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France : Islam : « L’Etat doit rester en dehors de l’organisation financière du culte »

samedi 22 février 2020, par siawi3

Source : https://www.lepoint.fr/debats/islam-l-etat-doit-rester-en-dehors-de-l-organisation- financiere-du-culte-19-02-2020- 2363568_2.php ?utm_term=Autofeed&utm_medium=Social&utm_source=Twitter&Echobo x=1582132027#xtor=CS1-32-%5BEchobox%5D

Islam : « L’Etat doit rester en dehors de l’organisation financière du culte »

ENTRETIEN. Pour la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler, financer l’islam par une redevance sur le halal sur le modèle de la cacherout n’est pas une bonne idée. Par Le Point.fr

Publié le 19/02/2020 a ? 17:00

Le Point.fr

« L’islam politique n’a pas sa place en France. » Mardi 18 fe ?vrier, a ? Mulhouse, Emmanuel Macron a donne ? le coup d’envoi d’une se ?quence, aussi attendue que de ?licate, visant a ? exposer son plan pour lutter contre la radicalisation et l’islam politique. Fin des imams de ?tache ?s, meilleur contro ?le des financements e ?trangers..., le pre ?sident de la Re ?publique a annonce ? une premie ?re se ?rie de mesures, avant d’autres qui devraient e ?tre de ?voile ?es jusqu’aux municipales de mars et au-dela ?.

Parmi les pistes e ?voque ?es par le gouvernement pour lutter contre le communautarisme, re ?ve ?le ?es par Le Point : « favoriser une meilleure structuration du culte musulman par le levier de son financement », notamment par le contro ?le des « structures de gestion de l’e ?conomie de l’islam ». L’Association musulmane pour l’islam de France (Amif) se propose d’e ?tre l’une de ces structures de gestion, notamment par le halal. Une fausse bonne ide ?e, alerte Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue spe ?cialiste du marche ? halal et charge ?e de recherche au CNRS.

Quand le gouvernement e ?voque le contro ?le des « structures de gestion de l’e ?conomie de l’islam », quelles pourraient e ?tre les solutions qu’il a en te ?te ?

Le pre ?sident de l’Amif, Hakim El Karoui, propose un plan d’organisation du culte musulman par la re ?gulation de ses flux financiers et en appelle a ? l’engagement de l’E ?tat. Il pre ?voit l’organisation du pe ?lerinage, la redistribution des dons et l’encadrement du halal. Sur ce dernier point, M. El Karoui a explique ? devant une commission d’enque ?te se ?natoriale qu’il s’agirait de faire avec le halal « a ? peu pre ?s exactement la me ?me chose » que pour le casher : jouer le ro ?le d’accre ?diteur, c’est-a ?-dire de « certificateur des certificateurs » halal, moyennant une redevance qui serait ensuite redistribue ?e au culte. Rien n’interdit a ? cette association prive ?e a ? deux te ?tes (l’une culturelle loi 1901, l’autre cultuelle loi 1905) de nourrir cette ambition. Mais l’E ?tat doit rester en dehors de cela.

Financer le culte musulman par une redevance sur les certifications halal, n’est-ce donc pas une bonne ide ?e ?

Les cultes sont libres de s’organiser comme ils l’entendent tant qu’ils respectent les lois de la Re ?publique. Mais l’E ?tat devrait se me ?fier du projet de l’Amif, surtout dans le cadre d’une lutte contre l’islamisme, car le marche ? halal est devenu un ve ?hicule de la norme islamiste. Premie ?rement, il est trompeur de faire croire qu’on puisse faire avec le halal ce qui a e ?te ? fait pour le casher en d’autres temps et d’autres circonstances, avec une autre religion. Deuxie ?mement, le soutien par l’E ?tat d’une seule structure a ? deux te ?tes pourrait renforcer l’emprise normative et financie ?re des courants fre ?ristes. Et enfin l’appui de l’E ?tat au halal pourrait favoriser le de ?veloppement d’e ?cosyste ?mes se ?paratistes, incompatibles avec les principes re ?publicains d’e ?galite ?, d’indivisibilite ? et de lai ?cite ?. Et ce ne serait pas sans danger pour les acteurs e ?conomiques.

