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France : Le procès qui s’ouvre aujourd"hui à Paris exige que l’on réfléchisse aux nombreuses implications qui y sont associées

lundi 20 janvier 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/01/20/a-roubaix-dans-les-pas-d-une-famille-dont-vingt-trois-membres-sont-partis-en-syrie-le-tabou-du-djihad_6026542_3224.html

« Mourad ? On l’avait tous noté mort… » A Roubaix, l’histoire d’une famille partie faire le djihad continue de sidérer

20.01.20

Par Elise Vincent et Allan Kaval

Radicalisés par l’un des leurs qui fait aujourd’hui partie des douze Français condamnés à mort en Irak, les Tahar Aouidate ont été décimés par la guerre. L’un des enfants survivant du clan est aujourd’hui détenu seul en Syrie, dans une prison pour adultes.

C’est une absence encombrante, toujours évoquée à mots couverts, sous les brumes du nord roubaisien. Une disparition collective, dont seuls attestent encore les volets baissés de maisonnettes mitoyennes en briques rouges, fermées comme pour un départ en vacances. Hasard de l’urbanisme de l’ex-cité industrielle, le 6 rue Galilée, où vivait « Mourad », son père, sa mère, et ses quatre frères et sœurs avant de se volatiliser en 2014 pour rejoindre l’organisation Etat islamique (EI), a toujours été une impasse. Une voie sans issue s’arrêtant net sur une étendue d’herbes folles en bordure de canal, avec vue directe sur le cimetière.

Quand Le Monde a rencontré pour la première fois Mourad (pseudonyme dû à sa minorité lors des faits), fin octobre 2019, c’était en Syrie, dans un camp pour hommes surpeuplé, gardé tant bien que mal par les autorités kurdes. Il venait d’avoir 18 ans – il est né un 14 octobre 2001.

Vêtu d’une combinaison orange trop grande pour lui, il s’était longuement épanché sur ses années de guerre, le décès de deux de ses petites sœurs, et l’amputation d’une troisième touchée par un éclat d’obus de mortier. Rongé par l’anxiété, il avait aussi livré quelques bribes de son enfance, évoqué la bibliothèque municipale, le jardin de ses grands-parents. Autant de lieux qui semblaient incarner les reliquats d’une jeunesse presque ordinaire.

Douche froide

A Roubaix, au prononcé de son nom, un malaise est toutefois apparu. « Mourad ? On l’avait tous noté mort… », a lâché d’emblée un ancien proche du garçon, dans un bar PMU du centre-ville. « En Syrie, qu’il y reste ! », a éructé un autre, attablé à un restaurant Quick.

Dans Le Monde, Mourad avait témoigné anonymement. Mais il a vite été démasqué par tout ce que le microcosme roubaisien compte de familles confrontées au départ d’un parent pour le djihad. Des mères et des frères rompus à la chasse ingrate aux « preuves de vie ». Où chacun cherche un fils, une sœur, avec la hantise inavouable que la bonne nouvelle survienne d’abord sur le compte WhatsApp d’à côté.

Chez ces écorchés, l’information de la survie de Mourad a eu l’effet d’une douche froide. L’adolescent n’avait que 12 ans quand il a quitté Roubaix. Mais son prénom a toujours été indirectement adossé à un patronyme envahissant : Tahar Aouidate. Presque un « clan », des « tordus », disent certains. Une famille dont vingt-trois membres sont partis en Syrie sur la seule année 2014. L’équivalent de près d’un tiers des 80 départs de l’agglomération lilloise pour la période 2012-2016, selon un décompte de La Voix du Nord. Presque un record national.

Dans l’ancien bassin industriel, au pied des vieilles cheminées d’usine désormais patrimoine protégé, le djihad n’a jamais frappé aussi durement que le chômage (13 % de la population) et la pauvreté (45 %). Mais de Lille à Tourcoing, les Tahar Aouidate ont fait florès. Et Mourad en a ravivé malgré lui le visage maudit.

Devenu majeur en Syrie

Une dérive familiale qui tiraille à sa façon la politique française de non-retour des djihadistes sur zone. A écouter l’ex-entourage des Tahar Aouidate, Mourad, gamin, était plutôt un pâlot discret, un chétif auquel on ne prête guère attention dans l’ombre du salon parental. Mais la documentation judiciaire à son sujet, que Le Monde a pu consulter, révèle aujourd’hui une tout autre nature, avec un véritable engagement djihadiste.

Son histoire est l’illustration rare de l’itinéraire d’un de ces mineurs devenus majeurs en Syrie, puis surexposés à la propagande et aux combats. Ceux que l’on appelle les « lionceaux du califat ». Selon nos informations, seuls neuf sont rentrés en France depuis 2014. Parmi eux, sept ont fait l’objet de poursuites pour terrorisme.

Dans le cas de Mourad, plane de surcroît l’ombre d’un oncle terrible. Un certain Fodil Tahar Aouidate : l’un des douze djihadistes français actuellement détenus et condamnés à mort en Irak mi-2019. A 33 ans, ce costaud au front large s’est notamment illustré, en décembre 2015, en faisant part de « son grand plaisir et bonheur » de voir des « mécréants souffrir » lors des attentats du 13-Novembre.

Considéré comme l’un des piliers du djihad nordiste, il a compté parmi les pionniers de sa région à s’aventurer en Syrie, dès 2013, à une époque où il était encore possible d’aller et venir sans être incarcéré. A son retour, cet unique garçon d’une fratrie de neuf enfants s’est méthodiquement employé à convaincre une à une l’ensemble de ses sœurs de partir sur zone avec maris et enfants. Quitte à employer la force et l’intimidation.

« Tyran domestique »

Cet « enfant roi », « chouchou » de sa mère, selon les descriptions, serait devenu au fil des ans un véritable « tyran domestique ». Le tout sur fond de vie dissolue entre banditisme régional et velléités djihadistes internationales, notamment au contact des milieux belges proches du groupe Shari4Belgium. A Bruxelles, Fodil Tahar Aouidate a aussi été en lien avec un recruteur bien connu des services antiterroristes : Khalid Zerkani, surnommé « Papa Noël ».
Ce quadragénaire aux faux airs de vieux fou bedonnant a facilité pendant des années les allers-retours en Syrie de toute une jeunesse franco-belge, dont plusieurs membres des commandos du 13 novembre 2015 et de Bruxelles, en mars 2016. Parmi eux : Abdelhamid Abaaoud, « cerveau » des attaques de Paris, dont Fodil Tahar Aouidate aurait, selon certaines sources, pris la place dans la hiérarchie de l’EI, après son décès.

C’est toutefois surtout l’interpellation de Fodil Tahar Aouidate, à Roubaix, en octobre 2013, à son retour d’un premier séjour en Syrie via la Belgique, qui va précipiter la fuite de tous les siens. En particulier celle de son jeune neveu, Mourad. Des informations remontant aux services de sécurité font alors état d’un risque « imminent » de « passage à l’acte ». Les enquêteurs chargés du suivi de la mouvance djihadiste redoutent déjà un attentat sur le sol français fomenté outre-Quiévrain.

