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L’universel, seule voie possible de l’émancipation

vendredi 21 février 2020, par siawi3

Source : https://aoc.media/analyse/2020/02/19/luniversel-seule-voie-possible-de- lemancipation/

AOC, 20.02 .20

L’universel, seule voie possible de l’e ?mancipation

Par Francis Wolff
PHILOSOPHE

L’universel ne serait jamais vraiment universel. Ou lorsqu’il l’est, il l’est trop : oublieux des « nations » ou des « victimes », des « cultures » ou des « religions des domine ?s ». La force de propagation de ces critiques doit un peu a ? leur pertinence, et beaucoup a ? la faiblesse conceptuelle de l’universalisme. Il semble, en effet, avoir perdu aujourd’hui les vertus e ?mancipatrices dont il e ?tait nague ?re porteur. Sur quoi pourrait-on le fonder demain ?
Jamais nous n’avons e ?te ? aussi conscients de former une seule humanite ?. L’extraordinaire progression des moyens de transport et de communication, notamment depuis l’Internet et le de ?veloppement des re ?seaux sociaux, renforce chaque jour cette conscience horizontale d’humanite ? globale. En outre, nous savons que nous sommes expose ?s aux me ?mes risques plane ?taires : e ?pide ?mies, changement climatique, catastrophe nucle ?aire, e ?puisement des ressources naturelles, extinction des espe ?ces, crise e ?conomique mondiale, etc. Et pourtant l’unite ? de l’humanite ? et les valeurs universalistes qui lui sont associe ?es reculent dans les repre ?sentations collectives. A ? droite comme a ? gauche.
A ? droite, les replis identitaires et xe ?nophobes qui ne cessent de progresser, d’un bout du monde a ? l’autre (Trump, Modi, Bolsonaro, etc.) et aux deux extre ?mite ?s de l’Europe (Brexit, Orban, etc.), s’opposent aux immigrants, aux e ?trangers, aux envahisseurs, au « grand remplacement ». On connai ?t la critique : le « droits-de-l’hommisme hors sol » e ?crase les identite ?s « enracine ?es ».

A ? gauche, sous l’influence de la New Left ame ?ricaine, on repense en termes d’identite ?s antagoniques (de race, de genre, d’orientation sexuelle, etc.) les conflits que l’on pensait nague ?re en termes de lutte de classes. Et la vieille critique, de ?tourne ?e d’un marxisme simplifie ?, revient : l’universel ne serait au fond que le « droit du plus fort ». Il est assimile ? tanto ?t au patriarcat (tous les hommes, mais pas les femmes), tanto ?t a ? la « blanchite ? » (tous les hommes, mais seulement les ma ?les blancs), a ? l’europe ?ocentrisme (tous les hommes, mais seulement occidentaux), ou a ? l’anthropocentrisme (tous les hommes, mais pas les animaux), etc.
En somme l’universel ne serait jamais vraiment universel. Ou lorsqu’il l’est, il l’est trop : oublieux des « nations » ou des « victimes », des « cultures » ou des « religions des domine ?s », et me ?me des « races » – car cette notion ressort actuellement de la poubelle de l’histoire ou ? l’avaient rele ?gue ?e les « crimes contre l’humanite ? ». Il est vrai que la force de propagation de ces critiques doit un peu a ? leur pertinence et beaucoup a ? la faiblesse conceptuelle de l’universalisme. Il semble avoir perdu les vertus e ?mancipatrices dont il e ?tait nague ?re porteur. Il faut les rappeler, mais d’abord re ?pondre a ? ces critiques.
Re ?ponses aux critiques de l’universalisme
Premie ?re critique : l’universalisme serait formel – c’est la critique la plus constante et la plus ancienne. On accorde les me ?mes liberte ?s a ? tous, mais seuls peuvent exercer ces liberte ?s (de circuler, de s’exprimer, etc.) ceux qui en ont les moyens mate ?riels ou culturels. On proclame l’e ?galite ? de tous les e ?tres humains mais ce n’est qu’un vain bavardage puisqu’elle coexiste avec des ine ?galite ?s re ?elles que ce discours abstrait et bien-pensant ne sert qu’a ? dissimuler.
C’est vrai : l’universel est souvent purement formel ou abstrait. Pourtant rien ne le condamne a ? le demeurer. La de ?fense de la liberte ? et de l’e ?galite ? re ?elles n’implique pas l’abolition des liberte ?s formelles et l’e ?galite ?

