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France : Le phénomène du marché halal discuté au Sénat

mardi 4 février 2020, par siawi3

Source : https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20200120/ce_radicalisation.html

Audition de Mme Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique

20.01.2020

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Nous recevons Mme Bergeaud-Blackler, anthropologue, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Je vous remercie, madame, d’avoir répondu à notre invitation.

Vos travaux sur le halal sont déjà connus du Sénat. Ils ont été cités dans le cadre de la mission d’information sur l’organisation, la place et le financement de l’Islam en France et de ses lieux de culte. Vous avez écrit un livre de référence sur le sujet.

Nous avons souhaité vous recevoir aujourd’hui pour approfondir cette question, mais aussi pour évoquer les nouvelles orientations de vos recherches, qui portent sur la place de la femme dans l’islamisme.

Je vais vous laisser nous présenter ces travaux et vos idées sur ces sujets, avant de donner la parole aux membres de la commission d’enquête pour des questions.

Je vous rappelle qu’un faux témoignage devant notre commission d’enquête serait passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal. Je vous invite à prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité.

Conformément à la procédure applicable aux commissions d’enquête, Mme Florence Bergeaud-Blackler prête serment.

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Mme Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique. - Je vous remercie de votre invitation. C’est en qualité d’anthropologue chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) que je vais exposer quelques résultats de recherche qui permettront peut-être de vous éclairer.

Il est peu de dire que la dimension économique est souvent la grande oubliée des travaux de sociologie et d’anthropologie des religions. En ce qui concerne l’islam, je suis l’une des rares en Europe, et peut-être dans le monde, à aborder de façon critique le phénomène du marché halal et de son expansion à tous types de produits et services, et à m’intéresser en particulier à son influence normative.

Mes travaux, étalés sur plus de vingt ans, résumés dans un livre intitulé Le marché halal ou l’invention d’une tradition, ont mis en évidence une affinité élective, pour reprendre les termes de Max Weber, entre néolibéralisme et fondamentalisme islamique dont le marché halal, né dans les années 1980, est le produit. Il est donc tout à fait pertinent de se pencher sur la norme halal quand on s’intéresse à l’islamisme.

Vous avez certainement en tête les affaires du burkini ou du hijab runing qui mettent en évidence le rôle joué par les grandes entreprises dans l’habituation d’une norme sexuée et sexiste dans l’espace public. Ce n’est qu’une petite partie visible de l’iceberg.

Le marché répond à toutes les demandes, et si cette demande est motivée par des considérations religieuses, y compris les plus rétrogrades, le marché s’y adaptera et il y aura des entrepreneurs pour l’adresser. Si les produits ne sont pas fabriqués ici, ils viendront d’ailleurs.

Le marché du halal pèserait plus de 2 000 milliards de dollars par an, avec des capacités considérables de développement - et je ne compte pas la finance islamique. Le marketing islamique a maintenant ses revues scientifiques spécialisées, ses départements universitaires dans les plus prestigieuses universités du monde, ses promoteurs les plus illustres parmi les meilleurs consultants en marketing.

Les Émirats arabes unis financent généreusement l’agence de presse Thomson Reuters qui produit l’information officielle du marché halal global pour attirer les investisseurs. Ses chiffres enthousiastes sont repris sans aucune critique ni aucun recul par tous nos journaux. Mastercard soutient le tourisme islamique, Nestlé est le plus grand producteur d’aliments halal, Carrefour et Tesco parmi les plus grands distributeurs.

Autre point important, le marché n’est pas neutre : ses produits véhiculent des normes et des valeurs. Une société capitaliste libérale compte sur le jeu naturel de la concurrence pour éviter les monopoles, mais cela ne marche pas dans le cas du marché global de produits halal. Pour le comprendre, il faut étudier la structure de ce marché, ce que j’ai fait dans mon livre. On croit qu’il désigne un ensemble d’entreprises musulmanes : en réalité, les producteurs sont rarement musulmans. Ils font certifier et contrôler leurs produits par des agences de certification islamiques qui forment ce que j’appelle un marché concurrentiel de la certification.