Celui-ci ne sera jamais étayé. Fodil Tahar Aouidate sera relâché. Mais lors de cette descente de police, une des sœurs du futur terroriste va demander au discret Mourad un service. Concrètement : se débarrasser des armes compromettantes stockées par son oncle à son domicile, dans le canal derrière la maison…

Un portrait à mille lieues du repenti épuisé

Parmi ces armes, il y aurait eu au moins une kalachnikov. Sa finalité n’a jamais pu être démontrée. Mais cet épisode apparaît comme un péché originel dans le parcours résumé à gros traits de l’adolescent dans le mandat d’arrêt émis à son encontre, en décembre 2016. Il est alors en Syrie et âgé de 15 ans.

« Mourad a démontré (…) une particulière implication dans sa volonté d’aider son oncle, Fodil Tahar Aouidate, en jetant les armes que ce dernier avait cachées à son domicile nordiste dans le but de s’en servir dans le cadre d’un projet terroriste », estime le juge d’instruction chargé de l’enquête. « Il a [ensuite] de son plein gré et malgré son jeune âge intégré les rangs djihadistes de l’EI et persisté dans son engagement y compris après les attentats meurtriers perpétrés en France et en Europe à compter de 2015 », poursuit le magistrat.

Un portrait à mille lieues du repenti épuisé, traumatisé, rencontré en Syrie, en octobre 2019, qui disait « oublier les choses »… Loin aussi des bribes de souvenirs ramassés ici et là – toujours contre anonymat – dans le dédale des rues ouvrières roubaisiennes. A la médiathèque de la ville notamment, point de ralliement chaque mercredi de toute une jeunesse modeste en quête d’un refuge chaud et gratuit, Mourad avait ses habitudes.

Ici, les minots sont souvent confiés aux bons soins des bandes dessinées jusqu’à la fermeture. Ça chahute régulièrement, d’ennui ou de fatigue, derrière les rayonnages. Mais en cette mi-décembre 2019, la photo de l’adolescent rappelle un visage familier, et arrache vite une vive émotion à l’un des employés habitué à veiller sur les enfants comme sur les livres.

Des déhanchés jugés « haram »

Au pôle ressources jeunesse Deschepper, l’un des principaux centres culturels de la ville, on est plus ennuyé. Dans cet ancien bâtiment industriel où l’accueil est aujourd’hui en partie assuré par le vice-président de la mosquée Abu-Bakr, pilier revendiqué du salafisme hexagonal, les tantes de Mourad ont longtemps pratiqué la danse hip-hop. Ici, on se souvient avec pudeur de leur passion, de leur talent, et du garçonnet qui parfois les accompagnait.

Certaines sont allées jusqu’à la pratique semi-professionnelle, les tournées à l’étranger, les plateaux télé. Mais nul ne veut s’attarder sur le constat qui fâche, répété à l’envi au fil des procès-verbaux : sous la pression de leur frère Fodil, jugeant « haram » (« péché ») leurs déhanchés, elles ont progressivement arrêté de danser. L’une d’elles a même confié, lors d’un interrogatoire, s’être fait casser un genou à l’occasion d’un spectacle.
A Roubaix, le hip-hop est un peu comme le football, un sport roi, un aspirateur à vocations populaire. Or, le domicile des grands-parents Tahar Aouidate était situé à 200 mètres du centre de danse. A ce 40 rue des Arts, une ex-maison de maître, la famille aimait à se retrouver. Depuis sa prison syrienne, Mourad s’en rappelait la face heureuse, son jardin ombragé en enfilade.

Vie en vase clos

Mais d’autres témoins ont raconté au Monde, effarés, la vie en vase clos qu’ils y ont découvert. Un quotidien en pratique strictement régenté par le souci de non-mixité, entretenu dans une sorte de méfiance constante du monde « kouffar » extérieur, et happé par le syndrome de Diogène à mesure que le départ collectif approchait. Le tout sous le regard impassible de la direction générale de la sécurité intérieure qui planquait juste en face.
La maman d’une étudiante en BTS devenue l’une des épouses de Fodil Tahar Aouidate et la mère de son premier enfant ne s’est ainsi jamais remise d’avoir été interdite d’entrer au domicile familial, cantonnée au palier, et ainsi privée d’embrasser une dernière fois sa fille portant le niqab, alors qu’elle s’apprêtait à partir en Syrie. Le djihadiste serait depuis devenu père, sur zone, de quatre autres enfants de femmes différentes.

Le propriétaire d’un appartement que le futur combattant de l’EI louait à Tourcoing, a, lui, débarqué effrayé, un jour, au commissariat, en racontant comment son atypique résident imposait à tout le voisinage de quitter fenêtres et pas de porte, à chaque entrée et sortie de sa femme du domicile conjugal. Fodil Tahar Aouidate l’avait en outre menacé de l’égorger s’il lui réclamait ses impayés.

Dans l’ordre des départs, ce sont d’abord Fella et Selma, les plus jeunes sœurs de Fodil Tahar Aouidate, 20 et 22 ans à l’époque, qui ont rejoint la Syrie. C’était en mai 2014, par avion, depuis Bruxelles. Elles étaient accompagnées de Célia, l’épouse de leur frère, et de la fille mineure de l’une d’elles. Il y a ensuite eu Fairouz, en juin, l’aînée de la fratrie. Puis Fatma, la mère, 63 ans, trop malheureuse à l’idée de rester en France sans son fils malgré ses frasques.

Menaces d’enlèvement des enfants

Le tour de Mourad, de ses quatre frères et sœurs, et de sa mère, Naziha (36 ans à l’époque) est venu en août 2014. Eux ont quitté le territoire en même temps qu’Amina, quatrième de la famille, sa fille et son mari, un certain Jérémy Potencier, ex-gamin de l’aide sociale à l’enfance, converti sur le tard à la foi musulmane.

Contrairement aux souvenirs flous qu’avait confiés Mourad au Monde en Syrie, son père, Mohamed, a fermé la marche, un mois plus tard, en septembre 2014. Un dernier voyage dans lequel sont embarqués le grand-père Tahar Aouidate, ex-ouvrier à la retraite alors âgé de 69 ans, et Nacima, sa troisième fille.

A en croire certains récits, ces « retardataires » se sont retrouvés à sauter le pas de l’aventure du djihad familial de manière plus ou moins « forcés ». Le grand-père s’est laissé berner par le risque d’interpellation brandi par son fils s’il restait en France. Amina et son conjoint ont redouté la mise à exécution de menaces « d’enlèvement de leurs enfants ». Quant à Mohamed, désespéré du départ inopiné de sa femme avec ses enfants, il est parti « pour ne pas les perdre », selon un proche.