des droits (comme l’ont fait les re ?gimes dits « communistes ») mais suppose au contraire la lutte pour qu’ils soient re ?alise ?s. S’en prendre au caracte ?re formel de l’universel, c’est s’en prendre a ? un de ses usages pervertis, non a ? l’universel lui-me ?me.
Deuxie ?me critique : Aucune lutte, dit-on, ne peut se faire au nom de l’universel, car il s’agit toujours de de ?fendre des victimes particulie ?res.
C’est vrai : on se bat toujours pour la libe ?ration de certains – classes exploite ?es, peuples colonise ?s, femmes subalternise ?es, Noirs, Juifs, Arabes ou Roms discrimine ?s, etc. – contre un universalisme de fac ?ade. Pourtant, lorsque les combats contre l’injustice faite a ? certains oublient qu’ils visent finalement l’e ?galite ? de tous, ils trahissent leur propre cause. Les colonise ?s ont-ils combattu les colonisateurs pour les coloniser ou pour abolir le colonialisme – donc en vue de l’universel ? Les femmes devraient-elles lutter pour imposer le matriarcat ou contre toute forme de domination sexuelle ? De me ?me qu’on ne confondra pas l’universel avec l’un de ses usages, on ne confondra pas les moyens de l’e ?mancipation, toujours particuliers, avec sa fin, qui ne peut e ?tre qu’universelle.
Troisie ?me critique : l’universel se pre ?sente comme neutre, il ne l’est jamais. Il est impossible de parler au nom de l’universel, et celui qui l’invoque ne fait en re ?alite ? que nier l’existence me ?me des relations de domination et de ?fendre les inte ?re ?ts particuliers des dominants. On ne peut donc parler qu’au nom de sa propre identite ?, laquelle entre ne ?cessairement dans un cadre binaire, oppresseur ou opprime ?, dominant ou domine ?(e), homme ou femme, « Blanc » ou « Noir », « occidental » ou « colonise ? », « he ?te ?rosexuel » ou « homosexuel », voire « chre ?tien » ou « musulman », etc.
C’est vrai : l’universel est souvent le moyen de nier les discriminations ou les injustices re ?elles par une position pre ?tendument de surplomb. Pourtant, pourquoi chacun serait-il tenu de se de ?finir par un « en tant que... » – femme « ou » homme (« ou » transgenre), he ?te ?rosexuel « ou » homosexuel (« ou » bi, « ou » trans), colonise ? ou colonisateur, victime ou