Sur ce marché, il n’y a pas de réelle concurrence normative. Les seuls acteurs religieux capables de transcrire une exégèse multiséculaire en intrants religieux pour l’industrie sont les acteurs légalistes, dogmatiques et littéralistes, c’est-à-dire les fondamentalistes, et parmi eux les islamistes. Le Coran ne dit rien de la licéité d’une viande abattue dans un abattoir industriel, pas plus que de la composition d’un dentifrice ou d’un rouge à lèvres.

Depuis sa naissance dans les années 1980, des pays et des groupes se disputent la définition de cette norme halal sur un marché qui s’étend chaque année à de nouveaux secteurs : cosmétique, pharmaceutique, touristique, mode, etc. Des pays comme la Malaisie, la Turquie, les Émirats arabes unis veulent définir cette norme pour, à terme, contrôler le marché musulman mondial, et ceci en conformité avec l’article 9 de la charte de l’Organisation de la coopération islamique : « Renforcer la coopération économique et commerciale intra-islamique, en vue de réaliser une intégration économique devant aboutir à la création d’un marché commun islamique ».

Les Frères musulmans s’intéressent de près au marché halal depuis les années 2000. J’entends par Frères non seulement la confrérie, mais la matrice frériste ou, selon les termes d’un de ses principaux mentors, le cheikh al-Qaradawi, le « mouvement islamique ».

Les islamistes ont une démarche un peu différente des pays cités. Alors que ces derniers, notamment la Malaisie et les pays du Golfe, étaient plutôt sur un modèle « inclusif » du halal pour les musulmans - le modèle Nestlé « bon et sain pour tous » -, les islamistes, organisés en réseau transnational, font pression pour que s’impose un modèle que j’appelle « ummique » pour et par les musulmans.

Le marché halal n’est donc pas un projet islamiste à proprement parler, mais il est devenu une fenêtre d’opportunité, un djihad économique, surtout après la déroute financière qui a touché les islamistes consécutivement aux rétorsions qui ont suivi les attaques du 11 septembre. Ils ont commencé à s’intéresser de plus près au fonctionnement de ce marché, car il commençait à prendre une ampleur considérable et que le contrôler aurait d’immenses avantages pour leur projet, dont celui de paralyser les Occidentaux.

Lorsque je parle de « projet » je fais référence à celui qui a été élaboré à partir des écrits des pères de l’islam politique dans la première moitié du XXe siècle. Pour Hassan el-Banna comme pour Mawlana Mawdudi et leurs disciples, l’économie est un sous-domaine du politique dans une conception systémique de l’islam qui régit tous les domaines de la vie.

Leurs héritiers, réfugiés en Europe, Amérique du Nord et Australasie, ont fait des pays occidentaux leur nouveau territoire de conquête. Ce que je dis là n’est pas dans Huntington et son livre sur le choc des civilisations, mais bien plus tranquillement et méthodiquement détaillé et étalé dans les nombreux écrits islamistes disponibles sur internet.

Il est totalement faux de dire que les islamistes dissimulent leur projet. En réalité, ils le diffusent à qui veut bien se donner la peine de chercher un peu, tout simplement parce que leur projet mondial les oblige à communiquer. Ce tournant vers la communication de masse a été théorisé par Qaradawi, lui-même téléprédicateur mondialement connu. Les islamistes parlent et s’affichent, mais on ne les écoute pas, on ne les prend pas au sérieux.

Le projet de da’wa (appel ou invitation à l’islam), de djihad planétaire est très clair et n’a jamais varié : instaurer un califat islamique dans chaque région du monde en passant de la famille au quartier, du quartier à la ville, de la ville à la région, de la région au pays, etc. Cette conquête est d’abord civilisationnelle, même si dans certains cas elle devra passer par le djihad militaire, disent les Frères.

Les Frères s’intéressent depuis le milieu des années 2000 au marché halal avec un gros avantage. On arrive à la troisième génération d’islamistes en Occident. Le projet ne change pas, mais ils disposent de nouveaux atouts, car ils sont eux-mêmes occidentaux et ont reçu de la société où ils sont nés l’éducation qui leur permet de comprendre et d’activer ses faiblesses.