A l’époque, à 46 ans, cette « pièce rapportée » du clan avait une situation plutôt confortable. Propriétaire d’une viennoiserie jouxtant un lycée professionnel, il gérait aussi un snack rue de Lannoy, à Roubaix. Une longue artère commerçante, caricature de « l’enclave » travaillée par les réseaux rigoristes musulmans telle que décrite par certains chercheurs, où s’alignent les kebabs dans lesquels il n’est possible de payer qu’en liquide, les librairies musulmanes, et les boutiques « réservées aux femmes ».

« Sorcellerie »

Le père de Mourad a un temps été soupçonné d’avoir partagé les tentations terroristes de son beau-frère, mais le « cham » et ses champs de bataille – où il a finalement été tué – n’aurait jamais été un projet. Avant son départ, il avait confié sa viennoiserie à un cousin, espérant la retrouver en ordre de marche à son retour.

Résultat malheureux d’un phénomène « d’emprise » ? Délire collectif ? Un ex-intime des Tahar Aouidate, furtivement marié à une des sœurs de Fodil, ose jusqu’au terme de « sorcellerie » pour expliquer l’emballement pour le djihad de la famille. Dans la cafétéria du supermarché Leclerc où il se raconte, cet amateur de MMA, fidèle de la mosquée Abu-Bakr, et père d’une fillette née en 2011 jamais réapparue depuis son départ sur zone, s’estime en quelque sorte victime d’une forme de « manipulation ».

Un récit dans l’air du temps, à Roubaix. Tel que, de la mairie aux salles de prières, on aimerait désormais écrire l’histoire. En clair, le djihad a été l’œuvre d’une minorité malveillante, l’entreprise individuelle d’esprits fragiles ayant jeté l’opprobre sur toute la communauté. Il faut donc tourner la page.
Du sort des Tahar Aouidate et de leurs enfants, plus une âme ne se soucie guère, dans l’ancienne cité textile. Le djihad est même devenu pour les familles toujours en quête d’un proche sur les ex-terres du « califat », une honte, un « tabou » disent-elles. Sur leur forum, il se dit juste que Fairouz et Amina seraient mortes. Même chose pour Fatma, la grand-mère, qui aurait succombé de maladie, en 2017. La plupart des hommes du clan seraient pour leur part décédés au front.

Aider financièrement depuis la France

Mohamed, le grand-père, en revanche, aurait miraculeusement survécu. Il serait actuellement en prison, dans le Nord-Est syrien. Fella, Célia et Selma seraient aussi toujours en vie. La première serait recluse au camp de Roj, la dernière aurait cherché à rejoindre le dernier bastion djihadiste d’Idlib, au nord-ouest du pays. Les allégations les plus dures visent Naziha, la mère de Mourad, décrite comme toujours militante, maltraitante, et même membre de la « hisba » (la police islamique), au sein du camp d’Al-Hol.

Ces dernières années, seules deux tantes de Mourad, Anissa et Assia, 37 et 32 ans, ont pu échapper à la guerre. Fodil Tahar Aouidate leur avait intimé l’ordre de soutenir le clan à distance, en aidant financièrement depuis la France à améliorer l’ordinaire syrien. Chaque mois, elles devaient ainsi siphonner les comptes bancaires de chacun, prélever les pensions de retraite ou les allocations familiales, puis envoyer la somme par mandat à des intermédiaires en Turquie.

Renvoyées devant un tribunal correctionnel pour financement du terrorisme, les deux femmes se sont défendues de toute adhésion idéologique à l’EI. Mais lors de leur procès en appel, en octobre 2019, elles ont été condamnées à six et quatre ans de prison ferme. L’aînée a été immédiatement incarcérée. La seconde était dans son neuvième mois de grossesse. Elle a accouché d’un troisième enfant, quelques jours après le verdict.

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Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/31/pour-mourad-parti-en-famille-de-roubaix-a-12-ans-pour-rejoindre-le-califat-de-l-ei-six-ans-de-djihad-et-de-deroute_6017516_3210.html

Mourad, entraîné à 12 ans par ses parents dans le « califat » de l’EI, oublié par la France dans une prison du Nord-Est syrien

Par Allan Kaval

Publié le 31 octobre 2019

Rencontré par « Le Monde » dans un centre de détention tenu par les forces kurdes, le jeune Français a tout juste 18 ans. Il retrace son départ de Roubaix, la vie dans un pays en guerre et sa détention sans issue.

Mourad (le prénom a été changé) a eu 18 ans, jeudi 31 octobre, et il ne se souvient plus des titres des livres qu’il aimait emprunter à la bibliothèque de son école primaire. C’était à Roubaix (Nord). Là où il était la veille, mercredi 30, dans une prison du nord-est de la Syrie, il n’y a pas de livres. Pas d’images. Quand ses parents l’ont emmené de force sur les terres de l’organisation Etat islamique (EI), il avait 12 ans. Et si le « califat » n’est plus, il en est resté prisonnier : « J’oublie les choses… »

Mourad a passé les six années qui le séparent de l’enfance sous les bombes, et maintenant en prison. Son visage est secoué de tics. Souvent, d’une main, il se frotte les yeux, assis dans une salle nue de la prison pour djihadistes où on l’a emmené. Il dit que, quand il était petit, il aimait la natation et les mathématiques. Mourad a le visage creusé, le corps maigre. Autour de la maison de ses grands-parents, il y avait un grand jardin. Il dit que c’est aujourd’hui la veille de son anniversaire.

Comme tous les autres détenus, il porte une combinaison orange et des sandales en plastique. Les mots se heurtent dans sa bouche. Il s’étrangle à l’évocation d’un passé qui d’ici paraît impossible. Ils sortent d’un très profond silence. Eclats de la langue de l’enfance qui peu à peu, en lui, s’efface, ils se brisent contre l’air de la prison. Puis son regard s’enfuit dans des enfers invisibles où les souvenirs des jours heureux peinent à percer.
« J’aimais… j’aimais… l’école. » Il faut remonter le temps. Il faut traverser, quelque part dans le fond de la mémoire, cette frontière si lointaine de sa vie antérieure. « Je crois que mon père… Je crois qu’il nous a dit qu’on partait tous en vacances en Turquie. On y est allés et puis il y a eu une nuit… Le matin, c’était différent. Les maisons… Il y avait des choses qui explosaient. On avait changé de pays. Mon père a dit qu’on allait s’habituer. »

Mourad vient d’être sorti d’une cellule où les existences de 154 hommes et jeunes garçons se mêlent dans un magma de corps malades, de couvertures grises et de soupe aux lentilles. Comme tous les autres prisonniers de ce site pénitentiaire, ces hommes ont été capturés à Baghouz en mars. Comme Mourad, ils faisaient partie des derniers sujets du « califat », des derniers à avoir quitté ce réduit de boue, de métal et de chair, qui fut l’ultime territoire tenu par les djihadistes.

