiquant àpropos du voile, “le respect, dans les règlements d’ordre intérieur des écoles, des droits et libertés fondamentales, pour les enseignants comme pour les élèves”, en d’autres termes, l’interdiction de l’interdiction. Ce mouvement est emmené entre autres par Nadine Rosa Rosso, qui dut quitter le PTB après avoir été considérée comme la principale responsable d’un épisode malheureux, l’alliance électorale en 2003 entre ce parti et la Ligue Arabe Européenne, qui ne profita ni àl’un ni àl’autre. L’exemple d’Egalité est de nature àtenter.

Cette tentation relève de ce que Bernard Cassen, président d’honneur d’ATTAC, constatait àpropos de Tarik Ramadan : que la popularité de celui-ci « constitue la meilleure de ses lettres de créance auprès d’une fraction de la mouvance altermondialiste qui croit ainsi avoir trouvé la porte d’entrée vers des catégories populaires qu’elle a par ailleurs peine àattirer, vers une sorte de peuple opprimé de substitution . (...) Que certains altermondialistes féministes, laïques et même athées bon teint acceptent de servir de marchepied àcette entreprise de prosélytisme religieux, réactionnaire au sein même de l’islam, peut paraître ahurissant. Mais ils ont une réponse toute prête, et sans aucun doute sincère : puisque Ramadan dispose d’un public de jeunes – d’ailleurs plutôt dans le créneau bac + 2 - qui l’écoutent et le révèrent, discutons avec eux. A notre contact, ils modifieront leur vision des choses, et nous les gagnerons peut-être ànos idées. Si nous ne dialoguons pas avec eux, en les prenant tels qu’ils se présentent, en tant que musulmans donc et pas en tant que citoyens, ils tomberont dans les bras des intégristes… Ce calcul, qui flaire la récupération, est d’une désarmante candeur. Tout comme le PC des grandes années, qui se proposait de « plumer la volaille socialiste », ces naïfs croient pouvoir « plumer la volaille musulmane ». Pour Cassen, le mouvement altermondialiste a pour défi "de rassembler, en tant que citoyens, les jeunes issus de l’immigration ou pas, musulmans ou pas, autour d’objectifs de transformation sociale directement tangibles, donc de rupture avec les politiques néolibérales dont ils ont été les premières victimes. Et cela même si ce vocabulaire n’a pas cours chez eux. Jusqu’ici, reconnaissons-le, les résultats ont été minimaux, mais ce n’est pas par une vaine tentative d’ « infiltration » de mouvements ayant d’autres priorités – et désireux de s’y tenir - que l’on fera mieux. »

Lutte Ouvrière se démarque du SWP et du suivisme de la LCR par une analyse parallèle àcelle de Cassen : « Les militants de l’islam intégriste ont alors peu àpeu rempli le vide laissé par la disparition des structures collectives de type politique ou syndical, qui pouvaient exister auparavant dans les villes et les banlieues. Et le désarroi, la déception, les ressentiments, la rage ont progressivement trouvé às’exprimer dans des structures communautaristes. Cette montée du communautarisme s’inscrit dans une période qui voit une montée, dans tous les milieux, des idées religieuses, des idées de droite. En France aujourd’hui, cela s’affiche dans la rue, sur le plan vestimentaire, par le port de la kippa, du voile ou de la barbe islamiques. Car cela touche aussi bien la jeunesse d’origine juive que la jeunesse d’origine maghrébine ou africaine. Les thèmes de nature « communautariste » fournissent un fonds de commerce en quelque sorte tout trouvé àdes démagogues tels que le prédicateur musulman Tariq Ramadan, qui est en fait un homme dont l’objectif est politique. Pour quelqu’un comme lui, la jeunesse qu’il milite àembrigader sous la bannière de l’islam n’est qu’une base, un tremplin. En cherchant àdifférencier ces jeunes de façon visible de l’ensemble de la société avec des campagnes aussi ostentatoires, par exemple, que celle du port du voile islamique par les jeunes filles et les femmes, il vise àun contrôle étroit de la vie de toutes, y compris les « insoumises », et de tous, car il fait des garçons des gardiens de prison. Il faut bien constater que des aliments pour entretenir leurs feux, ces gens-làpeuvent facilement en trouver. Ainsi, par exemple, àtravers l’héritage dans la société française actuelle du passé esclavagiste et colonialiste de la bourgeoisie. (...) À l’extrême gauche, certains justifient leur complaisance vis-à-vis des représentants de l’islamisme en invoquant les impératifs de l’anti-impérialisme, l’anticolonialisme, l’antiracisme. À ce titre, il faudrait remiser toute analyse critique de l’intégrisme musulman, car cela reviendrait à« stigmatiser » la jeunesse maghrébine... Le piège est grossier mais apparemment il fonctionne -quitte àsacrifier les principes du combat communiste et en même temps la cause des femmes. »