coupable (l’un ou l’autre e ?ternellement) ? Les identite ?s contemporaines sont plurielles, floues, variables, elles sont le fruit permanent d’identifications mouvantes et n’ont rien a ? voir avec des essences plus ou moins naturalise ?es.
Quatrie ?me critique : Il n’y a pas de lieu neutre pour juger une injustice et l’expe ?rience des souffrances particulie ?res est incommunicable. Ceux qui s’approprient culturellement les souffrances d’une communaute ? particulie ?re (esclavage, shoah, apartheid, colonialisme, patriarcat, etc.) en pre ?tendant leur donner une valeur « universelle » ne font que la banaliser et la re ?duire au me ?me.
C’est vrai : chaque souffrance d’une communaute ? est unique et doit e ?tre rappele ?e comme telle. Mais pourquoi seules les victimes auraient-elles le « droit » d’en porter le poids et la me ?moire ? Car une injustice ne concerne pas seulement ceux qui en sont victimes, ou coupables, mais la communaute ? morale tout entie ?re. Sans un tiers lieu d’ou ? elles peuvent e ?tre constate ?es, de ?nonce ?es, juge ?es et e ?ventuellement re ?pare ?es, il n’y a plus d’injustices a ? proprement parler (ni donc de justice), il n’y a que des dommages, des pre ?judices et des vengeances. L’ide ?e de justice suppose l’universel sous peine de n’e ?tre pas. En outre, ce type de souffrance comporte ne ?cessairement une dimension communicable – donc universalisable – sous peine de demeurer singulie ?re, confine ?e a ? la side ?ration muette des victimes, et de perdre ainsi toute porte ?e collective – ce qui serait le comble pour un projet de libe ?ration ou me ?me pour un programme de transmission me ?morielle.
Cinquie ?me critique : l’universel ne serait que le masque des inte ?re ?ts dominants. « Quand Untel dit ‘ tous les hommes sont...’, ne croyez pas que ‘tous les hommes soient...’, ni surtout qu’Untel croit vraiment que ‘tous les hommes soient...’, demandez-vous qui est Untel et pourquoi il a inte ?re ?t a ? le dire ». A ? chaque fois qu’on invoque l’universel, on masque sous ce nom des entreprises particulie ?res de domination.

C’est vrai, et mille exemples le prouvent. La pre ?tendue « civilisation europe ?enne » a ? vocation universaliste a servi a ? exterminer les Indiens ou a ? coloniser l’Alge ?rie. Alors que les puissances europe ?ennes, de ?livre ?es du nazisme, re ?digeaient la « De ?claration universelle des droits de l’homme », les nations pre ?tendument civilise ?es se lanc ?aient dans de longues guerres contre l’inde ?pendance des peuples colonise ?s. Plus pre ?s de nous, la « de ?mocratie » et les « droits de l’homme » ont e ?te ? utilise ?s pour justifier la guerre d’Irak de 2003. En outre, chaque invocation d’une « essence de l’homme », peut, par un curieux retour de l’universalite ? contre elle-me ?me, servir a ? justifier des ine ?galite ?s entre humains : tous les humains sont humains, mais certains sont moins humains que d’autres (que nous !) – ce qui permet de justifier l’esclavage, le colonialisme, la se ?gre ?gation raciale, l’apartheid, le patriarcat, etc. Le pre ?tendu universel n’est alors qu’un pre ?texte servant des fins particulie ?res.
Pourtant, si le soupc ?on est parfois justifie ?, ce n’est pas « toujours » ni « ne ?cessairement » le cas. Les pires entreprises de domination n’ont nullement besoin de ce pre ?texte, elles se font le plus souvent au nom d’inte ?re ?ts particuliers ou d’identite ?s essentialise ?es : on ne discrimine, on n’e ?crase, on ne massacre, on n’extermine pas des gens qui sont « comme nous », mais justement des e ?trangers, des boches, des ne ?gres, des niakoue ?s, des youpins, des « sous-hommes », des be ?tes nuisibles qui infectent le sang des vrais hommes, polluent l’espace vital, sont idola ?tres, de ?icides, pratiquent l’anthropophagie, la sorcellerie, l’inceste, etc.
Sixie ?me critique : tout universel est lui-me ?me particulier. Il a un lieu et une date de naissance, des conditions particulie ?res d’e ?nonciation, des de ?terminations contextuelles singulie ?res, etc. Ainsi en va-t-il par exemple des « droits de l’homme ». N’est-ce pas une invention europe ?enne du XVIIIe sie ?cle ? Pourquoi auraient-ils sens et valeur pour tous et tout le temps ?
C’est vrai : tout universel nai ?t dans des conditions particulie ?res. Pourtant, ce n’est pas force ?ment en limiter sa porte ?e. L’alge ?bre est ne ?e en