Comme je l’ai montré en mettant au jour la structure du marché, il suffit d’un petit nombre de personnes bien formées et maîtrisant l’anglais - l’arabe n’est pas la principale langue - pour faire travailler une machine industrielle halal dans tous les secteurs que j’ai cités, auxquels il faut ajouter les médias et le digital.

Il suffit de pénétrer les secteurs en question aux trois niveaux de la production, de la régulation et de la consommation par le marketing islamique et par le marché de la certification halal, puis de multiplier les associations et blogs de consommateurs pour organiser une pression consumériste coordonnée.

Aux États-Unis et au Royaume-Uni en particulier, cela fait longtemps que l’on s’intéresse à l’islamisation de l’économie dans le cadre de ce que les islamistes appellent the islamisation of knowledge (l’islamisation de la connaissance), c’est-à-dire la relecture islamique de la science, projet sans nul doute improbable, mais qui réussit assez bien dans les sciences dites « molles », sociales et économiques, où les dispositifs d’évaluation et de peer reviews (évaluation par les pairs) sont fragiles. The International Institute of Islamic Thought a formé des penseurs et des entrepreneurs islamiques insérés au coeur de nos universités.

Les Frères s’intéressent de près au marché halal, car ils ont compris la double puissance, financière et normative, du marché. Comme l’a lancé à la tribune du Bourget le responsable de l’Union française des consommateurs musulmans, « là où il y a de l’argent il n’y a plus de laïcité », soulignant ainsi notre difficulté parfois à défendre nos valeurs quand le portefeuille est touché. Mais ils ont compris aussi qu’ils pourraient se mettre sous la protection de l’État, obtenir des passe-droits s’ils deviennent des entrepreneurs puissants ou soudoyer des élus s’ils font des consommateurs musulmans un groupe de pression.

What is the problem ? J’entends souvent des entrepreneurs poser cette question.

Le problème est que la norme halal est globale, qu’elle n’est régulée ni par des États ni par une instance internationale, parce que ceux qui la contrôlent se prononcent au nom de Dieu et ne reconnaissent aucune instance internationale, sauf peut-être l’Organisation de la coopération islamique (OCI).

Le marché s’étend sur tous les secteurs en divisant l’humanité en deux : consommateurs musulmans et consommateurs et non-musulmans. Au niveau micro, le mécanisme est délétère. Mes dernières enquêtes de 2017 montrent que sur 1 083 musulmans résidant en France interviewés en face à face, la totalité mange exclusivement de la viande halal et les trois quarts pensent que les bonbons doivent être halal. Leurs enfants n’échangent pas leur nourriture à l’école et bien souvent ne vont pas à la cantine.

Le message des prédicateurs est qu’ils ne doivent pas toucher à la nourriture des infidèles, car elle est impure. Les enquêtés sont la moitié à penser que toute la nourriture devrait ou pourrait être halal, un quart que les hôtels et les séjours touristiques devraient ou pourraient être halal - des chiffres impensables quand j’ai commencé à enquêter sur le sujet il y a près de 25 ans.

L’extension du halal sépare les corps, les lieux de vie, les espaces de commensalité, menace les mariages mixtes déjà très réduits. Le halal est incompatible avec les valeurs de nos sociétés démocratiques et intolérable pour le modèle républicain d’assimilation.

Le marché s’est attaqué aux loisirs, aux médias et aux technologies digitales, grâce auxquelles les consommateurs musulmans peuvent vivre dans l’espace normatif du halal partout sur la planète.

Dès l’enfance, un filtre halal peut être apposé sur votre smartphone : l’application SalamWeb, en plus de la boussole et des horaires de prière, propose un fil d’actualité personnalisé agrégé à partir de sources licites, un SalamChat permettant de se connecter avec des personnes licites, un SalamProtect qui filtre le contenu et alerte les utilisateurs sur les contenus inappropriés et un SalamTag permettant de signaler les contenus appropriés. Le navigateur intègre également la pratique de la charité volontaire à travers SalamSadaqah pour financer le système et des liens vers le commerce halal. Bref, ce que j’ai appelé dès 2016, un écosystème halal.