On peut rappeler ici ce qu’on lisait pourtant dans Critique Communiste, revue théorique de la LCR française, en mai 2004 àpropos de l’islam politique : “... le mouvement d’ensemble de l’islam politique depuis les années 70 n’a pas été celui de l’émancipation et de la lutte” progressiste “. Les tendances les plus radicales (...) sont aussi les plus radicalement réactionnaires tandis que les tendances les plus ouvertes, métamorphosées en partis bourgeois conservateurs, s’ouvrent d’abord aux règles de la mondialisation libérale”. (En pratique, àMontpellier, le CRI, Comité de Réflexion et d’Innovation, groupe musulman, venait alors de très activement soutenir le candidat UMP Jacques Domergue (UMP) contre le PS Frèche pour un siège de député en mars 2004, et Domergue doit probablement sa victoire àce groupe).

Le chercheur Jean-Yves Camus note, àpropos de la situation française : “…cela signifie qu’il existe un risque de voir le mouvement alter et la gauche radicale oublier la dimension proprement politique de leur lutte, celle qui devrait viser àl’instauration d’un ordre économique et social prenant davantage en compte les besoins des citoyens, au profit d’une véritable tyrannie de la diversité et des droits des groupes, qu’ils soient religieux, ethniques, linguistiques ou de genre, plutôt que des droits politiques, économiques et sociaux des individus. Le problème est aussi qu’une partie de la gauche alter se méprend sur la signification profonde et sur le rôle que jouent les revendications d’ordre identitaire et religieux dans le contexte de la globalisation libérale : ce ne sont pas des facteurs de révolte contre l’ordre dominant mais des facteurs de sa consolidation et demain, de sa victoire”.
Cette tentation mène d’ailleurs la gauche radicale àl’encontre de ses principes et de ses intérêts, comme le constate le politologue Gilbert Achcar : “L’électoralisme est une politique àbien courte vue. En vue de réaliser une percée électorale, les trotskystes britanniques jouent, en l’occurrence, un jeu qui dessert les intérêts stratégiques de la construction d’une gauche radicale dans leur pays. (...). ...en choisissant de s’allier électoralement – même si ce n’est que de façon limitée – avec une organisation intégriste islamique comme la MAB, l’extrême gauche britannique sert de marchepied àcelle-ci pour sa propre expansion dans les communautés issues de l’immigration, alors qu’elle devrait la considérer comme une rivale àcombattre idéologiquement et àcirconscrire du point de vue organisationnel. Tôt ou tard, cette alliance contre-nature se heurtera àune pierre d’achoppement, et volera en éclat. Les trotskystes devront alors affronter ceux-làmêmes dont ils auront facilité l’expansion pour le plat de lentilles d’un résultat électoral, dont il est loin d’être sûr, en outre, qu’il doit beaucoup aux partenaires intégristes”.