Perse au IXe sie ?cle : cela n’en fait pas une science iranienne, mais bien une science universelle, autrement dit une science « tout court ». De me ?me, la loi de la chute des corps a e ?te ? formule ?e par Galile ?e en 1605, cela n’en fait pas une loi italienne du XVIIe sie ?cle. Il n’y a pas de « science occidentale », la formule est oxymorique. De me ?me, les superstitions ou les pratiques barbares, ne sont pas plus orientales qu’occidentales.
Quant aux droits de l’homme, il est vrai que leur formulation en termes de « droits subjectifs », autrement dit leur « ontologie », les lie a ? la philosophie du libe ?ralisme du XVIIIe sie ?cle. L’homme des « droits de l’homme » est un individu autonome, sujet souverain, rationnel et libre, une particule simple susceptible d’exister comple ?te et acheve ?e avant d’entrer en communaute ? ; celle-ci est re ?duite a ? une somme d’unite ?s e ?le ?mentaires, une collection d’e ?gaux pouvant cohabiter contractuellement, voire entrer en compe ?tition les uns avec les autres. Cette vision du monde est fort particulie ?re.
Pourtant, il faut se me ?fier de cet argument de ceux qui se targuent d’opposer a ? ces pre ?tendues « valeurs occidentales » ve ?hicule ?es par les « droits de l’homme » de suppose ?es « valeurs asiatiques ». Il est souvent invoque ? par les dirigeants des re ?gimes despotiques ou totalitaires (malaisiens, singapouriens ou chinois) pour justifier leurs exactions, la suspension des liberte ?s, l’interdiction des cultes non e ?tatiques, l’emprisonnement des suspects sans proce ?s, la torture des opposants, etc. Mais surtout, il faut rappeler que cette affirmation selon laquelle les droits humains seraient ethnocentriques est fondamentalement... ethnocentriste.
C’est rendre un hommage bien imme ?rite ? a ? l’« Occident » – coupable de tant de massacres – de pre ?tendre qu’il aurait seul invente ? les « droits de l’homme » – ou du moins leur fondement moral et politique. C’est contre cette ide ?e que s’est sans cesse insurge ?, le philosophe indien, prix Nobel d’e ?conomie, Amartya Sen qui parle « d’illusion occidentalisante » avec force exemples.

Certes, les ide ?aux de tole ?rance, de liberte ? individuelle et d’e ?galite ? de tous les e ?tres humains proclame ?s ailleurs n’ont pas e ?te ? formule ?s dans le vocabulaire des « droits e ?gaux et inalie ?nables de tous les membres de la famille humaine » auquel recourt la De ?claration des Nations Unies de 1948. Les formulations des droits humains sont a ? chaque fois de ?pendantes de leurs conditions historiques ou culturelles particulie ?res mais l’essentiel est qu’elles soient « traduisibles ».
Il en va ainsi des conventions re ?gionales (Convention europe ?enne des droits de l’homme, Convention interame ?ricaine des droits de l’homme et plus tard la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples) qui rompent avec le lai ?cisme et l’ontologie individualiste des De ?clarations sans subvertir les droits humains.
Et surtout, on constate que les peuples en lutte s’approprient toujours, spontane ?ment et par leurs actes, les droits humains. C’est ce qu’on a bien vu lors des « printemps arabes » de 2010-2011. Les valeurs (notamment celle de « dignite ? » : en arabe karama) que certains anti-universalistes des deux bords affirmaient e ?tre le monopole de la « civilisation occidentale » furent revendique ?es, lors de manifestations massives, de la Tunisie a ? la place Tahir au Caire, du Ye ?men au Bahrei ?n, par des peuples qu’on disait appartenir a ? une autre « civilisation », ou dont on estimait qu’ils ne pouvaient pas participer a ? « nos » Lumie ?res, faute de n’avoir pas connu un XVIIIe sie ?cle voltairien et de n’e ?tre pas « sortis », comme nous, du religieux.
Et aujourd’hui, face au despotisme, a ? l’arbitraire, a ? la corruption, a ? la pre ?dation, les manifestants d’Alger, de Hong Kong, de La Paz ou de Te ?he ?ran re ?clament les me ?mes liberte ?s fondamentales (opinion, expression, re ?union, culte, liberte ? syndicale, E ?tat de droit, e ?galite ? des droits des femmes et des hommes, abolition des privile ?ges des castes dirigeantes, etc.), que les Ame ?ricains de 1776, les Franc ?ais de 1789 ou de 1848, ou les Polonais, les Hongrois et les Tche ?ques de 1989. Autrement dit, ils ont exige ?, avec leurs mots, le respect de ce que « nos » De ?clarations avaient nomme ? les « droits naturels, inalie ?nables et sacre ?s » des individus (1789) ou la « 