Mourad se rappelle que, dans son enfance, son père travaillait dans une boulangerie, dans une rue toute droite aux maisons de brique rouge, dont il ne sait plus très bien épeler le nom. Et un jour, fin août 2014, son père a décidé d’emmener les siens sur les terres chimériques du « califat ». L’EI régnait alors en maître entre le Tigre et l’Euphrate. Son chef, Abou Bakr Al-Baghdadi, venait d’exiger l’allégeance de tous les musulmans. Dans le monde entier, le groupe djihadiste organisait la migration de milliers d’étrangers adhérant à son idéologie de mort.

« On est partis en voiture… Mon père, ma mère, mes frères et sœurs, mes grands-parents, mes tantes, mes oncles… » Entre Irak et Syrie, les hommes d’Al-Baghdadi viennent de rétablir l’esclavage. Ils organisent le partage de leur récent butin humain de captives yézidies raflées en Irak, dans les environs du mont Sinjar. Et, à Roubaix, ce sont vingt-trois Français, adultes et enfants, de la même famille, emmenée par des membres radicalisés, qui quittent en voiture le Nord industriel pour répondre à l’appel de leur nouveau « calife ».

Et puis, deux mois plus tard, Mourad a eu 13 ans en Syrie : « On s’est installés quelque part vers Alep là-bas… Manbij… Tout le côté maternel de la famille était là, on était ensemble. » Petit à petit, l’accent du Nord revient. Manbij est proche de la frontière turque. C’est là que les attentats de novembre 2015 ont été organisés après avoir été conçus à Rakka, la capitale du « califat ». Mourad y apprend l’arabe et la lecture du Coran.

[( « Baghouz, c’était la pire chose que j’ai vue dans ma vie… C’est un film d’horreur », confie Mourad)]

La guerre le rattrape, en 2016, avec l’arrivée des Forces démocratiques syriennes, dominées par les Kurdes. D’après son récit, la guerre ne cessera plus de talonner sa famille, dont le parcours à travers la Syrie en flammes épousera désormais les retraites successives du « califat ». « On est allés à Rakka, les bombes… ça a recommencé. Mon frère avait 5 ans et demi, il a été blessé. »

Trajets en camion, interrogatoires

Quand la chute de la capitale de l’EI devient inévitable, la famille est entraînée, le long de l’Euphrate, dans une fuite heurtée qui la fera échouer dans le réduit de Baghouz où les derniers djihadistes défendent quelques arpents de boue, semés de tentes et de cadavres. Entre-temps, selon Mourad, une de ses petites sœurs doit être amputée de la jambe, après avoir reçu un éclat d’obus de mortier.

Lui s’est réveillé dans un hôpital avec une jambe cassée, après un bombardement : « Depuis, j’ai perdu la vue d’un œil… » Il frotte sa paupière. Au cours de la dernière année du « califat », les grands-parents de Mourad fuient vers les positions tenues par les Kurdes. Il dit qu’il n’a plus eu de nouvelles d’eux, avant d’apprendre la mort de sa grand-mère dans un camp du nord-est de la Syrie.

« Baghouz, c’était la pire chose que j’ai vue dans ma vie… C’est un film d’horreur. Ils tirent sur le front. Ils tirent vers l’arrière. Tu vois quelqu’un qui est dans la rue… Il tombe. Il y a des balles, des bombes. Tu ne comprends rien à ce qui se passe… La nourriture… rien. Le pot de confiture coûte 25 dollars, les enfants, petits, mouraient de faim. Beaucoup », se souvient, un mot après l’autre, le jeune homme.

Là-bas, partout, la mort rôde. Mourad raconte que ses deux petites soeurs ont été tuées. Son père partait et revenait au front. Un jour, il est mort. « J’étais devenu le chef de famille. Alors il y a un pacte avec les Kurdes, pour sortir les femmes, les enfants. J’ai refusé que ma mère, mes frères, mes sœurs partent…, raconte Mourad. La nuit, ils bombardaient tout le temps. Tu dois oublier la lumière. » Son œil valide se perd encore. Sa famille finit par évacuer. Il se retrouve seul et se rend aux forces kurdes.

« Je me souviens… On était dans le désert. Des Américains ont installé des tables, des ordinateurs. Les étrangers, on passait un par un », raconte Mourad, qui dit qu’on a mis ses objets de valeur, sa montre, dans un sachet à son nom. Il a 17 ans lorsque sa troisième vie commence. C’est le printemps, et il est prisonnier. Des trajets en camion. Des interrogatoires. Puis, en plein été, dans une chaleur impossible, on le jette avec des dizaines d’autres prisonniers dans une cellule et on les laisse cuire, lentement.
Mourad est venu en Syrie en famille, depuis Roubaix. Il raconte qu’il pensait se rendre en vacances en Turquie.

« Vous prenez vos vêtements, vous les essorez. Ca coule sur le sol, se rappelle-t-il en tordant entre ses mains serrées un linge invisible, il y avait une ouverture, un ventilateur qui tirait l’air et puis des hommes ont commencé à mourir. Ils étouffaient. Moi je ne suis pas mort… Certains devenaient fous. Ils commençaient à se frapper entre eux. » Une nuit, les autorités kurdes réagissent, des ambulances arrivent, on ouvre la porte aux survivants, on leur jette de l’eau froide : « Ils tombent dans les pommes, les uns sur les autres. » Il tape sa paume droite sur le dos de sa main gauche.

« Tu oublies la lumière »

Comme les autres prisonniers capturés à Baghouz, Mourad est arrivé au début de l’été dans la prison des combinaisons orange. Il n’a pas vu le soleil depuis. « Tu oublies la lumière. » Il énumère longuement les plats qu’on sert aux prisonniers au long des semaines, dans le même ordre, toujours : « Il y a cinq repas différents, le riz, le blé concassé, les haricots, les lentilles, les pâtes… le matin, il y a du sirop de datte, de la confiture. » L’esprit de Mourad semble s’être habitué à collecter les rares indices qui lui prouvent qu’il vit un jour différent de la veille et que malgré tout, dans la prison, le temps suit son cours.

Mais vers quoi ? « Parfois ils disent qu’on va être jugés. Par qui ? Je sais pas… Ils ne savent pas… » Mourad dit n’avoir jamais vu de représentant du gouvernement français. Alors qu’il a été emmené en Syrie au sortir de l’enfance, Paris, qui dispose d’une présence dans le Nord-Est syrien, semble avoir choisi de le laisser disparaître dans l’oubli de sa geôle, comme d’autres mineurs dans les camps fermés, plutôt que de lui porter assistance. Est-ce parce qu’il est mineur qu’il n’a pas été transféré vers l’Irak, comme onze autres Français, condamnés depuis à la peine de mort ?

Mais, dans cette prison infestée par la maladie, un sort plus enviable l’attend-il ? Il dit aussi que la nourriture est de plus en plus rare. Et alors sa parole butte. Il y a quelque chose qu’il n’arrive pas à dire : « La vie ici, la vie avant… c’est deux choses… ça ne se mélange pas… c’est impossible… je… » Un garde attend. Il faut partir. Mourad va retourner dans l’ombre. C’est son anniversaire demain : « Ma mère ne sait pas si je suis mort ou vivant… » La France non plus. La dernière fois qu’elle l’a vu, il avait 12 ans.

