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Tsunami conservateur en Iran

lundi 24 février 2020, par siawi3

Source : https://www.lorientlejour.com/article/1207530/tsunami-conservateur-en-iran.html?utm_source=olj&utm_medium=email&utm_campaign=alaune

Tsunami conservateur en Iran

Photo : Le guide suprême iranien à Téhéran hier. Khamenei.ir/AFP

Législatives

Les partisans de la ligne dure face à Washington sortent grands vainqueurs du scrutin législatif, mais le taux de participation est historiquement faible.

Soulayma MARDAM BEY

OLJ

24/02/2020

Les conservateurs en Iran ont remporté une victoire écrasante à l’issue des élections législatives de vendredi dernier… dans un contexte général de défection des urnes. Depuis la proclamation de la République islamique en 1979, jamais l’Iran n’avait connu un taux de participation si faible. Seuls 42,57 % des électeurs se sont exprimés, bien que le pouvoir en place ait retardé la clôture du scrutin à trois reprises.

Ce chiffre historiquement bas est à mettre sur le compte de plusieurs facteurs, dont l’invalidation par le conseil des gardiens de la révolution de près de la moitié des 16 000 candidatures. La majorité des candidats disqualifiés sont des modérés et des réformistes. « Le Conseil des gardiens de la révolution a, comme en 2004, massivement exclu les candidats réformistes du scrutin, notamment en raison des fortes tensions américano-iraniennes », commente pour L’Orient-Le Jour Sina Azodi, conseiller en affaires étrangères au Gulf State Analytics.

Les conservateurs ont remporté plus de 220 sièges parmi les 290 du Parlement, tandis que les réformateurs auront moins de 20 députés. On compte également 35 indépendants élus, mais ils pourraient se ranger aux côtés des conservateurs. Dans la capitale, Téhéran, les conservateurs ont remporté la totalité des 30 sièges qui avaient été gagnés par les réformateurs il y a quatre ans. Un virage à 180 degrés qui peut s’expliquer par une abstention importante parmi les classes moyennes déçues par la politique du président Hassan Rohani.

Le guide suprême de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, a accusé hier la presse étrangère d’avoir lancé une campagne de propagande massive pour décourager les Iraniens d’aller voter aux élections législatives du 21 février, faisant ainsi référence à la propagation du coronavirus en Iran. À ce jour, 42 cas de contamination et 8 décès ont été détectés. « La propagande a commencé il y a quelques mois et s’est intensifiée à l’approche des élections et (tout particulièrement) les deux derniers jours (avant le scrutin) en utilisant le prétexte d’une maladie et d’un virus », a détaillé le guide suprême sur son site internet officiel.

(Lire aussi : Pour l’Iran, l’élection décisive se joue... en novembre, l’analyse d’Anthony SAMRANI)

Désenchantement
Selon de nombreux observateurs, l’abstention massive était attendue tant les désillusions de la population se sont multipliées au cours des dernières années, à la faveur de la crise économique, dont une large partie découle des sanctions américaines. « Bien que les élections en Iran ne soient pas libres, les gens peuvent toujours montrer leur satisfaction et leur mécontentement à travers le boycott ou la participation au scrutin », évoque M. Azodi.

Les élections législatives de février 2016 avaient marqué le retour au Parlement des élus réformateurs alliés aux modérés, dans la foulée de la signature de l’accord sur le nucléaire en juillet 2015. Ce dernier avait suscité l’espérance d’une grande partie de la population en quête d’un meilleur avenir et impatients d’en finir avec l’isolement de leur pays sur la scène internationale. Cette avancée politique avait fait partie des promesses électorales du président « modéré » Hassan Rohani, élu en 2013.

Les derniers résultats électoraux ferment pour de bon cette parenthèse. L’Iran est en proie à une profonde crise économique, qui s’est renforcée depuis l’application progressive de nouvelles sanctions américaines à partir de novembre 2018. En novembre 2019, le ras-le-bol de la population face à la détérioration de ses conditions de vie a conduit à une vague de manifestations dont la répression s’est fait particulièrement violente. Selon les chiffres d’Amnesty International à la mi-décembre, le nombre de morts s’élevait à au moins 304. Un chiffre revu à la hausse par une enquête de l’agence Reuters, qui avance celui de 1 500 morts. Même si un flou entoure encore l’ampleur du massacre, il s’agit de la répression la plus meurtrière depuis l’avènement de la République islamique. Pour mater la contestation à l’abri des regards extérieurs, le pouvoir avait bloqué dès les premières 24 heures l’accès à internet.

(Lire aussi : Censure, propagande, Internet coupé... De l’art de s’informer pour la jeunesse iranienne connectée)

Confrontation totale
À la crise économique et à la révolte s’est conjuguée la montée des tensions entre Téhéran et Washington suite à la mort de l’ancien commandant en chef de la brigade al-Qods, unité d’élite au sein des gardiens de la révolution en Iran, Kassem Soleimani, tué dans un raid américain en Irak au début du mois de janvier. « L’impact de ces résultats sera négatif dans le sens où, avec la domination des partisans de la ligne dure qui s’opposent à l’engagement avec l’Occident (en particulier avec les États-Unis), les relations de l’Iran resteront au mieux dans l’impasse actuelle, ou pourraient se détériorer davantage », avance Sina Azodi. « Il faut également s’attendre à ce que, lors des élections présidentielles iraniennes de 2021, un partisan de la ligne dure succède à Rohani, qui ne peut pas briguer un troisième mandat », poursuit-il.

Si le fort taux d’abstention confirme la défiance d’une grande partie de la population face au pouvoir, le Parlement iranien reste dans le contexte actuel une institution relativement faible, d’autant plus que la politique du pays est aujourd’hui dictée par la confrontation avec les États-Unis, soit par des enjeux géostratégiques dont la gestion revient dans les faits au guide suprême et à son cercle rapproché. Cette projection totale dans le bras de fer avec Washington relègue les questions internes au second plan, pouvant même servir de justification pour resserrer l’étau autour de la population.

« Je pense que la politique intérieure de l’Iran évoluera davantage vers les conservateurs (et moins de liberté politique), à mesure que l’appareil de sécurité deviendra plus puissant. Avec les alliés de Rohani hors du Parlement, nous assisterons à un front homogène de partisans de la ligne dure et de conservateurs. Par exemple, la ville de Téhéran a élu Ali Qalibaf, un ancien commandant des gardiens de la révolution, qui s’était présenté sans succès à la présidence par le passé », évoque M. Azodi.

Les élections de vendredi dernier n’étaient que la première des échéances, donnant le ton des prochaines à venir, à commencer par le scrutin présidentiel de 2021. Entre-temps, une autre élection pourrait venir confirmer ou remettre en question la tendance actuelle, celle prévue aux États-Unis en novembre 2020, où Donald Trump pourrait être réélu. Enfin, les questions autour de la succession du guide suprême de la République islamique pourraient se faire de plus en plus pressantes, alors que l’homme fort du pays aura 81 ans cette année.