reconnaissance de la dignite ? inhe ?rente a ? tous les membres de la famille humaine » (1948). Chaque peuple s’approprie l’universel a ? sa manie ?re particulie ?re.
Septie ?me critique : l’universel serait niveleur, oublieux des diffe ?rences, etc. Il est vrai que l’universel est souvent globalisant. Il est vrai aussi que certains de ses apo ?tres le confondent parfois avec la culture dite « occidentale ». Pourtant, il suffit de remarquer que, selon les e ?poques, ou parfois dans un me ?me moment, ce sont les socie ?te ?s les plus diverses qui peuvent e ?tre porteuses de l’ide ?e d’universel, comme ce peut e ?tre les socie ?te ?s les plus diverses qui peuvent e ?tre « barbares » ou enferme ?es dans une vision re ?ductrice de ce qu’est et doit e ?tre un e ?tre humain.
Concernant l’Europe du XXe sie ?cle, la chose n’est que trop e ?vidente. Inversement, l’Andalousie du Xe sie ?cle ou ? cohabitaient les cultures juive, musulmane et chre ?tienne e ?tait sans doute plus civilise ?e que sous les rois catholiques apre ?s la Reconque ?te, quand Juifs et Arabes furent chasse ?s d’Espagne en 1492, l’anne ?e me ?me ou ? Colomb de ?couvrait l’Ame ?rique, pour le malheur des peuples qui s’y trouvaient. Et Mai ?monide a du ? fuir l’Europe intole ?rante du XIIe sie ?cle et les perse ?cutions contre les Juifs pour la se ?curite ? offerte au Caire sous la protection du sultan Saladin.
Les vertus e ?mancipatrices de l’universel
Il ne suffit pas de re ?pondre aux critiques, il faut encore montrer que l’universalisme (celui des droits humains, du cosmopolitisme, et plus largement des Lumie ?res : « raison », « science », « e ?galite ? », etc.) n’a rien perdu de ses vertus e ?mancipatrices. Comment osons-nous protester contre le fait que, « ici » me ?me, on rejette des hommes a ? la mer ou qu’on les parque dans des « jungles », si l’on ne se solidarise pas avec ceux qui la ?- bas luttent contre la soumission aux lois claniques, aux superstitions funestes, aux crimes d’honneur, au massacre des intouchables, a ?

