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France : De quoi le « séparatisme islamiste » est-il le nom ?

mardi 25 février 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/de-quoi-separatisme-islamiste-est-il-le-nom/

De quoi le « séparatisme islamiste » est-il le nom ?

par Valérie Toranian

Fév 24, 2020

Les mesures annoncées par le président de la République pour lutter contre le « séparatisme islamiste » sont nécessaires et frappées au coin du bon sens. Fin progressive du système des « imams détachés », durcissement de l’accueil des « psalmodieurs » étrangers durant la période du ramadan, remplacement des « enseignements langue et culture d’origine » (Elco) par des « enseignements internationaux en langue étrangère » (EIL) avec des professeurs encadrés par l’Éducation nationale qui auront l’obligation de maîtriser la langue française, contrôle des financements des lieux de culte… On s’étonne juste qu’il ait fallu autant de temps à Emmanuel Macron pour s’emparer du sujet. Et on rappelle au passage que le remplacement des Elco est la continuité d’une mesure de Najat Vallaud Belkacem, ministre de l’Éducation de François Hollande.

Ces mesures sont-elles suffisantes ?

Pour contrer l’influence de l’islam consulaire, c’est assez probable. La mesure vise 300 imams permanents appointés principalement par la Turquie (150) et l’Algérie (120). Mais cela reste marginal au regard des 1 800 imams de France, souvent bénévoles et itinérants. Il était également nécessaire de donner un coup d’arrêt aux cours facultatifs donnés par des professeurs payés par l’étranger : cet enseignement est parfois le cheval de Troie, auprès des élèves, d’idéologies islamistes et/ou identitaires. La Turquie a ainsi dénoncé, par la voix du président du Parlement Mustafa ?entop, « l’islamophobie primaire » de la France. Pour Ankara, l’envoi de ces imams et de ces professeurs était un moyen de contrôler idéologiquement la communauté turque et d’en faire un vivier islamo-nationaliste pro-Erdogan lors des élections auxquelles participent les Turcs résidents français…

Ces mesures sont-elles capables de contrer l’influence grandissante de l’islam politique en France ?

Hélas, non. Supprimer les imams étrangers comme principale mesure de lutte contre le séparatisme islamique, c’est affirmer que le danger vient de l’étranger. Or, comme le rappelle le sociologue Tarik Yildiz, « les imams français ne sont pas un gage de non-radicalité : de nombreux prêches ultraorthodoxes, violents, parfois appelant au terrorisme ont été relevés chez des individus parfaitement francophones. » Sans parler de l’endoctrinement via des chaînes YouTube avec leurs prédicateurs islamistes dématérialisés et difficiles à poursuivre.

« Le CFCM, comme toutes les institutions traditionnelles liées à l’État français, est ignoré, voire rejeté par les franges radicales de la communauté.
L’islam politique a pris la main dans les quartiers. »

En se rapprochant du Conseil français du culte musulman (CFCM), le président de la République souhaiterait favoriser un islam de France non consulaire et plus apaisé. Cela ne semble pas une garantie. Rappelons que le délégué général du CFCM s’était illustré dans l’affaire Mila en disant, à propos des menaces de mort, « elle l’a cherché, elle assume ». Certes, ce ne sont pas les propos du président du CFCM, Mohammed Moussaoui, beaucoup plus ferme dans ses principes. Mais la diversité des points de vue au sein de l’organisation peut inquiéter. De plus, le CFCM, comme toutes les institutions traditionnelles liées à l’État français, est ignoré, voire rejeté par les franges radicales de la communauté. L’islam politique a pris la main dans les quartiers.

Parler de séparatisme au lieu de communautarisme, est-ce jouer avec les mots ?

« Je ne suis pas à l’aise avec le mot communautarisme, a dit Emmanuel Macron. On peut appartenir à une famille de pensée, avoir une religion, des origines étrangères auxquelles on tient tout en étant pleinement Français et Français dans la nation. On peut se sentir des identités multiples si on respecte les lois de la République. » Cette clarification est compréhensible car la France comporte beaucoup de communautés, notamment issues de l’immigration, qui vivent sans problème avec la République dont elles respectent le cadre et les lois. Il ne s’agit pas de stigmatiser les pratiques cultuelles ou culturelles dans leur ensemble. Le défilé pour le Nouvel An chinois ne constitue pas une menace pour la République. Pas plus que l’enseignement du pachtoune ou les cours de cuisine africaine. Tout rattachement à une culture d’origine n’est pas suspect et heureusement. Le président souhaitait-il balayer ce flou car le terme communautarisme peut s’appliquer à des pratiques très différentes ? Si tel est le cas, dont acte.

Le mot séparatisme est-il pour autant le meilleur ?