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Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/03/qui-sont-les-onze-djihadistes-francais-condamnes-a-mort-en-irak_5471006_3210.html

Qui sont les onze djihadistes français condamnés à mort en Irak ?

La France se trouve devant un paradoxe : elle ne veut pas juger ses ressortissants, mais est opposée par principe à la peine de mort.

Le Monde avec AFP Publié le 03 juin 2019

Lundi 3 juin, deux djihadistes français ont été condamnés à la peine de mort par le tribunal antiterroriste de Bagdad pour leur appartenance à l’organisation Etat islamique (EI). Ces condamnations portent à onze le nombre de djihadistes français condamnés à la peine suprême par la justice irakienne ces dernières semaines.

Des procès qui ont relancé le débat sur les étrangers de l’EI, dont le retour au pays suscite un vif rejet dans les opinions publiques européennes. La France se trouve devant un paradoxe : elle ne veut pas juger ses ressortissants, mais elle est opposée par principe à la peine de mort. Paris dit donc intervenir « au plus haut niveau » pour éviter qu’ils ne soient pendus – sans toutefois contester l’« équité » des procès. Qui sont ces onze djihadistes français condamnés à mort ? Et que leur reproche la justice irakienne ?

Kévin Gonot, condamné à mort le 27 mai
C’est l’une des figures les plus connues parmi les djihadistes français condamnés à la peine de mort. Agé de 32 ans, Kévin Gonot a longtemps évolué dans les sphères salafistes toulousaines avant de partir en Syrie en 2013.
Dès le milieu des années 2000, il a ainsi fait partie des membres actifs de la cellule historique d’Artigat, emblématique de l’essor des premières thèses djihadistes en France. Plusieurs de ses membres ont été condamnés pour avoir créé une des premières filières de combattants vers l’Irak. Kévin Gonot est ensuite devenu l’époux d’une nièce des frères Clain, deux émirs de l’EI qui avaient enregistré le message de revendication des attentats du 13 novembre 2015.
Il a été arrêté en Syrie avec son demi-frère Thomas Collange, sa mère et son épouse. Lors de son procès fin mai, Kévin Gonot a dit au juge « regretter » d’être parti en Syrie, où son père a été tué et où il a d’abord rejoint le Front Al-Nosra (ex-branche d’Al-Qaida en Syrie) avant de prêter allégeance à l’EI, selon l’instruction.
Celui qui se faisait appeler Abou Sofiane au sein de l’EI affirme avoir été blessé au ventre en 2015 à Kobané, en Syrie, et avoir été transféré ensuite à Mossoul, « capitale » de l’EI en Irak de 2014 à 2017, pour y être hospitalisé et non pour combattre. En France, il a déjà été condamné en son absence à neuf ans de prison.

Léonard Lopez, condamné à mort le 26 mai
Lui aussi a fait partie des premiers réseaux salafo-djihadistes démantelés en France dans les années 2000. Agé de 32 ans, Léonard Lopez a été condamné, par contumace, en juillet 2018, à cinq ans d’emprisonnement, pour avoir été administrateur et modérateur d’Ansar Al-Haqq, un des premiers sites francophones ayant diffusé des communiqués d’organisations terroristes.
Il était également un des piliers de Sanabil, une association aujourd’hui dissoute, qui venait en aide aux détenus musulmans et dont les frères Clain ont eux-mêmes été des gestionnaires du site Internet.
Ce fils d’un fonctionnaire de la Ville de Paris a pris la fuite pour la Syrie en 2015 avec sa femme et ses deux enfants alors qu’il faisait l’objet d’un placement sous contrôle judiciaire. Après trois ans de guerre dans les rangs de l’EI, Léonard Lopez a été arrêté en avril 2018 par les forces kurdes.

Mustapha Merzoughi, condamné à mort le 27 mai
Français d’origine tunisienne, Mustapha Mezoughi a fait savoir lors de son audition devant le Conseil suprême des juges irakiens qu’il avait servi dans l’armée française de 2000 à 2010 et qu’il a combattu en Afghanistan en 2009. Celui qui se faisait appeler Abou Omrane Al-Faransi est originaire de Toulouse et a vécu à Metz, qu’il a quitté après avoir divorcé et perdu son emploi.
Il aurait ensuite été chauffeur routier, puis se serait rendu en Belgique, où il aurait volontairement intégré une filière d’acheminement de combattants vers la Syrie. Selon L’Express, Mustapha Merzoughi est poursuivi en France dans le cadre d’une information judiciaire ouverte notamment pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste ». Il est par ailleurs connu du renseignement français pour avoir été recruteur de jeunes femmes désirant se rendre en Syrie.

Salim Machou, condamné à mort le 26 mai
Agé de 41 ans, Salim Machou a appartenu à la brigade Tariq Ibn Ziyad, une cellule d’Européens de l’EI que les autorités américaines décrivent comme un « vivier d’auteurs d’attaques » perpétrées en Europe et ailleurs dans le monde, qui a compté jusqu’à « 300 membres ». Il a, selon le Centre d’analyse du terrorisme (CAT), hébergé à Rakka Jonathan Geffroy, un Français capturé en Syrie et remis à la justice française qui a fait de nombreuses révélations, notamment sur les frères Clain.

Fodil Tahar Aouidate, condamné à mort le 2 juin
Agé de 33 ans, originaire du nord de la France, décrit comme charismatique et violent, seul garçon d’une fratrie de huit sœurs, Fodil Tahar Aouidate a entraîné une large partie des siens dans son aventure en Syrie. Plus d’une vingtaine de membres de sa famille ont suivi ses pas après son départ avec femme et enfants en 2013. Deux de ses sœurs ont été jugées, en janvier, pour « financement du terrorisme », après avoir envoyé plusieurs dizaines de milliers d’euros à leurs proches sur zone.
Le nom de Fodil Tahar Aouidate est par ailleurs apparu dans l’enquête sur le 13 novembre 2015. Hasna Aït Boulahcen, la cousine du Belgo-Marocain Abdelhamid Abaaoud, logisticien du commando, a en effet été en contact avec l’épouse de Fodil Tahar Aouidate les jours suivants les attentats via un numéro turc. Hasna Aït Boulahcen cherchait alors désespérément à aider Abaaoud, en quête d’une planque. Fodil Tahar Aouidate est ensuite apparu, en décembre 2015, dans une vidéo, pour se féliciter des attentats.

Yassine Sakka, condamné à mort le 29 mai
Agé de 29 ans et originaire de Lunel (Hérault), Yassine Sakka a lui aussi rejoint la brigade Tariq Ibn Ziyad, selon l’accusation. Celui qui se faisait appeler Abou Salmane Al-Faransi a mis en ligne des photos où il pose avec des armes. Il a dit à la cour avoir « participé à des combats contre l’Armée syrienne libre » (ASL, rebelles).
Il a assuré avoir déchanté et tenté de fuir. « Mais c’était dur de trouver un passeur, car je n’étais pas un civil, mais un terroriste, un type de l’EI », a-t-il dit au juge. Yassine Sakkam a affirmé au juge irakien avoir également fait venir une jeune Française de sa famille élargie, Saïda, pour l’épouser. Elle est, selon lui, aux mains des Kurdes en Syrie avec leur fils et une fille qu’elle a eue d’un premier mariage.