l’amputation des voleurs, au suicide des veuves, au travail des enfants, a ? l’excision des fillettes ou leur mariage a ? huit ans ?
Comment osons-nous penser que « apre ?s tout, tout c ?a, c’est leur « truc » a ? eux » et que « c’est bien leur droit, a ? ces « peuples », d’avoir leur truc, puisque l’universel, ce n’est rien d’autre que notre « truc » a ? nous, occidentaux » ? Ce raisonnement est non seulement absurde, il est cynique et, une fois de plus, ethnocentriste. Pourquoi, s’il y a « ici » des voix critiques pour s’opposer aux pratiques discriminatoires ou inhumaines, n’y en aurait- il pas aussi « la ?-bas » ?
N’y a-t-il pas, dans toute socie ?te ?, et me ?me dans toute « culture » si l’on tient a ? ce mot, des consciences, qu’elles soient opprime ?es ou e ?claire ?es, des voix parlant au nom de l’universel, qui se re ?voltent contre l’esclavage dans les « cultures esclavagistes », qui s’insurgent contre les sacrifices d’e ?tres humains, le suicide par le feu des jeunes veuves, la lapidation des femmes adulte ?res, les « meurtres d’honneur », le bandage des pieds des fillettes, l’exclusion des albinos du corps social, etc.
N’y a-t-il pas, de temps en temps, et partout, des Antigone ? Mais si « tout est culture » et si toutes les pre ?tendues « cultures » se valent, que valent ces voix et comment entendre ces consciences morales ? Viennent- elles de leur culture ou de la no ?tre ? Qui est ethnocentriste ? Celui qui croit qu’il peut exister partout des consciences individuelles porteuses d’un humanisme universaliste ou celui qui pre ?tend que tout ce qui vient d’une culture est culture, sauf (e ?videmment !) ce qui vient de la sienne – par exemple sa capacite ? a ? critiquer l’ethnocentrisme ou son aptitude a ? l’autocritique dans sa propre « culture » ?
Il serait en outre e ?trange que, hors d’Occident, les mobilisations se fassent au nom de valeurs universelles (liberte ?s individuelles, e ?galite ? des femmes et des hommes, E ?tat de droit, e ?lections libres, transparence, non- discrimination, etc.) et que sur les campus ame ?ricains ou dans la gauche europe ?enne, les luttes se fassent contre ces me ?mes valeurs conside ?re ?es comme... « occidentales » ou « de ?mobilisatrices ».

L’ide ?al universaliste doit demeurer l’objectif des combats pour l’e ?mancipation comme cela a toujours e ?te ? le cas. Il suffit de lire les textes des leaders qui ont lutte ? pour l’abolition de l’esclavage pour voir qu’il en a e ?te ? ainsi : « Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse a ? jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-a ?-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de de ?couvrir et de vouloir l’homme, ou ? qu’il se trouve. Le ne ?gre n’est pas. Pas plus que le Blanc » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs).
Nelson Mandela : « Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberte ?, aussi certainement que je ne suis pas libre si l’on me prive de ma liberte ?. L’opprime ? et l’oppresseur sont tous deux de ?posse ?de ?s de leur humanite ? » (Un long chemin vers la liberte ?). Les Africains n’ont pas lutte ? contre leur esclavage pour devenir les mai ?tres de leurs anciens mai ?tres, mais pour l’abolition universelle.
« Je veux que la liberte ? et l’e ?galite ? re ?gnent a ? Saint-Domingue. Je travaille a ? les faire exister. Unissez-vous, fre ?res, et combattez avec moi pour la me ?me cause. De ?racinez avec moi l’arbre de l’esclavage » (Toussaint Louverture, De ?claration a ? Saint-Domingue, 29 aou ?t 1793). De me ?me, les « chefs des insurge ?s Ne ?gres de Saint-Domingue » s’adressent en juillet 1792 a ? « l’assemble ?e ge ?ne ?rale, aux commissaires nationaux et aux citoyens de la partie franc ?aise de Saint-Domingue » pour exiger la fin de la servitude en ces termes : « Place ?s sur terre comme vous, e ?tant tous enfants d’un me ?me pe ?re, cre ?e ?s sur une me ?me image, nous sommes donc vos e ?gaux en droits naturels... Voila ?, Messieurs, la demande des hommes qui sont vos semblables et voila ? leur dernie ?re re ?solution et qu’ils sont re ?solus de vivre libres ou mourir » (Lettre de Jean-Franc ?ois, Biassou et Belair, chefs des insurge ?s Ne ?gres de Saint-Domingue).
Les luttes antise ?gre ?gationnistes ont toujours vise ? l’universalite ? et l’e ?galite ? des droits humains ; et c’est justement pour cela que, parfois, les dominateurs de ?tournent ces motifs pour les retourner contre les domine ?s.