« What’s the problem ? » pourrait répondre les libéraux : les musulmans ne sont-ils pas libres de leur choix ! La pression sur ces populations est considérable. La rhétorique du choix (« mon hijab, c’est mon choix ») a été mise au point par les Frères après l’affaire des foulards de Creil. Les médias ont joué un rôle essentiel en relayant cet argument. Nos enquêtes réalisées à Marseille montrent que, pour une femme musulmane croyante, les tentatives d’endoctrinement à l’islam fondamentaliste sont quotidiennes via la pression du quartier et les réseaux sociaux, en particulier Whatsapp et Instagram.

Il faut faire réfléchir nos entreprises au rôle qu’elles jouent lorsqu’elles s’engagent dans le halal, et aux risques qu’elles prennent. La norme halal n’est pas une norme éthique comme les autres même si elle en a emprunté en partie le modèle économique. Le marché de la certification est lié au marché religieux, à ses soubresauts et à ses stratégies, à son instabilité. Nos entreprises y vont la fleur au fusil. Elles s’ouvrent des marchés musulmans. C’est l’euphorie. Mais le succès peut se transformer en cauchemar.

Ce fut le cas de l’entreprise Doux, un des pionniers du poulet halal et fleuron européen de la volaille. L’entreprise a dû faire face à des campagnes orchestrées par des activistes sur les réseaux sociaux. Accusée de faire du « faux halal », accusation qui peut tomber sur toutes les entreprises n’importe quand puisqu’il n’y a pas de définition réglementaire du halal, l’entreprise Doux, déjà fragilisée par la compétition internationale, a été complètement déstabilisée. Elle a reçu la visite de la Ligue islamique mondiale, qui l’a sommée de changer de certificateur, ce qui lui imposait des contraintes trop lourdes. Ne sachant que faire, elle a d’abord payé une fortune à un entrepreneur islamique véreux qui n’avait pas l’intention de la sauver, puis elle a été contrainte d’accepter l’offre de rachat d’une partie de son capital par une entreprise saoudienne, et enfin elle a fait faillite. L’entrepreneur saoudien, sous le nom de France Poultry, a racheté la maison mère. On peut imaginer que des scénarios de déstabilisation, des complicités entre groupes islamistes et États se multiplient pour faire baisser par exemple les prix d’acquisition des entreprises en difficulté, ce qui pourrait mettre au chômage toute une région.

Pour essayer de mettre de l’ordre, les Européens ont bien tenté de définir un standard halal européen, et cela en dépit de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui impose aux États la neutralité religieuse. Le très officiel Comité européen de normalisation (CEN) a travaillé pendant plus de cinq ans pour tenter de mettre au point une norme halal européenne. La presse n’en a pas dit un mot, et le public n’a pas su qu’on avait laissé à des comités normatifs comme l’Association française de normalisation (Afnor), plus habituée à normaliser les dimensions de nos portes fenêtres, le soin de coopter des acteurs islamistes pour édicter très officiellement la norme. J’ai participé à ce comité pour étudier de près ce processus pendant trois ans.

Devant le refus des comités nationaux, pour des motifs purement réglementaires, d’incorporer dans la norme la référence au Coran et la Sunna, les islamistes se sont réunis à Istanbul en 2015 pour constituer une opposition internationale et établir une norme de type ummique, c’est-à-dire pour et par les musulmans. Tel est le funeste résultat de cette initiative anti-démocratique du CEN : il a favorisé une entente internationale contre lui au profit des islamistes.

Aucune leçon n’a été tirée de cet épisode. Au contraire, une autre tentative de réglementer la norme religieuse a vu le jour, cette fois mondiale, sous la houlette des Émirats arabes unis, un cran au-dessus, au niveau de l’ISO. L’objectif était de fixer une norme qui réglementerait tous les secteurs du halal : nourriture, cosmétique, tourisme, logistique, médias. L’initiative a elle aussi échoué pour des raisons purement techniques, mais il est très probable qu’elle finisse par passer et que les pays du monde reconnaissent la loi islamique.

Les Frères ont réussi en quarante ans à se positionner dans tous les secteurs : social, éducatif, sportif et aujourd’hui économique. Le problème est bien cet entrisme coordonné dans tous les secteurs, cet empilement.