On l’a pourtant de ?ja ? fait pour le culte juif avec la cacherout. Pourquoi cela ne marcherait-il pas avec le halal ?

M. El Karoui appelle a ? l’engagement de l’E ?tat au moins pour la phase initiale de ce qu’il nomme un « grand mouvement d’e ?mancipation ». Le terme d’« e ?mancipation » renvoie a ? 1791, date a ? laquelle la France a accorde ? aux juifs la pleine citoyennete ? et l’e ?galite ? des droits. Cette re ?fe ?rence e ?trange, dans la mesure ou ? les Franc ?ais de confession musulmane sont des citoyens de plein droit, montre qu’il envisage une ope ?ration concordataire. La formule doit donner un vernis historique a ? son projet. Le re ?gime du Concordat a permis au de ?but du XIXe sie ?cle une comple ?te re ?organisation du culte israe ?lite, mais le financement par la cacheroute n’a pas e ?te ? institue ? par Napole ?on ! La cacheroute n’est pas une cagnotte, mais un mode de re ?gulation politique et financier tre ?s ancien, d’e ?quilibre fragile, lie ? a ? la longue histoire de la diaspora juive. Le marche ? de la certification halal est une cre ?ature re ?cente, une imitation du casher instaure ?e pour des raisons tactiques, commerciales et politiques. Il s’est institue ? dans les anne ?es 1980 pour exporter vers les pays musulmans lorsque, sous la pousse ?e religieuse rigoriste, les E ?tats ont commence ? a ? exiger des garanties de purete ? religieuse. De ?s cette e ?poque l’Organisation de la confe ?rence islamique re ?ve d’un marche ? commun islamique.

Dans le cas ou ? un « certificateur des certificateurs » serait mis en place, aurait-il re ?ellement les mains libres pour e ?tablir les normes du marche ? halal ?

En France, le marche ? de la certification halal est libre : n’importe qui peut se de ?clarer agent de certification halal, qu’il soit ou non religieux. L’Amif pre ?tend pouvoir certifier ces agences de certification, et en retirer une contribution financie ?re pour subventionner le culte. Soit elle fait preuve d’une grande nai ?vete ? e ?conomique en imaginant que, spontane ?ment, les industriels de la viande vont payer pour faire accre ?diter une marchandise qu’ils vendent ou exportent de ?ja ?, soit elle a une ide ?e derrie ?re la te ?te : obtenir de l’E ?tat le contro ?le des abattoirs en obtenant le monopole de l’habilitation des sacrificateurs pour, a ? terme, contro ?ler la certification halal.

L’Amif loi 1901 pourrait rendre difficile l’acce ?s d’un abattoir a ? une entreprise qui ne ferait pas certifier ses produits par une agence accre ?dite ?e. Et, gra ?ce a ? l’Amif loi 1905, la partie cultuelle compose ?e de membres proches des Fre ?res musulmans, souvent de redoutables hommes d’affaires, utiliserait ses re ?seaux dans le monde pour que les pays importateurs exigent de leur fournisseur franc ?ais une marchandise accre ?dite ?e Amif. Elle pourrait ensuite pre ?tendre contro ?ler d’autres secteurs du halal : agroalimentaire, cosme ?tique, tourisme et ho ?tellerie halal, comme cela s’est produit en Espagne avec l’Instituto halal, une e ?manation du Conseil islamique d’Espagne. Une telle structure pourrait par le halal affirmer son emprise financie ?re et normative sur l’islam de France.