Karam El Harchaoui, condamné à mort le 28 mai
Sans emploi, Karam El Harchaoui est arrivé en Syrie en 2014 au terme d’un long périple : Belgique-Italie en bus, Italie-Albanie par bateau, puis Albanie-Turquie en avion et enfin la Syrie grâce à un passeur, a-t-il détaillé au juge.
Il a épousé successivement deux Belges, rencontrées sur Facebook et qu’il a fait venir en Syrie. Après que son frère, qui avait également rejoint l’EI, a été tué dans un bombardement, Karam El Harchaoui s’est rendu en janvier 2018 aux forces kurdes anti-EI en Syrie.

Brahim Nejara, condamné à mort le 28 mai
Ce Français de 33 ans, accusé par le renseignement français d’avoir facilité l’envoi de djihadistes en Syrie, se faisait appeler Abou Haydar. Il était apparu peu après le 13-Novembre dans une vidéo du groupe terroriste intitulé « Paris s’est effondrée ».
Originaire de Meyzieu, près de Lyon, d’où sont partis plusieurs djihadistes français, il a également incité un de ses frères à commettre un attentat en France, selon le CAT. En Syrie, de même source, il a fréquenté Foued Mohamed-Aggad, l’un des kamikazes du Bataclan, salle de spectacle où a eu lieu l’une des tueries du 13-Novembre.

Vianney Ouraghi, condamné à mort le 3 juin
Agé de 28 ans, il a affirmé au juge être parti en Syrie avec Lyes Darani, condamné à huit ans de prison en France pour avoir voulu préparer un attentat à son retour en 2013.
Cet ancien étudiant en psychologie à Lille, qui s’est adressé au juge en arabe classique, appris lors de séjours linguistiques au Caire, a rejoint le Front Al-Nosra avant l’EI. Marié à deux Syriennes, Vianney Ouraghi a plaidé n’avoir été qu’un « fonctionnaire administratif de l’EI », chargé « des veuves et des familles » de djihadistes, pour un salaire mensuel de 200 dollars. Le juge a toutefois montré un document administratif de l’EI sur lequel il est enregistré comme « combattant ».

Mourad Delhomme, condamné à mort le 3 juin
Présenté comme un « vétéran du djihad » par le renseignement français, celui qui se faisait appeler Abou Ayman au sein de l’EI a également rejoint la brigade Tariq Ibn Ziyad, selon l’accusation.
Durant une heure lors de son procès, l’homme âgé de 41 ans a fait le récit de son séjour en Syrie – où il avait déjà vécu de 2009 à 2012 –, avec rebondissements, mariages, détentions, violences et tentatives de fuites avortées.
Il a rejoint le territoire de l’EI, a-t-il juré, pour sauver la femme d’un ami – proche des mouvements djihadistes algériens et mort au combat en Syrie dans les rangs de l’EI – prisonnière des rebelles syriens. Il a fini par épouser cette femme et avoir un enfant avec elle, a-t-il dit au juge, en plus de sa première épouse palestinienne de Syrie rencontrée en 2009 à Damas, et d’une autre, rencontrée en Syrie en 2014.

Bilel Kabaoui, condamné à mort le 3 juin
Agé de 32 ans, Bilel Kabaoui se faisait appeler Abou Al-Farouq au sein de l’EI. Il a affirmé au juge avoir convaincu sa femme, aujourd’hui aux mains des Kurdes de Syrie, de rejoindre la Syrie. Il a plaidé avoir été lui-même décidé par un ami, qui lui avait affirmé qu’il pourrait quitter la Syrie à tout moment. « C’était il y a cinq ans, j’étais super bête », a-t-il déclaré.
Souffrant d’un fort asthme, il a affirmé avoir obtenu « une dizaine de certificats médicaux de l’EI [le] déclarant inapte » au combat. Il a également indiqué au juge avoir été « aide-soignant » à Manbij, dans le nord syrien, puis « geôlier » dans l’un des très redoutés tribunaux de l’EI, qui ordonnaient régulièrement châtiments corporels et exécutions sommaires.
Il s’est rendu aux forces kurdes anti-EI en octobre 2017, sur les conseils de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), a-t-il dit. Il avait chargé sa belle-mère d’appeler l’agence du renseignement français pour connaître la marche à suivre pour rentrer et être jugé en France avec sa famille.

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Source : https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/11/12/attentats-de-paris-et-bruxelles-un-commando-belge-sous-l-emprise-du-predicateur-khalid-zerkani_5029951_3224.html

Attentats de Paris et Bruxelles : un commando belge sous l’emprise du prédicateur Khalid Zerkani

Ce Marocain de 43 ans, aujourd’hui en prison, avait tout sauf l’air d’un gourou charismatique. Mais son empreinte a été considérable sur tous ses affidés qui l’avaient surnommé « Papa Noël ».

Par Elise Vincent

Publié le 12 novembre 2016

Une trentaine d’individus, sur la cinquantaine impliquée à divers degrés dans les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et du 22 mars 2016 à Bruxelles, sont belges et issus des mêmes quartiers. Un certain nombre d’entre eux, maillons-clés de l’organisation, sont passés dans la sphère d’influence d’un seul et même prédicateur bruxellois : Khalid Zerkani. Ce Marocain de 43 ans, aujourd’hui en prison, petit, trapu, irascible, avait tout sauf l’air d’un gourou charismatique, mais son empreinte a été considérable sur tous ses affidés. Ces derniers avaient pris l’habitude de le surnommer, par souci de discrétion, « Papa Noël ».

Le plus connu de ses disciples était l’un des coordinateurs en Europe du 13-Novembre : Abdelhamid Abaaoud, 28 ans, le leader du commando des terrasses, mort à Saint-Denis le 18 novembre. Il y avait aussi avec lui son acolyte, Chakib Akrouh, 25 ans, tué également dans l’assaut des forces d’intervention du RAID.

Les deux jeunes gens ont, comme d’autres, été très fortement encouragés au départ pour le djihad par Khalid Zerkani. En juillet 2015, ils se sont de fait retrouvés condamnés par contumace dans le cadre d’un dossier de filière d’acheminement de combattants vers la Syrie, où le prédicateur apparaissait comme le principal relais. C’était quelques mois seulement avant les tueries.

Dossier tentaculaire

Argent, faux papiers, mise en contact avec des passeurs, Khalid Zerkani aidait à toute la logistique des candidats au départ. C’est d’ailleurs moins pour ses conseils théologiques que pratiques que cette jeunesse bruxelloise s’en référait à lui.