Le pire est qu’ils l’ont annoncé. Chaque fois, les islamistes ont dévoilé leur plan, mais personne ne les a pris au sérieux. Nos universités ont ignoré ou supprimé les financements des chercheurs critiques ; nos dirigeants politiques ont été pour la plupart arrogants et méprisants, quand ils n’étaient pas complaisants ; et nos entreprises ont été aveuglément euphoriques.

Les Frères ou « le mouvement islamique » ont d’abord mis en priorité la prise du système d’enseignement islamique, puis l’université à partir des années 1990. Désormais aucun département d’études arabes et islamiques n’échappe à leur influence. Je peux en témoigner, car mes travaux ont été ignorés en France par mes collègues. Si j’ai pu malgré tout travailler sur ce sujet, c’est peut-être parce que j’ai passé dix ans à l’étranger, financée par des fonds européens, et que j’ai travaillé sur un domaine que les islamistes n’avaient pas encore placé en tête de leurs priorités.

L’autre priorité était la participation des femmes au mouvement islamique, certes non sans résistance des hommes. Jusqu’alors, elles devaient répondre à deux injonctions contradictoires : participer à la da’wa en s’engageant dans des activités sociales d’un côté, et rester à la maison pour s’occuper du foyer et produire des musulmans de l’autre.

Les réseaux sociaux ont changé la donne. Ils permettent désormais d’allier les deux. Le nombre d’entrepreneuses islamiques augmente. Les « mamans entrepreneuses »
- chaque fois qu’on veut innocenter les femmes, on les appelle « mamans » - sont de plus en plus nombreuses. Les associations et blogs fleurissent sur la toile. Ces femmes développent leurs activités halal à domicile - soins à domicile, école à la maison - ou proposent des services sur internet comme la gestion d’agences de voyages, des conseils en bien-être, du développement personnel islamique, de la médecine prophétique - des tâches plutôt féminines. Toute une économie digitale porteuse de normes islamiques se constitue qui met en réseau l’Umma, et les femmes y jouent un rôle essentiel.

L’entreprise islamique devient une réalité, avec sa politique corporate halal, ses horaires propres, son rythme, ses réseaux solidaires ou marchands reliant le monde musulman.

En Malaisie, cette politique d’islamisation des entreprises a été menée pendant 30 ans. Ce pays à peine majoritairement musulman est devenu petit état islamique « qui a réussi », comme le décrit l’anthropologue américaine Patricia Sloane-White dans un ouvrage effrayant intitulé Corporate Islam.

Mesdames, messieurs les sénateurs, j’espère vous avoir démontré qu’il est urgent de s’intéresser à ce marché halal, porteur d’un djihad économique dont nous verrons bientôt les effets délétères.

Il est urgent de s’intéresser également à ces formes de financements indirects du culte au lieu de se concentrer uniquement sur les financements directs des mosquées. Les pays qui veulent influencer le culte musulman en France ont compris qu’il fallait utiliser des voies plus efficaces et indirectes. Le tarissement des flux étrangers vers les mosquées sera à mon avis désormais complètement inefficace.

Il est enfin important de poursuivre les recherches, que nous avons du mal à financer, sur l’endoctrinement des femmes à l’islam politique.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure. - Je vous remercie pour votre exposé. J’ignorais un certain nombre points que vous avez développés.

Dans certaines écoles, les enseignants n’organisent plus de kermesses ouvertes aux parents pour que les enfants puissent manger des bonbons Haribo. Cela peut paraître anodin, mais n’est pas sans conséquence dans nos vies quotidiennes.

Vous dites que vous n’avez pas pu mener à bien vos recherches sur l’endoctrinement des femmes, qui est pourtant un sujet majeur. Dans un certain nombre de quartiers, les femmes sont soumises et assignées à résidence. Pensez-vous qu’il y ait un lien avec les phénomènes économiques que vous avez décrits ? Comment ces femmes peuvent-elles s’en sortir ?