Devant ce marché de dupes et cette alliance sans réflexion, le même auteur rappelle ce qu’écrivait Trotsky dans L’Internationale communiste après Lénine : «...des ententes strictement pratiques, qui ne nous lient en aucune façon et ne nous créent aucune obligation politique, peuvent, si cela est avantageux au moment considéré, être conclues avec le diable même. Mais il serait absurde d’exiger en même temps qu’àcette occasion le diable se convertisse totalement au christianisme“. Et dans une préface d’une brochure de Trotsky, (”Avant le 9 janvier"), Parvus écrivait qu’en cas d’alliance temporaire avec des alliés d’occasion, il fallait ne pas renoncer àses propres revendications politiques, ne pas cacher les divergences d’intérêt, suivre son allié comme on file un ennemi et se soucier plus d’utiliser la situation créée par la lutte que de préserver un allié. Propos que Lénine approuva. Il est étrange que de pareils rappels soient nécessaires envers des membres d’un courant qui fut si énergiqument attaché àl’indépendance de classe...

A propos de la vulnérabilité de leur mouvement au piège d’une collaboration sans rivages, certains militants de la LCR française voyaient plus loin et plus large que la question du foulard quand ils écrivaient en 2003 : "Sur la question de l’islamisme et ses dérivés (le foulard, oppression des femmes), la LCR se tient solidement sur une jambe, celle de son féminisme éprouvé, mais il lui manque l’autre jambe, celle de la laïcité et de tout ce qui s’y rattache, àsavoir la question de la démocratie. À force d’avoir ignoré cette question et d’avoir proféré pendant plus de trente ans que la laïcité était une lubie de lambertistes, de francs-maçons, de rad-soc’ et de social-démocrates nostalgiques de la 3ème république, la

LCR est bien dépourvue lorsque se pointent le foulard, la constitution européenne àla sauce Giscard, la décentralisation de Raffarin, l’enseignement du fait religieux , et la réintroduction de plus en plus massive et officialisée de religieux de toutes obédiences dans les enceintes scolaires. Ainsi elle ne combat pas l’alchimie opportuniste du SWP avec les islamistes, et elle ne comprend pas ce qui est en jeu en France et en Europe face àdes adversaires qui, dans notre pays et sur notre continent, s’incarnent d’abord dans la puissante et très contre-révolutionnaire Eglise catholique. (Arguments pour le Socialisme, 17/10/03)

Voilàune analyse plus fine et plus vaste que celle que le mouvement anti-loi prête souvent aux partisans d’une loi, comme : « Tout ce processus de dire que toutes les religions sont compatibles avec le féminisme sauf l’islam, fait partie de cette diabolisation de l’islam » (Christine Delphy). A qui prête-t-on pareille affirmation imbécile ? L’hindouisme considère que “Dieu attribua àla femme la colère, la malhonnêteté, la malice et l’immoralité. De la naissance àla mort, elle dépend d’un homme, tout d’abord de son père, puis de son mari, et après le décès de celui-ci, de son fils.” Pour le Deutéronome (hébraïque), une épouse non vierge doit être lapidée (22,21). Saint Paul, partisan du voile pour les femmes, enseignait : "Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis d’y parler; mais qu’elles soient soumises, selon que le dit aussi la loi. Si elles veulent s’instruire sur quelque chose, qu’elles interrogent leur mari àla maison ; car il est malséant àune femme de parler dans l’Église ». Est-ce parce que le problème qui se pose de façon intelligible àla société belge pour l’instant concerne l’islam qu’on l’aurait oublié ?

Plus précisément, et plus récemment, les féministes belges ne risquent pas d’oublier - par exemple - que c’est l’Eglise catholique qu’elles ont trouvée sur leur route, pendant tant d’années, lors de la bataille pour la dépénalisation de l’avortement. Cela dit, elles trouveraient sans doute aujourd’hui également des mouvements musulmans, l’islam interdisant l’avortement, soit quasi absolument, soit après 40 jours dans certains cas, selon les interprétations. De même, lors d’une manifestation contre l’adoption par des couples homosexuels, àBruxelles en septembre 2005, patronnée par l’évêque de Namur Mgr. Léonard, on a vu côte àcôte des chrétiens évangéliques, des catholiques, des membres connus de l’extrême-droite, bon nombre de dirigeants musulmans dont le président sortant de l’Exécutif des musulmans et un représentant de “Présence Musulmane”, un réseau lancé par Tarik Ali, réseau regroupant plusieurs mouvements qui luttent contre une loi interdisant les insignes religieux ostentatoires àl’école. Lisez le sympathique portrait de cette petite sauterie dans Le Soir .
Cette intéressante coalition donne hélas une image d’un futur possible et vraisemblable.

