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France : Hommage à Jean Daniel

samedi 22 février 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/medias/hommage-jean-daniel-par-jacques-julliard?_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

- AFP

Hommage à Jean Daniel, par Jacques Julliard

Par Jacques Julliard

Publié le 20/02/2020 à 19:07

Hommage au fondateur du Nouvel Obs Jean Daniel, rendu par Jacques Julliard. Les deux journalistes et intellectuels ont partagé vingt cinq ans durant la double page éditoriale de l’hebdomadaire.

J’ai écrit pendant quarante ans au Nouvel Obs (1970-2010). Au cours des vingt-cinq dernières années, c’est à dire à partir de 1985, j’ai eu le privilège de partager avec Jean Daniel la double page éditoriale placée en tête du journal. C’est lui qui l’avait voulu ainsi. Pendant des années enfin, nous avons pris l’habitude de dîner en tête à tête les soirs de bouclage, c’est à dire le mardi. Cela m’autorise à souligner quelques traits, généralement peu connus, du grand journaliste qui vient de disparaitre.
Gaulliste de gauche

Le premier c’est qu’il était gaulliste. Un gaulliste de gauche, bien entendu. L’admiration de la gauche pour le fondateur de la V° République est aujourd’hui un fait connu et admis, à cause du suffrage tardif d’intellectuels comme Régis Debray, Jean Lacouture, Max Gallo. Tel n’était pas le cas du vivant du général et dans les années qui ont immédiatement suivi sa mort : la moindre des amabilités de la gauche était de le traiter de dictateur, voire de fasciste…L’admiration pour de Gaulle, pour son passé, sa culture, sa politique étrangère, son élévation d’âme, nous avait rapprochés.
La seconde, c’est qu’il avait des préoccupations religieuses profondes, et qu’il ne cessait de m‘encourager à manifester les miennes dans le journal. Un jour, je reçus un appel téléphonique de la secrétaire de Jean qui me demandait d’aller le rejoindre de toute urgence à l’archevêché de Paris, où je le trouvai en compagnie du cardinal Lustiger. Ils se faisaient face aux deux extrémités d’une table de bois blanc dans une salle dépouillée et sombre, où ils m’invitèrent à participer à la conversation. Le thème était double : l’élection du peuple juif, la résurrection dans le christianisme. Nous étions très loin, très haut. Un peu plus tard, Jean me demanda si l’on pouvait être chrétien sans croire à la résurrection du Christ. Je lui répondis qu’à mon grand regret, c’était non… Simone Weil, juive convertie au christianisme a pourtant écrit de façon provocatrice : « Si l’Evangile omettait toute mention de la résurrection du Christ, la foi me serait plus facile. » ( Lettre à un religieux )

Jean Daniel était un journaliste qui se voulait intellectuel ; j’étais à l’époque un intellectuel qui se voulait journaliste.

Je surprendrai peut-être nombre de ses lecteurs en affirmant que Jean Daniel ne s’intéressait pas beaucoup à la politique. J’entends la politique politicienne, pour laquelle il affichait souvent beaucoup d’ignorance et beaucoup d’indifférence. Dans la politique il s’intéressait moins aux idées qu’à la psychologie des acteurs. Sa fascination pour François Mitterrand était de même nature que son admiration pour le général de Gaulle ; en ce sens, moins éloigné qu’il n’y pourrait paraître d’un François Mauriac. C’était une vision au fond assez littéraire de la politique, dans la grande tradition française, aux antipodes de ce qui se pratique actuellement.
Idéal

De la gauche, il avait retenu l’idéal de justice sociale ; mais son tempérament individualiste le mettait à mille lieues des communistes qu’il n’aimait pas et qui le lui rendaient au centuple. Cela explique à mon avis le malentendu qui avait surgi lors d’une célèbre émission chez Bernard Pivot avec Soljenitsyne, où de peur de paraître trop complice d’un anticommuniste aussi notoire, il avait multiplié les objections à l’égard de l’illustre écrivain.

Jean Daniel était un journaliste qui se voulait intellectuel ; j’étais à l’époque un intellectuel qui se voulait journaliste. Cela explique la connivence qui s’était établie entre nous, puis plus tard les difficultés des relations dans le travail quotidien.

Du journaliste, il avait au plus haut degré la qualité principale, c’est à dire la curiosité et l’ouverture à la nouveauté. Autrement dit à l’évènement. “L’évènement sera notre maître intérieur” avait écrit un jour Emmanuel Mounier, le fondateur du personnalisme et de la revue Esprit. Je ne connais pas de meilleure définition du journalisme. Jean était capable de bouleverser au dernier moment le « chemin de fer » du journal, en réaction à un évènement de dernière heure. Comme l’historien, selon Marc Bloch, le journaliste est un ogre qui aime la chair fraîche.

Pourquoi Jean Daniel et son équipe (comment oublier le rôle à ses côtés d’Hector de Galard, de Serge Lafaurie, de Josette Alia, de Pierre Bénichou plus tard de Franz-Olivier Giesbert ?) avaient-ils fait du Nouvel Obs dans ses grandes années, non seulement le bulletin paroissial de la gauche social démocrate, mais surtout l’instrument de communication privilégié de l’intelligentsia française ? Un journal où l’on pouvait, dans les couloirs, dans les conférences de rédaction, et surtout dans ses colonnes hebdomadaires croiser Michel Foucault, Roland Barthes, Claude Roy, Edgar Morin, François Furet, Jacques et Mona Ozouf, et tant d’autres, qui formaient alors le Gotha de la pensée et de l’écriture ?

De sa haute estime de soi-même qui rendait la vie des autres si difficile, on salue cette icône d’un certain journalisme en voie de disparition.