Mme Sylvie Goy-Chavent. - L’abattage halal est la plupart du temps une fumisterie, car ni le rythme ni les conditions d’abattage ne permettent de répondre aux textes religieux. Comment se fait-il que les musulmans qui souhaitent consommer du halal se laissent berner ainsi ?

Concernant les repas halal servis dans les cantines, ne sommes-nous pas entrés dans une forme de surenchère dans laquelle les élèves musulmans se sont fait embarquer également ? Faut-il revenir en arrière ?

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - La commensalité à l’école est une question de première importance : il est essentiel que les enfants puissent partager des repas dans les mêmes lieux, même si les repas diffèrent. Nous avons remarqué une évolution négative depuis les années 1990 avec la multiplication des centres de formation islamiques tenus par les Frères musulmans, qui ont ensuite été concurrencés sur ce terrain par les salafistes. Cette surenchère a touché également la norme halal. Aujourd’hui, les enfants sont beaucoup plus stricts et rigoristes que leurs parents. J’ai écrit un article sur ce sujet que je verserai au dossier.

De ce point de vue, il est urgent de revenir en arrière. De toute façon, on ne peut pas continuer comme cela. Il faut que les responsables religieux soient beaucoup plus clairs sur cette question. Malheureusement, les dernières enquêtes que j’ai réalisées auprès d’individus qui se disent proches du réformisme musulman montrent qu’on ne va pas dans ce sens. Ils sont dans le déni et prétendent que le marché halal est une baudruche qui va se dégonfler d’elle-même. Ils me disent souvent qu’il n’y a aucun fondement coranique ou islamique au halal, mais ne souhaitent pas le dire publiquement parce qu’ils pensent que cela ferait le jeu de ses défenseurs ou que les gens ne sont pas prêts à l’entendre.

On me rapporte souvent que le personnel des cantines fait de l’excès de zèle, en ne servant pas de porc aux enfants musulmans qui ne le demandent pas et qui en mangeraient.

Les enquêtes menées sur les femmes montrent que celles qui ne sont pas « salafisées », c’est-à-dire qui ne sont pas entrées dans l’espace normatif que j’évoquai, résistent très peu à cette influence. Il n’y a pas d’étude sur le sujet, car la plupart des études sur l’islam politique ou le salafisme sont menées par des hommes qui ne s’intéressent pas à cette question ou n’ont pas accès à l’univers féminin. J’ai commencé une enquête qui sera partiellement publiée bientôt. Il faut poursuivre ces travaux dans les quartiers.

L’abattage halal est une affaire compliquée. Ce rituel industriel a été inventé à la fin des années 1970. C’est un protocole industriel qui n’a rien à voir avec la manière d’abattre traditionnelle et qui a été vendu comme bon ou licite pour les musulmans.

Les musulmans en général n’ont aucune idée de ce qui se passe dans un abattoir et ne cherchent pas plus que les autres à le savoir. Je ne sais pas s’ils se laissent berner, mais les chiffres montrent qu’en dépit des discours, ils achètent de plus en plus de cette viande, peut-être parce qu’ils se soucient moins de sa licéité que de la pression communautaire.

Mme Nathalie Goulet. - Nous avons eu beaucoup de mal à obtenir les chiffres des trois mosquées qui, en France, récupèrent la redevance halal, et nous n’avons aucun doute sur le fait que les cartes de sacrificateurs sont une vaste plaisanterie.

Pensez-vous qu’une solution serait d’interdire l’abattage rituel ? Dans le cas contraire, pourrait-on mettre en place une redevance halal de façon à assainir ce marché de 6 milliards d’euros ? On ne peut pas interdire le halal parce que, au nom de l’égalité devant la loi, il faudrait dans ce cas interdire le casher, qui représente 45 % des revenus du consistoire. Faut-il unifier la délivrance des cartes de certification ou revoir complètement le dispositif ?

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Les trois mosquées que vous avez citées ne récupèrent pas la redevance, mais vendent des cartes de sacrificateur, qu’il ne faut pas confondre avec la certification. Ce revenu ne représente rien. En revanche, elles ont profité de l’agrément dont elles disposent à habiliter les sacrificateurs pour fabriquer leur petite agence de certification. D’autres certificateurs privés exercent également, comme À votre service (AVS).