Selon le plan de M. El Karoui, l’Amif a vocation a ? organiser un islam de France compatible avec la Re ?publique. Bonne intention de la part d’un homme d’affaires qui se dit pluto ?t hostile au voile. C’est pourtant mal comprendre le fonctionnement du marche ? halal. Car ce ne sont pas aux lois de la Re ?publique que s’indexe la norme halal, mais aux interpre ?tations disponibles du Coran et de la sunna sur un marche ? mondialise ?, interpre ?tations fournies pas les seules tendances capables de traduire l’islam en intrants pour la machine industrielle, c’est-a ?-dire les fondamentalistes litte ?ralistes et conque ?rants qui veulent mettre en place un e ?cosyste ?me halal.

En soutenant le de ?veloppement du halal, finalement, l’E ?tat risquerait de renforcer cet e ?cosyste ?me et de favoriser l’e ?mergence d’un se ?paratisme ?

Cet e ?cosyste ?me est « autopoi ?e ?tique ». Il a son ADN propre (les interpre ?tations des re ?gles e ?dicte ?es dans le Coran et la sunna) et il se de ?veloppe par contradistinction avec son environnement. L’extension du halal s’appuie sur un proce ?de ? simple invente ? en Malaisie (pays pionnier dans l’inge ?nierie du halal avec l’aide de la firme Nestle ?, plus grand producteur mondial de halal). Chaque fois qu’on de ?clare une chose interdite selon l’islam, haram, les acteurs e ?conomiques en fabriquent une version licite, halal, pour les « consommateurs musulmans ». Ainsi le champ du halal peut-il s’e ?tendre a ? un nombre croissant de secteurs marchands. Une usine d’embouteillage d’eau mine ?rale utilise des solvants qui peuvent laisser des traces d’alcool dans l’eau ? Une entreprise concurrente utilisera des solvants non alcoolise ?s et vendra ses bouteilles d’eau avec un label halal. Le bikini est rigoureusement illicite ? Une entreprise invente le burkini. L’e ?cosyste ?me halal doit permettre au « consommateur musulman » de vivre dans l’espace du halal, sans jamais rencontrer de produits, me ?dias ou services illicites.

Les plus grandes firmes du monde se mettent au halal pour nourrir, ve ?tir et soigner cette nouvelle espe ?ce de l’humanite ? qu’est « le consommateur musulman », avec un argument qui pre ?terait a ? rire s’il n’e ?tait employe ? se ?rieusement : « lutter contre les discriminations ». On se souvient de l’affaire du hijab running, finalement retire ? du marche ? en France, qui avait permis a ? la firme Decathlon personnalise ?e par « Yann », son community manager, de se faire passer pour la victime vertueuse d’une horde de racistes intole ?rants sur les re ?seaux sociaux, alors qu’elle de ?fendait une interpre ?tation sexiste et re ?trograde de l’islam qui ne conc ?oit la femme musulmane que voile ?e.

L’E ?tat a-t-il un ro ?le a ? jouer dans tout cela ?

L’E ?tat doit rester en dehors de l’organisation financie ?re du culte conforme ?ment a ? la loi de 1905 et ne devrait pas se me ?ler du marche ? halal. Il ne doit pas pour autant rester passif. Il doit assurer une surveillance des flux d’argent lie ?s au commerce halal. Il doit e ?galement informer les entreprises sur les risques pris a ? se lancer sur le marche ? halal, et les prote ?ger en cas de pressions. S’adapter aux re ?gles du halal a peut-e ?tre des avantages a ? court terme, sur le marche ? inte ?rieur ou a ? l’exportation, mais on entre dans un univers ou ? la norme n’est pas technique mais religieuse et sujette a ? une forte instabilite ? mondiale. Le calcul peut e ?tre risque ? a ? moyen et long terme : chantage e ?conomique, pression consume ?riste religieuse, re ?gression en matie ?re e ?thique... L’islamisme est sorti des mosque ?es, on le trouve dans les associations de quartier, les salles de sport, les e ?coles sous contrat. Mais on ne voit pas suffisamment qu’il se diffuse aussi par le biais du marche ? et de nos entreprises. De cela on n’ose pas parler. C’est pourtant la base de ce qui pourrait nourrir un ravageur « djihad e ?conomique » si l’on n’y prend pas garde.