Vers des lendemains qui déchantent ?

En 1968, on parlait au présent de l’actualité de la révolution. Au début des années 70, l’auditoire Janson peinait àaccueillir le public d’Etats Généraux Pour Une Europe Rouge. Sous les banderoles de Solidarnosc ou dans les écrits de Kuron, on croyait voir naître àl’Est un socialisme démocratique. Plus tard, plus modestement, on exigeait les 36 heures pour tous avec embauche compensatoire sans perte de salaire. Aujourd’hui, l’Europe a tourné largement au bleu et érode le droit social, l’actualité de la révolution est plus qu’hypothétique, l’embauche compensatoire, n’en parlons pas plus que de socialisme àl’Est. Les seuls acquis importants de mouvements que les marxistes ont soutenus se situent dans des domaines sociétaux, éthiques : évolution vers plus d’égalité hommes-femmes, lutte contre l’homophobie, pour l’égalité des chances... Peut-on croire qu’en notre époque de réaction, de recul, ces acquis ne risquent rien, que la sphère où ils se situent est àl’abri des vagues qui déferlent sur le domaine économico-social ? Ce serait pousser jusqu’àun grand optimisme la foi en une autonomie de la superstructure.

Malraux aurait dit, selon les versions : “Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas” ou « le grand problème du XXIème siècle sera celui des religions ». Le propos a en tout cas le mérite d’anticiper une réalité. De Bush porté par son étiquette de “Born Again” ou Sarah Palyn qui se fait publiquement protéger contre les démons, àObama qui proteste contre les restrictions européennes au port du voile, du 11 septembre aux rivalités sanglantes entre sunnites et chiites et au poids des talibans, de l’attrait gadgetisé du Dalaï Lama au boom des écoles juives, du renouveau charismatique de Fabiola et Baudouin àAlbert II prosterné devant le pape, sans oublier le Grand Bazar spiritualiste du New Age, les pures superstitions et sites ésotériques qui pullulent sur le Web, le religieux fait la une. Et de la régression qu’incarne Benoit XVI àla marée d’homophobie dans les pays musulmans ou aux massacres de musulmans par les hindouistes (qui s’en prennent aussi aux chrétiens), des messes intégristes pour l’âme de Franco et de Pétain au projet de constitution européenne où l’on échappa de peu àla référence aux valeurs chrétiennes, il ne nous donne aucune raison de nous réjouir. Il se nourrit du désenchantement vis-à-vis des idéologies et de la politique, de la désorientation des masses, et du choc des crises. L’historien des religions Gérard Cholvy date le début du renversement (la fin du déclin du religieux en Occident et son retour progressif dans la Cité) à1975 : le retournement de tendance économico-social après les années dites Trente Glorieuses. Le philosophe Michel Serres déclarait il y a quelques années que dans le temps, quand il voulait faire rire un étudiant, il parlait de religion, et que maintenant il parle de politique. (Ne pas confondre la croyance et la pratique institutionnalisée, comme par exemple la présence régulière àla messe).