Condamné en avril à quinze ans de réclusion par la cour d’appel de Bruxelles, l’homme incitait ses ouailles à la petite délinquance ou au détournement des allocations-chômage afin de financer la cause. Habile dissimulateur, peu loquace, se méfiant d’Internet, paranoïaque de la téléphonie, passé maître dans l’art de la contre-filature, il a donné du fil à retordre aux enquêteurs belges, qui ont mis du temps avant de l’« accrocher ».

Najim Laachraoui, 24 ans, artificier des tueries de Paris et kamikaze de l’aéroport de Zaventem le 22 mars, s’est lui aussi retrouvé dans un dossier jugé en mai où l’ombre du prédicateur était très présente. Radicalisé depuis sa majorité, le jeune homme est parti en Syrie en 2013 avant de revenir clandestinement en Belgique en septembre 2015 par la route des migrants.
Dans ce dossier tentaculaire – trente et un suspects – où les faits reprochés à Khalid Zerkani avaient fini par être disjoints, apparaissait aussi Bilal E. M., 27 ans. Cet ancien du djihad en Syrie, interpellé en avril, est aujourd’hui placé en détention provisoire car soupçonné d’avoir fourni une aide logistique notamment à Mohamed Abrini, « l’homme au chapeau » des attentats de Bruxelles.

Dans les mêmes katibas

Khalid Zerkani a aussi directement influencé le départ de plusieurs frères d’hommes mis en examen aujourd’hui pour complicité dans les attentats de Paris et de Bruxelles. Comme Othmane Bakkali, 38 ans, influent frère aîné de Mohamed Bakkali, 28 ans, un des principaux chauffeurs et loueurs des planques des djihadistes. Othmane Bakkali a effectué au moins deux allers-retours en Syrie entre 2012 et 2014, et il a été établi qu’il avait participé à des combats.

De même, « Papa Noël » a très clairement influencé le départ d’Ibrahim Abrini, le petit frère de Mohamed Abrini. Son départ pour la Syrie, suivi de son décès supposé au front en juillet 2014, a fortement joué sur la radicalisation de son aîné.

Khalid Zerkani a été actif surtout autour des années 2010, notamment à partir du début de la guerre en Syrie, en 2011. Une période où le pouvoir politique et policier belge suivait de beaucoup moins près les questions de radicalisation. Une époque où des ressortissants belges ont pu multiplier les allers et venues entre la Belgique et la zone irako-syrienne sans jamais être entravés. Parfois même en voiture, « en quarante-cinq heures de route », raconte un prévenu au détour d’un des dossiers-clés de ces années-là. La plupart se sont retrouvés enrôlés dans les mêmes katibas. Ces expériences ont ensuite fait florès à Molenbeek et autour, dans ces quartiers de Bruxelles marqués par l’islam radical et la tentation djihadiste.

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Source : https://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2016/11/12/comment-les-terroristes-des-attentats-de-paris-et-de-bruxelles-se-sont-infiltres-en-europe_5030004_4809495.html

Comment les terroristes des attentats de Paris et de Bruxelles se sont infiltrés en Europe

Abdelhamid Abaaoud est le premier kamikaze à avoir pris la route des migrants, dès août 2015, alors qu’on le croyait en Syrie. Son ami Salah Abdeslam ira ensuite chercher dix de ses complices en voiture.

Par Soren Seelow

Publié le 12 novembre 2016

L’enquête sur les attentats de Paris et de Bruxelles révèle chaque jour un peu plus comment cette cellule terroriste mise sur pied à Rakka, en Syrie, a su tirer profit de la crise migratoire pour se reconstituer au sein de l’espace Schengen. Sous de fausses identités, la plupart des kamikazes ont suivi la route des Balkans jusqu’en Hongrie, plate-forme de transit des réfugiés, avant de rejoindre Bruxelles, base opérationnelle des terroristes.

Dans une étude sur la fabrication de cette cellule, publiée jeudi 10 novembre par la revue américaine spécialisée Sentinel, le Centre d’analyse du terrorisme (CAT), dirigé par Jean-Charles Brisard, retrace très précisément le cheminement de ces terroristes à travers l’Europe. Une mine d’informations tirées de documents judiciaires et obtenues auprès de services de renseignement étrangers, que Le Monde a pu recouper.

L’un de ces renseignements constitue un rebondissement majeur dans l’enquête : selon une note des services antiterroristes hongrois obtenue par le CAT, et dont Le Monde a pris connaissance, le premier kamikaze à avoir pénétré l’espace Schengen, dès le 1er août 2015, est Abdelhamid Abaaoud, futur coordinateur des attentats du 13 novembre 2015. Les enquêteurs ignoraient jusqu’ici quand et comment il s’était infiltré en Europe.

C’est donc vraisemblablement en Belgique, et non depuis la Syrie ou la Grèce, comme le pensaient jusqu’ici les services antiterroristes, que ce djihadiste parmi les plus recherchés du continent depuis l’attentat déjoué en janvier 2015 à Verviers, en Belgique, a piloté la venue de ses équipiers trois mois avant les attentats de Paris. Il sera aidé dans cette tâche par son ami d’enfance Salah Abdeslam, qui multipliera pendant l’été les allers-retours à travers l’Europe afin de convoyer une dizaine de terroristes jusqu’à Bruxelles.

Juin 2015 : Ouverture de la route des migrants

En juin 2015, les autorités macédoniennes décident de délivrer des documents de circulation valables soixante-douze heures permettant aux migrants de rejoindre la frontière hongroise, et donc l’espace Schengen, depuis la Grèce.

Cette mesure visant à répondre à une crise humanitaire inédite va fournir l’occasion à l’organisation Etat islamique (EI) d’opérer un « basculement stratégique, explique Jean-Charles Brisard. Au lieu d’activer à distance des recrues non formées, l’organisation peut désormais envoyer depuis la Syrie des combattants aguerris ». Munis de passeports contrefaits, ils s’infiltreront par la route des Balkans en passant sous le radar des services de renseignement.

Selon la note du renseignement hongrois, « il a été établi que plus de dix membres de la cellule terroriste responsable des attaques commises à Paris le 13 novembre 2015 et à Bruxelles le 22 mars 2016 ont séjourné ou transité en Hongrie entre juillet et novembre 2015, en profitant du flux de migrants ».

16 juillet 2015 : Bilal C., l’éclaireur

La première infiltration de cette cellule en Europe a lieu au début de l’été. Selon les services allemands et hongrois, Bilal C., un Algérien de 20 ans, est envoyé en éclaireur par Abdelhamid Abaaoud. Chargé d’ouvrir la voie, le jeune homme traverse la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie et la Hongrie entre juin et juillet.

Le 16 juillet 2015, Bilal C. est arrêté par la police hongroise à Gyor, alors qu’il tente de gagner l’Autriche en train. Sans papiers, il se présente comme un Syrien nommé Jdjrad Samas. Libéré le 4 août, il part le jour même demander l’asile en Allemagne, où il sera mis en examen et écroué en juillet 2016 pour « appartenance à une organisation terroriste ».