Et vous, « anti-universalistes (pre ?tendument) de gauche », quels ide ?aux guident vos combats ? N’avez-vous d’objectifs que particuliers visant exclusivement une cate ?gorie d’humains ? Certains sont de sinistre me ?moire (« dictature du prole ?tariat »), d’autres seraient contradictoires (substituer le matriarcat au patriarcat), voire absurdes (discriminer les he ?te ?rosexuels). Vous devrez conce ?der que vous avez des objectifs universalistes : abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, e ?galite ? des femmes et des hommes, non-discrimination par l’orientation sexuelle, etc. L’argument anti-universaliste se re ?fute ainsi lui-me ?me.
Il en va de me ?me des luttes pour la « diversite ? » culturelle. Elles ne peuvent se mener qu’au nom de l’universel et jamais au nom d’une « culture » particulie ?re. Car de ?fendre une « culture », ce n’est nullement de ?fendre n’importe quelle « pratique », et notamment celles qui se fondent sur l’exploitation ou l’asservissement des uns (et plus souvent des unes) par les autres, et peuvent susciter la protestation ou la re ?volte des Antigone locales, autrement dit celles qui ne re ?sistent pas au test de l’universalisation.
Car tout n’est pas « bel et bon » dans une culture au pre ?texte que c’est culturel et notamment toutes valeurs (ou ide ?ologies) fonde ?es sur l’ine ?galite ? a priori des humains (racisme, antise ?mitisme, xe ?nophobie, homophobie, machisme) ainsi que leurs conse ?quences pratiques (esclavage, se ?gre ?gation, discrimination, colonialisme, patriarcat, mutilations, etc.).
Pourtant l’universel moral et politique n’est nullement un argument en faveur de l’uniformite ? culturelle, encore moins « occidentale ». C’est au contraire un argument en faveur de la diversite ? dont l’universel est le meilleur garant. Car elle n’est possible que dans et par un universel de deuxie ?me degre ?, purement formel, qui permet leur existence, et donc leur coexistence, comme la lai ?cite ? est la condition du libre exercice de la diversite ? des cultes (ou des croyances) ou la liberte ? d’opinion la condition formelle de l’existence me ?me des opinions.

Le discours universaliste a souvent e ?te ? ethnocentrique ou paternaliste. Il a couvert de nombreux crimes. L’humanisme de la Renaissance e ?tait ethnocentrique et se fondait sur un Dieu ambigu. Celui des Lumie ?res e ?tait adosse ? a ? l’anthropologie du libe ?ralisme et se fondait sur une « nature » e ?quivoque. L’un et l’autre e ?taient he ?ge ?moniques.
Sur quoi fonder a ? pre ?sent cet humanisme universaliste, si nous ne pouvons plus le faire de ?pendre d’un Dieu e ?quanime ou d’une nature suppose ?e e ?galisatrice, telle est la question la plus difficile pose ?e a ? la philosophie aujourd’hui et a ? laquelle je me suis efforce ? de re ?pondre dans la troisie ?me partie de mon Plaidoyer pour l’universel.
Ce qui est su ?r, c’est que, a ? l’heure de la globalisation des risques et des menaces d’uniformisation culturelle, l’universalisme doit inte ?grer l’ide ?e que les e ?tres humains se pensent toujours, concre ?tement, a ? partir de leurs diffe ?rences, qu’elles soient physiques, sociales, ge ?ographiques, historiques, linguistiques, me ?morielles ou culturelles et qu’ils se de ?finissent de plus en plus, a ? mesure me ?me de la cosmopolitisation croissante, par des identite ?s multiples et mouvantes.
Car le vrai universalisme, celui qui pourrait nai ?tre de cette cosmopolitisation, repose a ? la fois sur une e ?thique de l’e ?galite ? et sur une politique des diffe ?rences. L’universel, c’est cela me ?me, et cela seul. La globalisation semble rendre l’universalisme impossible car elle menace la diversite ? culturelle sans laquelle il n’y a pas d’humanite ? ; elle le rend pourtant ne ?cessaire contre les faux refuges dans des identite ?s imaginaires antagoniques de plus en plus menac ?antes. L’universel ainsi de ?fini est notre seul point fixe et assure ? dans le chaos des valeurs.