Parce que Jean Daniel avait su faire de la culture au sens large, de toutes les formes de la vie de l’esprit, de leur expression, non comme à l’habitude un ghetto distingué et relégué dans la dernière partie du journal, mais un courant, une inspiration, une trame pour toutes les autres rubriques. Notre programme commun n’était pas l’avorton sans avenir sorti des officines de la gauche partisane, mais l’alliance de la culture avec la politique, l’économie, la diplomatie, en un mot avec la société tout entière. Ce modèle s’est depuis banalisé. Mais comme toutes les idées novatrices, celle-ci n’a développé tous ses charmes et tout son efficace que dans ses commencements. Dès qu’une idée se répand dans le corps social tout entier, il faut se demander en quoi elle a trahi et qui donc l’a trahie. Jean Daniel a été au commencement. Cela ne lui sera pas enlevé. Cela valait bien qu’au delà des vicissitudes du quotidien, de sa haute estime de soi-même qui rendait la vie des autres si difficile, on salue cette icône d’un certain journalisme en voie de disparition.

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Source : https://www.marianne.net/societe/mort-de-jean-daniel-ce-n-est-pas-si-souvent-qu-rencontre-un-geant?_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Hommage
Mort de Jean Daniel : « Ce n’est pas si souvent qu’on rencontre un géant »

Par Denis Olivennes

Publié le 21/02/2020 à 10:52

J’ai conscience que l’avoir ainsi croisé sur mon chemin est un immense privilège. Des comme moi, il en avait vus d’autres. Des comme lui, je n’en connaissais qu’un. Ce n’est pas si souvent qu’on rencontre un géant.

Lorsque j’étais au Nouvel Observateur, chaque semaine, je passais bavarder avec Jean Daniel dans son bureau où le lion rugissait encore et donnait, ici ou là, de ces coups de patte dont il avait, comme Mauriac, le secret.

Ces discussions impromptues étaient le moment le plus lumineux de ma semaine. Je l’interrogeais sur ses souvenirs ; il me questionnait sur l’avenir - cela l’intéressait bien davantage (quoi qu’il ne répugnât pas à ce qu’on parlât de lui).

Ça volait haut - de son fait car il avait l’esprit aquilin. Il n’y avait guère de place pour le potinage mondain.

Le courage intellectuel

Dans une élocution mâchée qui le rendait presque inaudible, manière de nous signifier que son commerce se méritait, il trouvait toujours la formule qui faisait mouche. Nul n’était épargné par son ironie, pas même lui qui « se la servait avec assez de verve ».

Ce qui frappait d’abord c’était sa beauté : un prince du désert qu’on eut élevé chez un lord anglais. Et le temps ne la ternissait pas.

Je savais qu’il avait été courageux - je parle du courage physique : la division Leclerc, sa blessure à Bizerte. Mais il n’aimait pas se mettre en scène en héros, ce qui va d’ailleurs avec la bravoure vraie.

« Avant d’embaucher un jeune journaliste », m’avait-il dit. « Je me demande s’il sera un jour Stendhal ».

Lui importait bien davantage le courage intellectuel et il n’en manquait pas. Chercher la position juste, contre ses propres préjugés les plus naturels et quoi qu’ils vous en coûte. Résistant gaulliste refusant le coup d’Etat permanent, pied-noir favorable à l’autodermination de l’Algérie, progressiste jamais séduit par le communisme, homme de gauche qui avait choisi Rocard et Delors, juif très tôt acquis aux deux États en Palestine et hostile à la colonisation des territoires, universaliste conscient de l’importance de l’identité nationale... On n’en finirait pas de dresser la liste de ses lucidités.

L’aventure de l’écriture

Je l’admirais depuis ma découverte à l’âge de 16 ou 17 ans de vieux numéros de l’Express où j’avais lu ses reportages sur la guerre d’Algérie. Puis il y avait eu la lecture, semaine après semaine, pendant plus de trente ans de ses éditoriaux du Nouvel Observateur qu’il dictait comme Albert Cohen Belle du Seigneur. Un jour à propos d’un papier du journal qui n’était pas de lui et qu’il avait pourtant aimé, il avait dit, se moquant ainsi de sa propre prétention : « il m’exprime très bien ». Pendant plus de trente ans, il m’a bien exprimé et des milliers de lecteurs avec moi. Claude Perdriel et lui avaient fait du Nouvel Obs à la fois le magazine des mouvements de la société et celui des grands débats intellectuels, l’hebdomadaire de la gauche responsable et celui de la culture admirable. Un carrefour des idées, un creuset des talents, en même temps que le rendez-vous des bons copains, attentifs à l’intelligence des événements et exigeants quant à la qualité de leur traitement. Kessel a dit qu’il y avait deux journalismes : celui des photographes exhaustifs et celui des peintres plein d’imagination. Et puis il y a le journalisme des écrivains, également attachés à l’écriture de l’aventure et à l’aventure de l’écriture. « Avant d’embaucher un jeune journaliste » m’avait-il dit « je me demande s’il sera un jour Stendhal ».

Bien sûr, au moment de me souvenir de tout cela, j’oublie ses défauts qui ne manquaient pas - mais les puissantes lumières produisent de larges ombres et on pardonne volontiers aux grands hommes leurs petits enfantillages. J’oublie aussi quelques disputes mémorables dont une qui s’éternisa car nous étions coincés ensemble dans un ascenseur en panne. Nous nous embrassâmes pour finir.

J’ai conscience que l’avoir ainsi croisé sur mon chemin est un immense privilège. Des comme moi, il en avait vus d’autres. Des comme lui, je n’en connaissais qu’un. Ce n’est pas si souvent qu’on rencontre un géant.