C’est une autre révélation des services hongrois : durant toute la durée de son voyage, cet éclaireur a pris soin d’informer en direct Abdelhamid Abaaoud, qui le suit de près, de la route à prendre. Il envoie dans le même temps des indications, grâce à des comptes ad hoc créés sur les réseaux sociaux, à un deuxième terroriste : Ayoub El-Khazzani, qui tentera de commettre un massacre à la kalachnikov dans un train Thalys entre Amsterdam et Paris, le 21 août 2015.

1er août : Abaaoud arrive en Hongrie

Abdelhamid Abaaoud et Ayoub El-Khazzani ont très probablement voyagé ensemble, ce qui tendrait à établir que l’attaque du Thalys était supervisée par le futur coordinateur des attentats de Paris. « Abaaoud et El-Khazzani sont entrés en Europe au même moment, en suivant la route de l’éclaireur, explique Jean-Charles Brisard. Ils ont été localisés le 1er août en Hongrie, après être entrés depuis la Serbie par la ville frontalière de Röszke avec un groupe de migrants. »

Selon les services de renseignement hongrois, les deux hommes passent quelques nuits au Swing Hotel de Budapest. Le 4 août, Abdelhamid Abaaoud se rend en voiture en Autriche, tandis qu’Ayoub El-Khazzani prend un train le lendemain à destination de Vienne. A compter de cette date, les traces d’Abaaoud se perdent, probablement dans les faubourgs de Bruxelles. Son compagnon de voyage sera maîtrisé deux semaines plus tard par des militaires américains en permission tandis qu’il s’apprêtait à faire feu sur les passagers du Thalys.

Du 30 août au 2 octobre : Salah Abdeslam, le convoyeur

Une fois Abdelhamid Abaaoud entré dans l’espace Schengen, c’est un de ses amis d’enfance qui sera chargé de lui ramener ses complices. Entre le 30 août et le 2 octobre, Salah Abdeslam effectue trois allers-retours entre la Belgique et la Hongrie, et un vers l’Allemagne, convoyant dix terroristes jusqu’à Bruxelles dans des voitures de location.

30 août : Hadfi et Akrouh

Le premier voyage de Salah Abdeslam en Europe centrale vise à récupérer Bilal Hadfi, un des kamikazes du Stade de France, et Chakib Akrouh, qui participera à la tuerie des terrasses parisiennes avant de se faire exploser le 18 novembre lors de l’assaut du RAID contre un appartement de Saint-Denis.
Les deux hommes sont arrivés en Hongrie le 25 août. Les services hongrois ont retrouvé un de leurs téléphones abandonné à Kiskorös, dans le sud du pays. « D’après les données retrouvées dans ce téléphone, il est établi que les mouvements et les activités des terroristes en Europe étaient pilotés depuis le quartier général de l’EI en Syrie », expliquent-ils. Le 30 août, Salah Abdeslam vient à Kiskorös au volant d’une BMW de location et ramène les deux faux migrants en Belgique.

9 septembre : Belkaïd et Laachraoui

Pour son deuxième voyage en Hongrie, le 9 septembre, Salah Abdeslam délaisse la BMW de sa première virée pour louer une Mercedes. Sur le parking de la gare de Keleti, à Budapest, il récupère Mohamed Belkaïd et Najim Laachraoui, qui l’attendent depuis près d’une semaine.

Le jour même, le véhicule est contrôlé sur une autoroute autrichienne à hauteur d’Aistersheim. Les deux djihadistes venus de Syrie, qui voyagent sous de fausses identités (Soufiane Kayal et Samir Bouzid), ne sont pas inquiétés. Mohamed Belkaïd sera tué le 15 mars 2016 par les policiers belges lors de l’assaut contre une planque du quartier bruxellois de Forest. Najim Laachraoui se fera exploser quelques jours plus tard à l’aéroport de Bruxelles-Zaventem, le 22 mars.

17 septembre : Les kamikazes du Bataclan

Pour son dernier voyage en Hongrie, Salah Abdeslam opte pour une Audi A6. Il passe récupérer trois hommes, le 17 septembre, à la gare ferroviaire de Keleti. Il s’agit du commando français du 13-Novembre : Ismaël Omar Mostefaï, Samy Amimour et Foued Mohamed-Aggad tueront deux mois plus tard 90 personnes dans la salle de spectacle du Bataclan.

Les trois hommes étaient arrivés en train à Budapest une semaine plus tôt, le 9 septembre. Selon les services hongrois, ils ont voyagé par la route des Balkans sous les identités respectives de Salah Jamal, Husein Alkhlf et Fooad Moosa, et ont passé huit jours au Grand Park Hotel de Budapest. Le 16 septembre, Ismaël Omar Mostefaï ira, sous l’identité de Salah Jamal, retirer un virement de 1 000 euros envoyé de Belgique au bureau Western Union de la gare de Keleti.

2 octobre : Krayem, Ayari et Alkhald

Le quatrième et dernier voyage de Salah Abdeslam le mène à Ulm, en Allemagne. Dans la nuit du 2 au 3 octobre, il y récupère à bord d’une BMW de location trois hommes : Osama Krayem, Sofiane Ayari et Ahmed Alkhald. Les deux premiers seront interpellés en Belgique en mars 2016. Le troisième s’est volatilisé. On retrouve sa trace dans un camp de réfugiés de Bicske, près de Budapest, dont il disparaît le 10 novembre. Il est soupçonné d’avoir depuis rejoint la Turquie, trois jours après les attentats de Paris.

3 octobre : Le commando des « étrangers »

Les seuls membres non européens de cette cellule terroriste sont arrivés ensemble par la Grèce, sur l’île de Léros, le 3 octobre. Parmi eux, deux frères irakiens voyageant avec de faux passeports syriens – dont l’identité demeure à ce jour inconnue – se feront exploser aux abords du Stade de France le 13 novembre.

Leurs compagnons de voyage, l’Algérien Adel Haddadi et le Pakistanais Mohamad Usman, brièvement incarcérés en Grèce pour détention de faux passeports, n’arriveront pas à temps à Paris pour accomplir leur mission. Ils ont été interpellés le 10 décembre dans un camp de réfugiés en Autriche. L’un d’eux racontera avoir été missionné à Rakka par un certain Abou Ahmad, qu’il a très récemment reconnu sur photo comme étant le djihadiste belge Oussama Atar, ainsi que l’avait révélé Le Monde.

Cet homme est à ce jour le seul donneur d’ordre établi en Syrie que les services d’enquête pensent avoir identifié. Les révélations des services hongrois sur la présence d’Abdelhamid Abaaoud en Hongrie dès le 1er août laissent entrevoir l’architecture de cette cellule : Abaaoud apparaît comme le relais en Europe d’Abou Ahmad, qui coordonnait à distance les opérations depuis Rakka, vraisemblablement sous l’autorité de hauts gradés de l’EI.