Le terme « séparatisme » aurait l’avantage de spécifier la démarche de rupture avec les principes républicains. Comme le précise Didier Leschi, président de l’Institut européen en sciences des religions, « ce qui est visé par “séparatisme” ce sont des dynamiques sociologiques où l’entre soi se double d’une volonté de mise à distance des autres. » Le terme désigne cependant plus souvent dans notre histoire la volonté d’un groupe de sortir de l’ensemble national pour constituer une entité politique et juridique distincte de l’État. Or nos islamistes français, bien au contraire, souhaitent rester au sein de la République et la transformer de l’intérieur ! Ils jouissent des privilèges de l’État de droit, ils manient les concepts avec brio, manipulent à merveille la Déclaration des droits de l’homme, retournent la liberté des femmes en féminisme islamique, etc.

« En mettant au pas l’islam “étranger” et en laissant de côté le maillage sophistiqué que constitue l’islam politique aujourd’hui, on ignore 90 % du problème et on fait un cadeau royal aux islamistes qui n’en espéraient pas tant. »

Le mot communautarisme balayait des logiques différentes et était flou. Mais dans son sens politique anglo-saxon, c’est-à-dire le droit de se revendiquer d’une différence et d’en faire son identité, il désignait exactement ce que les tenants de l’islam frèro-salafiste avaient en tête : prétendre créer une homogénéité au sein d’une communauté qui n’en avait pas, s’en instaurer les représentants « légitimes », introduire des dogmes alimentaires qui n’existaient pas (le hallal en France est une « tradition inventée », comme l’explique l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler), orchestrer implicitement une séparation entre les femmes bien (les pieuses avec foulard) et les autres, alimenter un sentiment de défiance envers la communauté nationale républicaine « discriminante », inventer un crime d’islamophobie pour empêcher toute critique de la religion, qualifier cette islamophobie de racisme et la poursuivre devant les tribunaux…

Le communautarisme, dans ce sens politique (bien loin des célébrations du Nouvel An chinois et des cours de cuisine africaine !), c’est exactement le programme des Frères musulmans et de tous les entrepreneurs islamistes identitaires. Leur discours est rassurant, il s’appuie sur le respect, la fraternité, l’antiracisme et la laïcité dont évidemment ils ont une notion très « inclusive ». Ils sont la plupart du temps d’origine française.

Séparer l’islam consulaire du reste de la communauté, c’était le projet des islamistes

En mettant au pas l’islam « étranger » et en laissant de côté le maillage sophistiqué que constitue l’islam politique aujourd’hui, on ignore 90 % du problème et on fait un cadeau royal aux islamistes qui n’en espéraient pas tant. Séparer l’islam consulaire du reste de la communauté, c’était leur projet. Dégagez et laissez-nous la place. Votre temps est fini. Vos rivalités consulaires sont obsolètes. Nous avons un grand dessein pour la communauté des croyants.Voici venu le temps des hussards de l’islamisme. En face, les hussards de la République. Combien de divisions ? Une troupe marginalisée, stigmatisée, réduite à sa caricature laïcarde, et tellement pas dans l’air du temps postmoderne, relativiste et nourri de vérités alternatives…

« Si le président de la République, au lieu de parler de séparatisme en pointant l’étranger, avait osé parler d’islamisme en pointant les quartiers, il aurait montré sa détermination à restaurer la République partout où il est urgent de le faire »

Si le président de la République, au lieu de parler de séparatisme en pointant l’étranger, avait osé parler d’islamisme en pointant les quartiers, il aurait montré sa détermination à restaurer la République partout où il est urgent de le faire : dans les quartiers, dans les écoles, sur le terrain, au sein de la justice. Ne pas oser dire islamisme, c’est ne pas oser dire les liens entre petite délinquance, banditisme et encadrement « religieux » dans les quartiers. Un système que dénoncent de plus en plus d’élus. Un système qui s’apparente aux dérives mafieuses.Ne pas oser dire islamisme, c’est ne pas oser prendre les mesures d’ampleur qui sont nécessaires. Mardi 25 février, Emmanuel Macron recevra les associations engagées dans l’Éducation populaire. Il veut en faire les instruments de la « reconquête républicaine »… Quelques dizaines de millions de subventions sont envisagées. Mais ces bénévoles associatifs, indispensables bien sûr, sont-ils vraiment la solution pour lutter contre ce que le président appelait lui-même, il n’y a pas si longtemps, « l’hydre islamiste » ?

Hésiter, tergiverser, jouer avec les mots : le président de la République a décidément bien du mal à se faire une ligne directrice. À sa décharge, le dossier est très complexe. Le séparatisme lui a semblé un concept habile qui permettait de « ne pas stigmatiser les musulmans ». Sans tenir compte du fait que beaucoup d’entre eux ne partagent pas la vision identitaire de l’islam politique et espèrent des pouvoirs publics qu’ils remettent la République au milieu du village. Les Français musulmans républicains, ne l’oublions pas, sont les premières victimes des 27 % de musulmans en France pour qui « la charia devrait s’imposer par rapport aux lois de la République ». Ceux-là n’ont pas peur des mots.

Photo : le président de la République, Emmanuel Macron, à Mulhouse le 18 février 2020. ©Eliot Blondet/ABACAPRESS.COM