Porte ouverte àla réaction

Dans ce contexte, l’absence d’une loi foulard-école ferait figure de porte ouverte, de preuve que les exigences avancées au nom de l’aliénation ont la voie libre, et de précédent. Une fois cette porte ouverte, dans l’enseignement, comment refuser que le créationnisme ait droit de cité dans les classes ? La théorie de l’évolution contredit le Coran (“Votre Dieu est Allah, qui a créé les cieux et la terre en six jours” 7.54, “Nous avons créé l’homme d’une substance de terre fine” (23.12), “...vos épouses nées de vous-mêmes” (30.21), donc l’enseigner est plus anti-coranique qu’interdire le foulard, qui n’est pas coranique. Darwin sera-t-il présenté - comme de plus en plus aux USA - comme une atteinte àla liberté de culte ? Comment interdire que les versets les plus antisémites et les plus belliqueux du Coran soient psalmodiés en classe ? (Une mienne amie a organisé pour ses élèves, àBruxelles, en 2007, une vision du film “La Liste de Schindler”. Leur professeur de religion islamique leur a dit de ne pas y aller, parce que c’était un film “Pour les juifs”). Que les porteuses de voile soient en plus exclues des cours de gymnastique, de la natation, des excursions, comme on tente déjàde l’imposer au nom de la “pudeur et d’une dignité pour ces jeunes filles, selon les références musulmanes”, pour citer l’interviewée de La Gauche ? Et comment éviter que les ailes les plus réactionnaires d’autres religions manifestent des exigences semblables (le créationnisme est en pleine offensive aux Etats-Unis, porté par les mouvements évangéliques) ?
Au delà, une fois l’école publique investie, comment refuser ce qui sera l’exigence suivante (déjàexprimée en France) : la reconnaissance officielle de tribunaux islamiques, àl’image de ce qui se passe en Grande-Bretagne où les musulmans peuvent avoir recours àdes tribunaux religieux pour une série de questions touchant àla vie familiale ou au commerce. Ces tribunaux ne sont subordonnés qu’en dernière analyse aux tribunaux officiels. Depuis que quelques-uns ont été reconnus, d’autres se sont mis àfonctionner sans reconnaissance officielle. Selon une enquête relayée par le journal Guardian, ils seraient plusieurs dizaines, et l’on assiste àune dérive, la mise en place d’une “légalité parallèle” se détachant du droit commun. Ainsi, une fatwa simplement promulguée via une page Internet permet de se marier uniquement devant Allah, sans recourir au mariage civil. Une autre certifie la validité de la bigamie, même si la première épouse n’est pas d’accord. On peut lire ailleurs qu’une femme n’a pas le droit de se marier si son wali (gardien, protecteur) masculin n’est pas présent au mariage ou ne donne pas son consentement. Etc. Déjà, L’archevêque de Cantorbéry, Rowan Williams, chef des 77 millions d’Anglicans, estime inévitable l’application en Grande-Bretagne de certaines dispositions du droit coranique, la charia.