Ces trois mosquées ont toutefois bénéficié d’un autre avantage, car les services d’exportation de notre ministère de l’économie les mettent en contact avec les clients, ce qui constitue, à mon avis, un vrai problème. C’est de cette façon qu’elles gagnent beaucoup d’argent, et c’est à ce titre que l’agrément pour l’habilitation des sacrificateurs est contesté.

Le marché halal de la viande produit de l’argent mais, à mon avis, ce n’est pas le principal problème que pose le financement du culte. Il n’y a pas suffisamment de possibilités de retirer des sommes importantes sur ce marché.

Le principal problème, c’est la diffusion de l’idée que tous doivent manger hallal. La cacherout date du Moyen-Âge... Le hallal s’en est inspiré mais, n’étant pas contrôlé par des institutions religieuses, il fait l’objet d’une surenchère normative. Je ne comprends pas le monopole de la certification des sacrificateurs. Il faudrait non pas interdire l’abattage rituel, mais obliger à le faire précéder d’un étourdissement, pour respecter les règles de bien-être animal, auxquelles les religions pourraient parfaitement se conformer. On nous dit que l’abattage rituel est moins douloureux que l’autre. C’est faux, comme le démontrent les études vétérinaires. Il faut donc interdire les abattages sans étourdissement, et supprimer cet agrément donné aux mosquées : l’État ne doit pas s’occuper de cela. Il doit former les entrepreneurs, en revanche, sur les risques qu’ils prennent. La norme hallal n’est pas une norme éthique comme les autres !

M. Rachel Mazuir. - Est-ce une norme sanitaire ?

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Elle s’y superpose.

M. Rachid Temal. - Vous dites que le hallal est un outil du jihad économique, qui participe d’un écosystème idéologique. Je ne vois pas le lien avec un financement quelconque de la radicalisation.

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Je me place du point de vue de ces acteurs. Pour eux, l’économie est un sous-domaine du politique, qui peut dire ce qui est licite ou illicite, dans un projet théocratique, pas démocratique.

M. Rachid Temal. - Je parlais du financement du terrorisme.

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Tracfin me dit que c’est difficile à établir. Cela sort de mes compétences.

M. Rachel Mazuir. - Le hallal impose que la bête se vide de son sang. J’ai assisté à un abattage rituel : il faut avoir le coeur bien accroché ! Les professionnels disent que, si la bête n’est pas étourdie, le sang se vide moins bien. Il y a donc, outre le bien-être animal, un motif sanitaire d’interdire l’abattage rituel.

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - L’Université de Bristol a montré qu’il n’y avait pas de différence, dans l’exsanguination, entre abattage rituel et non rituel. Tous les animaux, dans les abattoirs, sont exsanguinés.

M. Rachel Mazuir. - Donc, tout est hallal ?

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Non. L’abattage industriel hallal est une islamisation de l’abattage industriel, apparue dans les abattoirs néo-zélandais et australiens dans les années 1980.

M. Jean-Yves Leconte. - Vous pensez que ce n’est pas à l’État de certifier ni d’organiser le financement. Outre les défauts de l’économie de marché, les habitudes alimentaires évoluent, et chaque religion peut créer des mythes pour faire participer au financement des personnes dépendantes. Y a-t-il, là, une spécificité ?

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Les groupes hégémoniques sont islamistes. En diffusant cette norme, ils séparent les musulmans des non-musulmans et instaurent un modèle qui entre en conflit direct avec notre modèle démocratique et assimilationniste.

M. Jean-Yves Leconte. - N’est-il pas suffisant que cela entre dans le débat public ?

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Prenez l’élan de solidarité pour Décathlon, qui a su retirer...

M. Jean-Yves Leconte. - Si des gens pensent que c’est la norme, alors que c’est une création économique...

Mme Nathalie Delattre, présidente. - On appartient à la communauté par le hallal, vrai ou faux.

M. Jean-Yves Leconte. - Il en va de même sur tous les sujets !

Mme Florence Bergeaud-Blackler. - Vous ne m’avez pas comprise. Vous devriez lire mon livre.

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Merci.