NDLR : Francis Wolff a publie ? Plaidoyer pour l’universel, Fayard, 2019.

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[(Francis Wolff (2019), Plaidoyer pour l’universel, Fayard, 2019.)]

Jamais nous n’avons été aussi conscients de former une seule humanité. Nous nous savons tous exposés aux mêmes risques : changement climatique, crise économique et écologique, épidémies, terrorismes, etc. Mais alors qu’elle s’impose dans les consciences, l’unité de l’humanité recule dans les représentations : revendications identitaires, nationalismes, xénophobies, radicalités religieuses. L’universel est accusé de toutes parts : il serait oublieux des particularismes et des différences, en somme il serait trop universel. Ou il ne le serait pas assez, il ne serait que le masque du plus fort : du patriarcat (tous les hommes, mais pas les femmes), de l’Occident (tous les hommes, mais seulement les Blancs), ou de l’anthropocentrisme (tous les hommes, mais pas les animaux).
Contre ces replis, il faut que les idées universalistes retrouvent leur puissance mobilisatrice et critique. Contre la dictature des émotions et des opinions, défendre la raison scientifique. Contre l’empire des identités, refonder une éthique de l’égalité et de la réciprocité.
Sur quoi peut aujourd’hui reposer cet héritage des Lumières ? Ni sur un Dieu, ni sur la Nature, car ils prouvent tout et son contraire. Il faut s’y résoudre : l’humanité est seule source de valeurs. Pour autant, nous ne sommes pas condamnés au relativisme. Car l’humanité, ce n’est pas seulement l’ensemble des êtres humains, c’est aussi la qualité présente en chacun de nous et qui nous lie aux autres : non pas la capacité de communiquer qui est aussi propre à d’autres espèces, ni l’aptitude à raisonner que possèdent certaines machines, mais la faculté de raisonner en communiquant, autrement dit de dialoguer.

Philosophe et professeur émérite à l’École normale supérieure (Paris), Francis Wolff est notamment l’auteur, chez Fayard, de Philosophie de la corrida (2007), Notre humanité (2010), Pourquoi la musique ? (2015), Il n’y a pas d’amour parfait (2016, prix Bristol des Lumières 2016 et prix lycéen du livre de philosophie 2018) et Trois utopies contemporaines (2017)

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[(Sami Biasoni, Anne-Sophie Nogaret (2020), Français malgré eux : racialistes, décolonialistes, indigénistes : ceux qui veulent déconstruire la France, L’artilleur.)]

Racisme d’état, néo-colonialisme, discriminations institutionnelles, un certain nombre de citoyens français accusent aujourd’hui la France de fautes graves, voire de crimes. Dans leurs discours, la notion de « race » fait son retour à tel point qu’en quelques années, il est devenu normal d’évoquer « blancs » et « racisés », y compris dans les lieux de décision et d’influence les plus respectables.

S’intéressant à la filiation de ce phénomène, Sami Biasoni remonte aux sources historiques et théoriques du discours racialiste implanté en France par la mouvance indigéniste, dite « antiraciste et décoloniale ».
Anne-Sophie Nogaret, par les témoignages et verbatim qu’elle a recueillis lors de colloques, de sessions universitaires ou de rassemblements associatifs, dresse un état des lieux inquiétant : derrière l’idéologie affleure de plus en plus nettement la rancoeur, et même la haine, ne laissant rien présager de bon pour l’avenir du pacte républicain.

Au point qu’il est temps de se poser la question : que reste-t-il de l’universalisme qui a politiquement fondé la France ?

Sami Biasoni est diplômé de l’Ecole normale supérieure, professeur chargé de cours à l’ESSEC et publie régulièrement dans la presse nationale.
Anne-Sophie Nogaret est professeur de philosophie. Elle a publié Du mammouth au Titanic (L’Artilleur, 2017).