Le Parlement du Québec a refusé àl’unanimité la reconnaissance de semblables tribunaux islamiques. Fatima Houda-Pepin, députée d’origine marocaine, a déclaré que ce genre de revendication était porté “par une mouvance islamiste minoritaire mais agissante†qui risquait d’anéantir les efforts d’intégration de la communauté musulmane. Le site féministe canadien Sisyphe avait noté àce sujet”Après plus de trente ans de lutte du mouvement des femmes pour transformer le droit de la famille, éliminer les règles patriarcales et instaurer l’égalité, on veut renvoyer les femmes àun système privé où elles seront exclues des normes publiques".
Un autre but, plus lointain, est de peser sur les lois, sur les Codes, de la société d’accueil tout entière. C’est un ami algérien qui me disait que dans certaines mosquées, les prêches portent beaucoup moins sur l’amour de Dieu que sur ce qu’il faut faire changer dans les lois belges. Il est très plausible qu’une Sainte Alliance se dessine , comme lors de la manifestation de 2005, contre des objectifs auxquels des milieux fondamentalistes divers
(catholiques, évangéliques, musulmans ...) ne cachent pas leur hostilité : la dépénalisation de l’interruption de grossesse, la loi sur l’euthanasie, le mariage des homosexuels et toute forme de reconnaissance sociale du lien entre homosexuels, et le divorce dont Mgr. Léonard se plaignait voici peu qu’il soit trop facile. Pour l’islam, le divorce ne peut être refusé, mais il est “makrouh”, détestable. Sur l’avortement, inutile de rappeler quelle fut la position de l’immense majorité de l’Eglise catholique ; les évangéliques sont le fer de lance des mouvements dits “Pro Vie” ; l’islam est opposé àl’avortement avec des divergences d’interprétation (certains l’admettent, dans certains cas graves, endéans les 40 jours après la conception). Reconnaître aux fondamentalismes religieux un droit de regard sur l’espace public, c’est se rendre complice de pareille offensive - contre les seuls acquis importants que la gauche radicale ait contribué àconquérir - .
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Dernière minute : le Parti Socialiste de Lutte (PSL) avec lequel la LCR avait mené une campagne commune aux dernières élections, après avoir participé aux réunions de lancement du MDF, s’en est retiré. En gros, il considère être empêché d’y exprimer sa ligne politique, ceci au profit d’une unité de façade dans laquelle les marxistes perdent leur autonomie. Il constate aussi que la plateforme du MDF, contrairement àson tract, ne parle pas de la liberté pour les femmes de choisir de porter le voile, mais aussi de ne pas le porter. Ceci nous rappelle quelque peu ce qui a entouré les aventures du SWP.
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Je me suis rapproché de la LRT dans les années 70, j’ai été candidat d’ouverture aux élections de 1981, militant de longues années LRT puis POS, je suis resté sympathisant, ai manifesté aux côtés de camarades de la LCR pour Gaza en janvier, ai appelé àsoutenir la LCR aux dernières élections, et suis même allé àla “fête” post-électorale (étions-nous 30 ? Je me rappelle des fêtes LRT qui remplissaient remplissait l’Ancienne Belgique, où plus de 2.000 personnes venaient fêter le journal “La Gauche” au Centre Rogier). J’ai pris patience face àl’obstination àparler, dans La Gauche, en termes joyeusement positifs de l’effarant bilan des élections 2009 (0.5% des voix àBruxelles pour une liste unitaire de quatre organisations, 0.32 pour la liste unitaire LCR-PSL aux européennes), élections dont on attend toujours un bilan public approfondi : le fruit de la Conférence Nationale convoquée àce sujet en octobre n’a pas été divulgué. J’ai patiemment enduré l’impression, devant un discours pratiquement immuable au fil des années sauf l’intégration de la problématique “climat”, que l’on tentait d’ouvrir les portes de 2010 avec des clefs forgées en 1938 si pas en 1917. Mais il ne m’est pas possible de sympathiser avec une organisation qui soutient des thèses réactionnaires et antiféministes.
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PS : On trouvera ici un argumentaire général en faveur d’une loi foulard-école et ici des réponses àdes arguments émanant de membres de l’’extrême-gauche sur l’un ou l’autre forum. Survolons rapidement un argument entendu par ailleurs : “On ne soutient pas un projet soutenu par le MR”, qui témoigne d’une ignorance impressionnante. Lors de la dépénalisation de l’IVG, l’un des principaux relais de cette exigence fut le très libéral hebdomadaire “Pourquoi Pas ?”, et la proposition de loi fut défendue àla tribune du Sénat par son auteur Lucienne Herman-Michielsen, libérale. Les marxistes ne sont pas allés pour autant soutenir Pro Vita et l’extrême-droite catholique. (Pour ceux qui prétendent qu’on peut juger une cause àses alliés : Philippe de Villiers, qui concurrence Le Pen sur son propre terrain, a voté contre la loi foulard-école française ; parmi les opposants àcette loi de 2004, on notera aussi le Ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, qui estimait que la question ne méritait pas une loi. Celui-ci, devenu Président de la République, a récidivé en juin 2009 : il s’est déclaré “totalement d’accord” avec les propos d’Obama, quand celui-ci a critiqué les limitations européennes au port du voile - oui, le Président qui ne ferme pas Guantanamo et maintient des troupes en Afghanistan -).

(1) Contribution àla critique de La philosophie du droit de Hegel 1843 :
« (...) la critique de la religion est la condition première de toute critique.
(...) Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : L’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjàreperdu. mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, parce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux. (...)

La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans coeur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple.
Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé a une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole.
(...) La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »

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Tom Goldschmidt, 22/11/2009.